N'éteins pas la lumière
- Автор: Миньер Бернар
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: XO Éditions
- ISBN: 978-2845636316
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «N'éteins pas la lumière». Краткое содержание книги:
— Un jus de fruits, vous avez ?
Du genre fermenté et distillé ? dit la méchante petite voix en elle, mais elle la fit taire.
Elle alla chercher la bouteille dans le frigo et lui montra le canapé.
— Vous n’avez pas peur des microbes ? ironisa-t-il en s’asseyant et en prenant le verre aux trois quarts plein dans sa grande main presque aussi noire que sa mitaine, où les ongles blancs ressemblaient à des cailloux clairs posés sur du charbon.
Elle regarda sa pomme d’Adam aller et venir tandis qu’il buvait à grands traits comme s’il mourait de soif, sans se soucier du bruit qu’il produisait, faisant descendre gloutonnement le liquide dans son gosier, puis léchant ses lèvres gercées d’une langue agile qui conclut l’opération d’un claquement badin. Quelques gouttes de jus de mangue roulèrent dans les poils blancs de sa barbe ; il les essuya du revers de sa mitaine. Après quoi, il leva vers elle ses yeux pâles et légèrement voilés, et elle se dit qu’il avait dû être beau, dans le temps. Sous la peau sombre et le réseau de rides qui sillonnaient ses joues, les traits étaient réguliers, le nez droit, la bouche bien dessinée. Des sourcils épais et noirs accentuaient l’intensité de son regard et ses cheveux gris tombaient sur ses épaules en longues mèches sales, entremêlées, mais l’impression d’ensemble était celle d’un tableau retrouvé par hasard dans un grenier, ses détails enfouis sous d’épaisses couches de suie, dont on devine d’emblée la beauté.
Il la regarda — longtemps.
— Merci pour le verre, dit-il. Mais je ne suis pas prêt à faire n’importe quoi pour de l’argent.
Plongeant une main dans la poche du manteau plein de taches, il déposa le billet de vingt euros devant lui sur la table basse. Il plaça le mot qu’elle avait rédigé à côté.
— Si ça n’a rien d’illégal, pourquoi tous ces mystères ?
Il avait parlé sans animosité. Plutôt comme quelqu’un de curieux, et aussi diverti par la situation.
— Êtes-vous folle ? demanda-t-il comme elle ne répondait pas.
La question la fit tressaillir. Le ton, bien que décontracté, indiquait qu’il attendait une réponse.
— Je ne crois pas, dit-elle.
— Comment vous vous appelez ?
— Christine.
— Allez-y, Christine. Expliquez-moi.
Sur ces mots, il se rejeta au fond du canapé et croisa les jambes. Elle faillit sourire en songeant que, malgré ses vêtements crasseux et ses longs cheveux qui n’avaient pas vu une paire de ciseaux depuis des lustres, il lui faisait penser à un psy.
— Comment en êtes-vous arrivé là ? demanda-t-elle au lieu de répondre. Vous faisiez quoi avant ?
Il y eut un bref moment de silence. Il la sonda brièvement, puis haussa les épaules.
— Je ne crois pas que vous m’ayez fait monter pour ça…
— J’insiste, Max. Si je dois vous raconter mon histoire, il me faut d’abord en savoir plus sur vous.
Il haussa de nouveau les épaules.
— C’est votre problème. Pas le mien. Vous croyez que je suis prêt à raconter ma vie pour vingt euros ? Que j’en suis là ? C’est cela que vous pensez de moi ?
Il était offensé, cela s’entendait au tremblement dans sa voix. Il n’allait pas tarder à se lever et à partir.
— Vous croyez que j’invite tous les sans-abri chez moi ? répliqua-t-elle. Pourquoi croyez-vous que je vous ai ouvert ma porte — sinon parce que je vous considère comme quelqu’un digne de confiance ? Vous n’êtes pas obligé de tout me dire, si ça vous gêne. Et puis, zut, ne dites rien, si ça vous chante ; de toute façon, je vous dirai pourquoi vous êtes là.
Elle le vit hésiter, puis ses traits se durcirent.
— J’étais professeur de français, commença-t-il, dans une école privée.
Il fronça les sourcils, laissa échapper un soupir.
— J’accompagnais aussi les enfants lors des sorties le week-end, ou pendant les vacances de Toussaint ou de Pâques. À cette époque-là, j’avais la foi. J’allais à la messe tous les dimanches, avec ma femme et mes enfants. J’étais un membre important de la communauté, quelqu’un de respecté, d’apprécié, et j’avais beaucoup d’amis. Vous saviez que, pour certains chercheurs, la foi et le comportement religieux sont des traits spécifiquement humains qu’on retrouve dans toutes les cultures et qui sont sans équivalent dans le règne animal ? D’après eux, il existe des circuits du cerveau spécifiques à la croyance religieuse.
