L'homme de l'ombre
- Автор: Харрис Роберт
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Pocket
- ISBN: 978-2-266-18353-6
- Переводчик: Natalie Zimmermann
- Жанр: Политические детективы
Электронная книга - «L'homme de l'ombre». Краткое содержание книги:
A peine mis au travail, l'écrivain découvre des secrets que Lang n'a guère l'intention de révéler.
Des secrets explosifs susceptibles de bouleverser la politique mondiale… Des secrets susceptibles de tuer. Danger, oppression, panique : la tension monte.
Curieusement, je ne me sentais pas particulièrement en danger — sans doute parce que tout avait l’air si ordinaire. J’ai regardé le visage des autres passagers : des travailleurs pour la plupart, à en juger par leurs jeans et leurs bottes — des types fatigués qui avaient déjà effectué leurs livraisons sur l’île très tôt ce matin, ou des gens qui allaient chercher du matériel en Amérique. Une grosse vague a heurté le flanc du navire, et nous avons tous vacillé comme un seul homme, pareils à des algues ondulant au fond de l’océan. Par le hublot couvert d’eau de mer, le contour bas et gris de la côte et la mer glaciale agitée semblaient complètement anonymes. Nous aurions pu tout aussi bien nous trouver sur la Baltique, la mer Blanche ou le Solent — n’importe quelle rive morne et plate où les gens doivent trouver de quoi vivre aux confins de la terre.
Quelqu’un est sorti fumer une cigarette sur le pont, laissant entrer une rafale d’air glacial et humide. Je n’ai pas cherché à le suivre. J’ai pris un autre café et me suis détendu, en sécurité et bien au chaud dans l’atmosphère jaunâtre et humide du bar, jusqu’au moment où, une demi-heure plus tard, nous avons croisé le phare de Nobska Point, et un haut-parleur nous a priés de regagner notre véhicule. Le ferry a tangué violemment dans la houle et heurté le bord du quai avec un fracas qui a couru tout le long de la coque. J’ai été projeté contre le chambranle métallique de la porte, en bas de l’escalier. Plusieurs alarmes de voiture se sont déclenchées, et ma sensation de sécurité s’est évanouie, remplacée par une peur panique que quelqu’un ait essayé de forcer la serrure de la Ford. Mais quand je me suis approché d’un pas chancelant, elle m’a paru intacte, et, après vérification, les mémoires de Lang se trouvaient toujours dans ma valise.
J’ai fait démarrer le moteur, et, lorsque j’ai émergé dans les rafales de vent et de pluie de Woods Hole, l’écran satellite m’indiquait sa voie dorée familière. Il aurait été très facile de me garer là et d’aller prendre un petit déjeuner dans un des cafés du coin, mais je suis resté dans la file de voitures et j’ai suivi le mouvement — m’enfonçant dans cet hiver sale de Nouvelle-Angleterre, sur Woods Hole Road puis dans Locust Street, Main Street et au-delà. J’avais un demi-réservoir d’essence et toute la journée devant moi.
« Dans deux cents mètres, au rond-point, prenez la deuxième sortie. »
C’est ce que j’ai fait et, pendant quarante-cinq minutes, j’ai roulé vers le nord en empruntant des autoroutes régionales non payantes, revenant en fait plus ou moins vers Boston. En tout cas, cela paraissait répondre à une question : quoi qu’ait pu faire McAra juste avant sa mort, il n’était pas allé voir Rycart à New York. Je me demandais ce qui pouvait l’avoir attiré à Boston. L’aéroport, peut-être ? Je me suis laissé aller à l’imaginer en train d’attendre quelqu’un à sa descente d’avion — pourquoi pas en provenance d’Angleterre ? — , son visage grave tourné avec impatience vers le ciel, un salut rapide dans le hall de l’aéroport avant de filer vers un rendez-vous clandestin. À moins que ce ne soit lui qui ait pris l’avion ? Mais alors que ce scénario commençait à s’étoffer dans mon imagination, le GPS m’a indiqué l’autoroute inter-Etats 95 et, même si je ne connaissais pas grand-chose à la géographie du Massachusetts, j’ai su que je m’écartais de l’aéroport Logan et du centre de Boston.
