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Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio

Электронная книга - «Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio». Краткое содержание книги:

Frédéric Dard, le romancier français le plus lu de la seconde moitié du XXe siècle, demeure un créateur mal connu de ses contemporains. La faute en incombe sans nul doute à San-Antonio, son double littéraire au succès phénoménal.
Suivre les premiers succès d'un très jeune écrivain lyonnais encouragé par Simenon, puis, à Paris, le nouveau départ de Frédéric comme dramaturge aux côtés de Robert Hossein, sa collaboration comme scénariste avec les cinéastes Gérard Oury, Edouard Molinaro ou Yves Allégret.
Enfin revenir sur la naissance hasardeuse du commissaire San-Antonio en 1949 et la consécration de ce personnage de fiction devenu en quelque sorte auteur de la saga trépidante que l'on sait.
A travers ce portrait en action, on partagera les émois, les coups durs et les temps forts d'une vie d'homme épris d'absolu, dans un monde qu'il juge avec tendresse mais sans concession avec ce tempérament hors du commun qui fait sans conteste de Frédéric Dard l'homme de lettres le plus libre de notre époque.
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N’est-il pas absurde, en effet, de vouloir adapter San-Antonio ? Cela n’a pourtant pas empêché un éditeur anglais d’acheter les droits de plusieurs romans de la série. En 1967, paraît à Londres, chez Duckworth, la version anglaise de Messieurs les hommes sous le titre Tough Justice. Le traducteur Cyril Buhler a fait de son mieux pour rendre les idiomes et les comparaisons hardies du livre, suscitant l’adhésion du critique littéraire du Sun : « San-Antonio aura sur vous l’effet d’une lame tranchante », écrit-il de façon sibylline.

Deux ans plus tard, une collection de poche américaine tente d’imposer la série, mais cette expérience restera sans lendemain. Le seul pays où San-Antonio fait souche est l’Italie où l’éditeur Mondadori traduit au fil des années près de quatre-vingts enquêtes de « Sanantonio, de la police parisienne ».

L’éditeur de Frédéric a d’autres ambitions, principalement de faire passer San-A. du roman au cinéma. L’auteur ne montre aucun enthousiasme, mais consent. Le réalisateur pressenti est Guy Lefranc, avec lequel il a naguère travaillé sur l’adaptation de La bande à papa, en collaboration avec Michel Audiard, à présent dialoguiste reconnu. C’est d’ailleurs ce dernier qui assure les dialogues du film dont l’adaptation est signée Gilles-Maurice Dumoulin, un auteur du Fleuve Noir.

Le problème le plus épineux consiste à trouver des comédiens capables d’incarner le commissaire et ses adjoints. Dans l’esprit de Frédéric, le seul acteur parfaitement en mesure de camper un San-Antonio crédible est Jean-Paul Belmondo — c’est à lui qu’il songeait déjà en brossant pour une émission de télévision, en 1965, le portrait-robot de son héros. Gérard Barray est finalement choisi, en compagnie de Jean Richard, chargé de jouer Bérurier. Mais Sale temps pour les mouches reste bien en deçà de l’espoir que ses producteurs ont pu former et l’on raconte qu’à l’issue de la projection organisée par Armand de Caro en avant-première, Frédéric, ulcéré, se serait éclipsé après avoir ostensiblement — et ironiquement — congratulé le compositeur de la musique du film…

Pour faire diversion, il s’engage dans l’écriture d’une pièce policière située dans le Chicago de la Prohibition. Mais il s’est également remis à peindre.

« Comme style, écrit-il à sa fille, ça se situe entre Van Gogh et l’entreprise Lefèvre de Meulan. Quand j’ai fini une toile, j’ai envie de demander à mon ami Cottavoz (que j’ai retrouvé ici) de venir passer la deuxième couche. »

En vérité, sa manière très colorée, nullement dénuée d’inspiration — baroque, échevelée —, est surtout dépourvue de technique.

Il accepte d’écrire pour la revue Plexus, dirigée par Louis Pauwels, une chronique régulière baptisée « Le Débloque-notes de San-Antonio », en référence au célèbre « Bloc-notes » de François Mauriac publié par L’Express. Il y aborde successivement quelques-uns des thèmes que ses lecteurs connaissent et apprécient depuis des années : les cocus, les cons, le nombrilisme, mais également une marotte née tristement de l’épouvante suscitée en lui quelques mois plus tôt par l’accident survenu à sa fille : les dangers de la route. Sa chronique sur « le bonheur d’être cocu » est sans doute le sommet de cette collaboration trop vite abandonnée.

