Les Pardaillan – Livre II – L’épopée D’amour
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre II – L’épopée D’amour». Краткое содержание книги:
– Place! place! vociféraient les gentilshommes en essayant d’arriver jusqu’à leurs deux victimes.
Mais chacun, dans ce peuple, tenait à se distinguer. C’est pourquoi la foule ne s’ouvrit pas; elle voulait massacrer elle-même les deux huguenots qui, la dague à la main, immobiles, contenaient encore par leur attitude les enragés qui les entouraient.
C’était cette seconde insaisissable où une multitude déchaînée s’excite elle-même par des cris avant de verser le sang…
Les deux jeunes gens échangèrent un regard; ils semblaient se dire.
«Nous allons mourir là, mais avant de tomber, nous en découdrons bien quelques-uns!»
– Tue! tue! vociférait Maurevert. Les huguenots à la hart [15]!…
Il y eut comme un vaste tourbillonnement de la foule; des milliers de poings se levèrent…
Mais à ce moment, comme si un grand souffle eût abattu toute cette fureur, la foule retomba à genoux en criant:
__ Miracle!… Voici le saint!…
Le saint, c’était frère Lubin qui, ouvrant la porte du couvent après avoir échappé aux moines, apparaissait, les bras ouverts, la face rubiconde et, apercevant le chevalier de Pardaillan, s’en venait à lui, la larme à l’œil, en souvenir des innombrables fonds de bouteille dont Pardaillan l’avait gratifié à la Devinière.
– Ce digne chevalier! Ce cher ami! bégayait le moine qui passait à travers la foule prosternée.
Maurevert et ses acolytes le suivirent en troupe. Pardaillan et Marillac avaient profité de ce répit inespéré pour rengainer leurs dagues et mettre l’épée à la main.
Pardaillan ne se demanda pas pourquoi Maurevert se trouvait parmi cette masse de peuple et pour quelle besogne il était escorté de gentilshommes dont il en reconnut quelques-uns pour des fervents de la reine Catherine.
– Attention! dit-il à Marillac, voici la meute… Voyez-vous à votre gauche cette encoignure sous l’auvent?
– Je la vois, dit Marillac qui, de la pointe de son épée, menaçait déjà un de ses assaillants.
– Allons-y d’un bond. Là, nous pourrons tenir tête… Attention, vous y êtes?
– J’y suis!
Les deux amis se fendirent ensemble: un double hurlement éclata; deux des plus avancés tombèrent.
Marillac, alors, obéissant à la manœuvre indiquée, se rua vers l’encoignure, en fourrageant de l’épée; la foule s’écarta avec des clameurs et se referma sur lui. Lorsque Marillac eut atteint son poste, il s’aperçut qu’il était seul; il voulut s’élancer, mais il y avait autour de lui une muraille vivante, profonde, infranchissable…
– Pardaillan! rugit-il.
Et il se jeta tête baissée sur la muraille vivante.
À ce moment, il fut saisi par derrière, paralysé, dans l’impossibilité de faire un mouvement, soulevé, entraîné, emporté dans l’intérieur du couvent.
Quant au chevalier, voici ce qui était arrivé.
Au moment où Lubin arrivait près de lui, l’un des gentilshommes qui escortaient Maurevert lui porta un coup de pointe. Ce fut alors qu’il se fendit à fond, et par un coup droit, traversa l’épaule de son adversaire. À l’instant où il se relevait et où il allait se jeter vers l’encoignure qu’il avait montrée à Marillac, le moine fut sur lui et l’enserra dans ses bras en bégayant:
– C’est donc vous… ah!… que je suis heureux… Venez boire…
D’une violente secousse, Pardaillan se débarrassa du moine qui alla rouler à terre en murmurant:
– L’ingrat!…
À ce moment, cent bras s’abattirent sur le chevalier; son épée fut brisée; en un instant, ses vêtements en lambeaux; le chevalier voulut saisir sa dague: Maurevert l’enleva.
Alors on vit un spectacle inouï.
Désarmé, sanglant, le chevalier avait sur lui une masse humaine qui s’efforçait de l’écraser.
Et cette masse, il la soulevait, la secouait, la dispersait d’un formidable roulis des épaules; elle se reformait, l’accablait; il l’entraînait, roulait avec elle, se relevait, mordant, frappant de ses deux poings comme de deux béliers; des gens ensanglantés tombaient autour de lui; des hurlements effroyables, tout autour, éclataient dans la foule, tandis que le groupe frénétique attaché à lui luttait dans un silence farouche.
Presque assommé, du sang plein le visage et la bouche, Pardaillan, formidable, secouait la grappe humaine, comme le sanglier enfin coiffé peut secouer la meute.
Il soufflait d’un souffle rauque et bref.
Un brouillard flottait devant ses yeux. Il ne songeait plus à rien… à rien qu’à atteindre Maurevert qui, à dix pas, commandait la manœuvre, à le saisir, à l’étrangler avant de mourir.
Une clameur plus terrible retentit soudain:
Le chevalier venait de tomber une dernière fois et ne se relevait plus: à chacune de ses jambes, à chacun de ses bras, à sa poitrine, deux hommes, trois, quatre, toute une foule pesait.
Il ne remuait plus.
– Des cordes! vociféra alors Maurevert.
Quelques secondes plus tard, Pardaillan, solidement lié, était emporté dans le couvent; sur la chaussée, une dizaine de blessés étanchaient leur sang.
Et la foule, saisissant Lubin, le soulevait, transportée du délire des miracles, le portait en triomphe et l’acclamait. C’était le saint qui avait arrêté l’hérétique! C’était le saint qui, rien qu’en l’enlaçant de ses bras, lui avait ôté sa force!
Le bruit de ces prodiges se propagea aussitôt; toute la soirée, et jusqu’a une heure avancée de la nuit, des foules vinrent s’agenouiller devant le couvent et réclamaient la bénédiction du saint moine qui avait vengé Dieu d’avoir été bouilli.
D’heure en heure, Lubin se montrait et bénissait le peuple…
Maurevert était entré dans le couvent, et avait eu une assez longue conférence avec le prieur. À la suite de cette conférence, il s’était fait conduire dans la cellule où le comte de Marillac avait été enfermé. Il portait sous son bras l’épée du comte.
– Monsieur, dit-il en entrant, vous êtes libre, voici votre épée.
Marillac ne témoigna ni joie ni surprise. Il saisit froidement la lame qu’on lui tendait et la remit au fourreau.
– Monsieur de Maurevert, dit-il, j’espère que nous nous retrouverons, dans des conditions meilleures, c’est-à-dire à un moment où vous n’aurez pas pris la précaution de vous entourer de vingt spadassins pour attaquer deux hommes.
– Monsieur le comte, nous nous retrouverons quand il vous plaira, dit Maurevert en grondant.
– Après-demain matin, voulez-vous?
– Soit.
– Dans les prés du passeur?
– Le lieu et l’heure me conviennent; mais laissez-moi vous dire, monsieur le comte, que je ne comprends pas la querelle que vous me faites au moment où je vous sauve la vie.
– Vous me sauvez la vie, vous! fit Marillac avec un dédain qui fit pâlir Maurevert.
Le bravo eut un éclair de rage dans les yeux. Mais il se contint et reprit:
– C’est sans doute un grand honneur pour moi, mais cela est. Je suis arrivé devant le couvent à l’instant même où la foule furieuse de je ne sais quoi, allait se ruer sur vous. Avec mes amis, je vous ai pris et transporté ici. Sans moi, vous étiez donc mort, monsieur le comte.
[15] La hart: corde avec laquelle on pendait les criminels.