— Que s’est-il passé ? voulut-elle savoir.
— La communauté scientifique est profondément divisée sur ces questions, poursuivit-il sans tenir compte de sa question. Pour certains, la foi est d’origine biologique ; pour les tenants de Darwin, la sélection naturelle a pu favoriser les individus qui sont croyants parce que leurs chances de survie étaient plus grandes. Le cerveau humain aurait ainsi évolué en devenant plus sensible à toutes les formes de croyance, ce qui expliquerait que les croyances religieuses et la foi sont aussi répandues dans le monde. (Il marqua une longue pause, la fixa.) J’ai perdu la mienne le jour où les parents d’un petit garçon ont porté plainte pour comportement inapproprié sur leur enfant. Selon eux, je lui avais montré mon zizi… La rumeur s’est très vite répandue. C’était une petite ville. Les gens parlent. D’autres parents ont interrogé leurs enfants, et ont à leur tour répandu des histoires encore pires que celle-là. Sans doute étaient-ils de bonne foi. Sans doute leurs questions étaient-elles tellement biaisées, leur insistance et le désir des enfants de satisfaire la curiosité des parents si grand que la réponse ne pouvait être que celle que les parents attendaient — ou redoutaient… J’ai été mis en garde à vue. Confronté au témoignage du petit garçon. Des détails ne collaient pas. Un tas de détails. Beaucoup trop, en fait. Il a reconnu avoir inventé toute cette histoire, et je suis rentré chez moi. Mais ça ne s’est pas arrêté là… Des mails ont commencé à circuler sous le manteau. On y racontait que des vidéos de pornographie infantile avaient été retrouvées sur mon ordinateur, que je me masturbais en douce en matant les enfants pendant les sorties du week-end et que je me débrouillais pour être toujours présent quand ils allaient aux toilettes ou sous la douche… que j’avais même eu… des gestes déplacés sur mes propres enfants…
Ces derniers mots s’étranglèrent dans sa gorge et, en levant la tête, elle vit que ses yeux étaient humides. Un petit muscle palpitait sous la peau de sa joue droite. Christine regarda ailleurs.
— Aux yeux de ceux qui les répandaient et se les passaient, le fait que la gendarmerie n’avait pas assez de preuves ne voulait évidemment pas dire que je n’avais rien fait : le petit garçon avait retiré son témoignage pour ne pas avoir d’ennuis, le juge avait eu avec lui un comportement plus que douteux, des pressions avaient été exercées sur ce malheureux gosse, sur ses parents, la procédure avait été close pour un simple détail technique… Et ainsi de suite…
Il transpirait. Christine se dit qu’il n’avait plus l’habitude de vivre à l’intérieur.
— C’était plus que du soupçon. J’étais coupable. On est toujours le coupable de quelqu’un, pas vrai ? Il y avait trop de rumeurs, trop d’indices, vous comprenez ? Alors, les justiciers du dimanche, les salauds ordinaires qui sont convaincus de leur bon droit, ceux qui n’attendent qu’une occasion pour donner libre cours à leur violence, ont commencé à vouloir faire justice eux-mêmes. On habitait une jolie maison, ma femme, mes enfants et moi — un peu à l’écart du village, près de la forêt : même ça a été retenu contre moi ; on prétendait que je voulais vivre isolé, à l’abri des regards, à cause de toutes les dégueulasseries que j’aimais faire. Un soir où nous regardions la télé, on a reçu des pierres dans les vitres du salon. Ça s’est reproduit deux jours plus tard, sur d’autres vitres. Une fois, deux fois. Bien entendu, ceux qui les lançaient ne se montraient jamais, on entendait juste des cris dans la nuit qui prononçaient mon nom et l’accolaient à des mots immondes… On a fini par fermer les volets dès que la nuit tombait, mais les pierres continuaient de pleuvoir, cela faisait un boucan d’enfer sur le métal. Parfois, plusieurs nuits s’écoulaient sans que rien se passe, on se disait que c’était enfin terminé et puis, tout d’un coup, à 3 heures du matin, ça recommençait. Bang, bang, bang, bang ! Un bruit de tonnerre, les insultes qui fusaient dans la nuit, les cris de bêtes… Les enfants étaient terrorisés, bien entendu.