J’ai conduit aussi lentement que possible sur cette large voie pendant environ vingt-cinq kilomètres. La pluie avait cessé mais il faisait encore sombre. Le thermomètre affichait une température extérieure de 3,8 °C. Je me rappelle de grandes trouées dans les bois, parsemées de lacs, avec des immeubles de bureaux et des usinés high-tech rutilants au milieu de terrains paysagers, aussi délicatement agencés que des clubs de loisirs, ou des cimetières. Au moment où je commençais à me demander si McAra ne tentait pas de fuir vers la frontière canadienne, la voix dans mon dos m’a indiqué la prochaine sortie de la 95, et je me suis retrouvé sur une autre grosse autoroute régionale à six voies qui, d’après l’écran, était la Concord Tumpike.
Je ne distinguais pas grand-chose à travers le rideau d’arbres, même s’ils avaient perdu leurs feuilles. Ma lenteur exaspérait les conducteurs derrière moi. Des poids lourds ne cessaient de se rapprocher pesamment, puis de me faire des appels de phares et de klaxonner avant de déboîter pour me doubler dans une gerbe d’eau boueuse.
La femme à l’arrière a repris la parole :
« Dans deux cents mètres, prenez la prochaine sortie. »
Je suis passé sur la voie de droite et j’ai emprunté la bretelle de sortie. Au bout de la courbe, j’ai découvert une banlieue boisée avec grandes maisons, garages doubles, larges allées et pelouses immenses — un environnement riche mais convivial, dont les demeures étaient séparées les unes des autres par des arbres et où presque toutes les boîtes aux lettres étaient ornées d’un ruban jaune à la gloire de l’armée. Je crois bien que la rue portait le doux nom de Pleasant Street.
Une pancarte indiquait Belmont Center, et c’est plus ou moins la direction que j’ai prise, en empruntant des routes de moins en moins peuplées à mesure que les prix du terrain grimpaient. J’ai dépassé un parcours de golf et tourné à droite dans un bois. Un écureuil roux a traversé la chaussée juste devant moi et s’est perché sur une pancarte signalant que les feux de camp étaient interdits. C’est à cet instant, au milieu de nulle part, que mon ange gardien m’a enfin annoncé, d’un ton calme mais sans réplique :
« Vous êtes arrivé à destination. »
TREIZE
« Mon enthousiasme pour la profession de nègre a pu donner l’impression que c’était un métier facile. Si c’est le cas, permettez-moi de nuancer un tant soit peu mon propos par un avertissement. »
Je me suis garé sur le bas-côté et j’ai coupé le contact. En découvrant les bois denses et détrempés, j’ai éprouvé une profonde déception. Je ne savais pas trop à quoi je m’étais attendu… pas forcément à Gorge Profonde dans un parking souterrain, mais tout de même à davantage que ça. Cependant, une fois de plus, McAra me surprenait : voilà un homme qui était censé détester plus encore que moi la campagne, et sa piste me conduisait à rien de moins qu’un paradis pour randonneurs.
Je suis sorti de voiture et j’ai verrouillé les portières. Après deux heures de conduite, j’avais besoin de me remplir les poumons de l’air froid et humide de Nouvelle-Angleterre. Je me suis étiré et j’ai commencé à descendre l’allée mouillée. L’écureuil m’observait depuis son perchoir, de l’autre côté de la route. J’ai avancé de quelques pas vers lui et frappé dans mes mains pour effrayer le ravissant petit rongeur. Il a battu en retraite dans un arbre voisin, brandissant sa queue en panache dans ma direction tel un majeur démesuré. J’ai cherché un bâton que je pourrais lui lancer, puis me suis interrompu pour reprendre mon chemin. Décidément, je passais beaucoup trop de temps seul dans les bois. Je serais content de ne plus entendre pendant très longtemps le profond silence végétatif de dix mille arbres réunis.