« Quand on apprend qu’on l’est, écrit-il sentencieusement, savoir qu’on a repassé l’autre n’est ni une circonstance atténuante, ni un onguent adoucissant : c’est pourquoi il convient, soit de ne jamais savoir, soit de s’entraîner à accepter. C’est le secret de cette tranquillité qui sert de bonheur aux humains. »

La dame de Chicago, sa pièce policière, sera jouée au Théâtre des Ambassadeurs par Elvire Popesco et Claude Brosset dans une mise en scène de Jacques Charon. Pour la première fois depuis longtemps, Hossein ne participe pas à l’aventure… D’abord enthousiaste, Frédéric est douché par la mauvaise ambiance des répétitions : la Popesco est en effet sujette à d’impressionnants trous de mémoire. Le rythme de cette production truculente, grand-guignolesque au meilleur sens du terme, en est gravement perturbé et l’auteur, soudain, n’y croit plus.

Il décide de partir en voyage avec Françoise. Destination : la Côte d’ivoire et un safari dans la brousse ! Mais le déluge qui les attend à leur arrivée à Abidjan le rend morose. Il consigne sur une carte postale envoyée à Élisabeth : « Comme le monde est petit ! Comme c’est partout pareil ! Comment des cons peuvent-ils se permettre d’être racistes ? » Mais, bientôt, il est conquis par l’ambiance africaine, qui n’est pas sans lui rappeler les romans coloniaux de Simenon. L’idée d’un livre s’installe en lui, orchestré autour d’un scénariste de cinéma renommé lui ressemblant comme un frère et dont les aventures amoureuses puiseront directement dans ses propres déboires. L’idée n’est certes pas nouvelle, mais Frédéric entend faire de À San Pedro ou ailleurs — qui débute à Paris, se poursuit en Côte d’ivoire et s’achève à Gstaad ! — la réponse de la bergère fictionnelle au berger un peu engoncé de C’est mourir un peu. Il y réussit à merveille.

Ce long roman signé Frédéric Dard alterne désespérance — les errances nocturnes du héros divorcé dans un Paris mouillé de pluie et de larmes — et fol espoir — la conquête difficile d’une femme délaissée — en un foisonnement d’écriture attendrissante et cynique à la fois. Le romancier est au meilleur de sa forme et n’épargne personne.

« Oui, j’ai pleuré, beaucoup pleuré ! On pleure toujours la mort d’un être familier, non ? Un ménage, c’est un être familier. Quand mon ménage est mort, je l’ai pleuré comme Martine l’a pleuré, j’espère, entre les bras de ses amants. » « Ce qu’il y avait de lassant en moi, c’était que je doutais sans cesse de mes actes. Je gardais toujours l’impression déprimante d’avoir été le jouet des circonstances. »

Le milieu du cinéma lui-même en prend pour son grade : « Le dialogue de film n’est qu’un parent pauvre. Priorité absolue reste à l’image. Le son ne représente qu’un cinquième de la pellicule. Au théâtre, il en va tout autrement. Le texte est roi. » À San Pedro l’aide à purger ce trop-plein d’amertume qui le submerge encore, même s’il reste une part non négligeable de son fond de commerce romanesque. Ce roman marque une rupture avec ceux qui l’ont précédé, opportunément débarrassé de la contrainte formelle du genre policier, encore que depuis Refaire sa vie, celle-ci paraisse de plus en plus habilement escamotée. Mais il est indéniable que cette audace n’est pas sans rapport avec la progression spectaculaire des ventes de la série San-Antonio à la même époque.

« J’ai rencontré il y a quelque temps Escarpit à Paris, écrit-il à Élisabeth. Il m’a dit que j’étais un grand écrivain en puissance. Je voudrais m’offrir et vous offrir d’en devenir un authentique. Il me semble que si je dois y parvenir un jour, ce jour est proche. Ça gronde et ça bouillonne en moi comme dans le cratère d’un volcan qui se fout en rogne. Si je parviens à canaliser, à exprimer tout cela, je crois que nous assisterons à une belle éruption. » Frédéric est cependant soucieux de ne négliger aucune opportunité susceptible d’asseoir encore, s’il est possible, sa notoriété. C’est ainsi qu’il accepte de réaliser un film pour la télévision, un moyen de communication qui le fascine depuis longtemps. Un chat sur la ligne est une histoire policière à suspense agencée autour du meurtre d’une tante à héritage qui vit entourée d’une ribambelle de chats. Son neveu met au point un subterfuge diabolique mais que le très rusé inspecteur de police lyonnais incarné par Jean Lefèbvre parvient à confondre. Cette mise en scène laisse à son auteur un meilleur souvenir que celle d’Une gueule comme la mienne. Simultanément, Guy Lefranc réalise le deuxième San-Antonio pour le grand écran, adapté de nouveau par G.-M. Dumoulin, de Béru et ces dames. Frédéric n’en sera pas plus satisfait que du premier et il annonce bientôt qu’il envisage de s’attaquer lui-même à un projet d’adaptation plus conforme à sa vision des choses, mais qui ne prendra forme que treize ans plus tard.

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