Les Habits Noirs Tome VII - Les Compagnons Du Trésor
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VII - Les Compagnons Du Trésor». Краткое содержание книги:
La mère Marie-de-Grâce passait souvent de longues heures à contempler ce tableau où il y avait trois personnages: le vieillard, le jeune homme et le trésor.
Son regard avide perçait au-delà des ombres qui couvraient, mais laissaient deviner, dans la profondeur du souterrain, l’énorme amas des richesses, conquises par les frères de la Merci.
La religieuse romaine, quand elle avait ses habits de cavalier, était le jeune homme du tableau, trait pour trait.
Quand elle avait passé une demi-heure devant son miroir, le pinceau à la main, quand elle s’était «fait une tête» pour employer l’expression technique en usage parmi les gens de théâtre, elle devenait le vieillard: – ride pour ride.
Nous n’apprenons rien au lecteur en lui disant que le masque de la sœur Marie-de-Grâce cachait le comte Julian Bozzo, engagé dans un duel inégal et mortel.
Le comte Julian, sachant le pouvoir presque magique de son adversaire, s’était réfugié dans ce déguisement qui lui donnait l’abri d’une véritable forteresse.
En cas de danger, le comte Julian n’avait qu’un pas à faire pour passer le seuil du couvent de la Croix, où la religieuse romaine trouvait un asile inviolable.
Il n’avait fallu rien moins que cet asile pour soustraire Julian aux griffes vieillies, mais encore tranchantes de son aïeul.
Et sans la diversion opérée par Vincent Carpentier, on peut dire que Julian, traqué déjà depuis plusieurs semaines, aurait subi, selon toute vraisemblance, le sort du marquis Coriolan, son frère.
Un instant, le colonel avait concentré toute son attention sur Vincent Carpentier. Pendant qu’il regardait ainsi d’un côté, Julian l’avait surpris de l’autre.
Julian, du reste, était digne en tous points de succéder à ce vieux tigre, croisé de renard, qui avait commandé pendant tant d’années l’armée des Habits Noirs.
Tout en assiégeant dans son fort l’ennemi principal, le colonel Bozzo qui, au premier instant, aurait pu l’écraser, rien qu’en remuant le petit doigt, Julian n’avait pas négligé les autres prétendants au Trésor de la Merci.
Tous les maîtres composant le grand conseil des Habits Noirs lui étaient connus; il surveillait leurs menées, il éclairait leurs trahisons, et le lendemain du jour où les Compagnons du Trésor s’étaient réunis pour la première fois chez la comtesse de Clare, constituant leur sous-association, le colonel en avait été averti par un billet anonyme de Julian.
D’un autre côté il surveillait de près Vincent Carpentier, seul possesseur du secret. Il suivait pas à pas ses démarches.
Plus d’une fois il avait eu la pensée de se faire son complice apparent pour lui escamoter le secret avant de l’assassiner.
Dans ce but, il s’était insinué auprès de cette enthousiaste et charmante créature, Irène Carpentier, élève des Dames de la Croix.
Par la fille il avait espéré prendre le père.
Puis, jeune qu’il était en définitive, ardent sous son masque glacial et corrompu jusque dans la moelle de ses os corses, il avait été séduit par le charme exquis, par l’admirable beauté de l’enfant.
Ils sont poètes, quand ils veulent, ces gens d’Italie. La mère Marie-de-Grâce vit du premier abord qu’on ne pouvait attaquer en face la noble pureté de cette jeune fille, un peu abandonnée par son père, mal défendue par une affection enfantine qui tardait à se transformer en amour, mais gardée par elle-même et cuirassée par la solide et fière honnêteté de sa nature.
La mère Marie-de-Grâce n’eut peur ni du père, ni du fiancé qu’on aimait comme un frère; mais elle recula devant Irène elle-même dont les grands yeux si doux rayonnaient, à de certaines heures, d’une indomptable énergie.
Elle la prit par la poésie, toujours si puissante sur les âmes élevées. Elle l’enveloppa en quelque sorte dans l’intérêt d’un récit héroïque où apparaissait, couronné d’une auréole douloureuse, l’héritier des gloires et des malheurs d’une grande race déchue:
Le comte Julian, bien entendu.
Son frère, à elle, son jeune frère, beau, vaillant, généreux, persécuté. Toujours persécutés, ces gaillards-là! C’est leur clef pour forcer les serrures des cœurs et des coffres.
La jeune imagination d’Irène ne demanda pas mieux que de voyager, dans ces contrées nouvelles, ouvertes à ses rêves.
Elle eût voulu passionnément combattre pour l’héritier infortuné de tant de grandeurs.
Le comte Julian lui apparaissait dans un nimbe romanesque, fait de cette vapeur adorable qui est l’atmosphère même des poètes, chers aux jeunes filles.
Nous avons vu Irène toute joyeuse – et toute surprise de l’être -, à l’annonce d’une nouvelle en apparence bien triste.
On lui avait dit: «Tu resteras au couvent pendant les vacances.»
Et loin de se désoler, elle avait eu un mouvement de satisfaction tout au fond de son cœur.
Parce qu’elle pensait déjà depuis bien des jours: «Je vais être heureuse entre mon père et Reynier, mais je n’aurai plus mon amie, la mère Marie-de-Grâce, dont l’entretien, comme une ballade, chantée sous le balcon, à l’heure des sérénades, berçait le rêve de mes nuits…»
Il ne faudrait pas croire pourtant que le roman eût avancé beaucoup son intrigue. Elle n’en était encore qu’à son premier chapitre.
Au moment où le gain d’une seule bataille faisait le comte Julian vainqueur sur toute la ligne, l’historiette langoureuse, entamée par la mère Marie-de-Grâce, en restait à son introduction.
On n’en avait pas même montré le héros qui restait caché derrière un nuage.
Et, certes, le comte Julian allait avoir désormais autre chose à faire que de continuer la séduction d’une petite pensionnaire de couvent.
On ne peut pas occuper sa vie entière à changer de costume. Selon toute probabilité, la mère Marie-de-Grâce était morte à dater de cette nuit.
Pour en revenir à notre histoire, interrompue par cette explication nécessaire, le comte Julian, en qui son crime récent ne laissait pas la plus petite trace de trouble, continuait paisiblement de répéter son rôle de centenaire griffu, mais paterne. Il y était excellent, et nous ne connaissons point de comédien célèbre dont on puisse citer le nom pour donner une idée de son mérite.
Il s’appréciait lui-même, du reste, et paraissait sincèrement satisfait de sa création.
Nous devons dire qu’au moral comme au physique, le comte Julian était, par rapport au colonel décédé, comme la seconde épreuve d’une estampe est à la première.
Entre eux, ce n’était qu’une question d’âge.
L’un et l’autre étaient des fils de cette race, homogène dans sa perversité, qui avait traversé le temps, égrenant le chapelet de ses générations en quelque façon identiques, – à tel point que, pendant des siècles, les bonnes gens des Calabres avaient pu redouter Fra Diavolo comme un fléau immortel.
Quand le comte Julian se fut bien regardé dans la glace, perfectionnant de plus en plus son allure et son maintien, quand il eut bien radoté les mièvreries favorites du Père-à-tous, en donnant à ses inflexions un degré croissant de vérité, il se redressa et dit: