La nuit des longs couteaux
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La nuit des longs couteaux». Краткое содержание книги:
Cette purge permit au chancelier Adolf Hitler de briser définitivement toute velléité d'indépendance de la SA, débarrassant ainsi le mouvement nazi de son aile populiste qui souhaitait que la révolution politique soit suivie par une révolution sociale. De ce fait, elle rassura la Reichswehr, les milieux conservateurs traditionnels, les grands financiers et industriels, principalement issus de la bourgeoisie prussienne et hostiles à des réformes sociales de grande ampleur, tout en créant un climat de terreur vis-à-vis de tous les opposants au régime.
Le Gauleiter Terboven, à l'allure juvénile, se tient raide, près de sa fiancée, jolie, souriante, en robe longue à fleurs. Ils symbolisent les nouvelles élites, le nouveau régime et autour d'eux se presse la foule des officiels en uniforme : S.S., S.A., membres de la Reichswehr. De 22 h 10 à 23 h 15, les unités, impeccablement alignées passent et la population de Essen applaudit cette démonstration d'ordre et de force. Le régime du IIIeme Reich paraît à ces milliers de spectateurs comme un bloc, semblable à ce régiment de S.S. où la précision des pas, l'immobilité des visages et des épaules, rendent impossible la séparation d'un homme de l'ensemble. On ne voit que ce groupe noir qui avance, volume aux angles vifs, hérissé de fusils, recouvert d'acier, le Sturmbann S.S. n° 1, image du régime nouveau, force en marche qui, peu à peu, doit tout niveler, tout encadrer, tout contrôler. Gœring à Cologne a répété que le IIIeme Reich n'est pas « le régime de la terreur sanglante » mais il a ajouté : « Chacun, ici, peut rester tranquillement couché sur son sofa, vraiment à celui-là, je ne ferai rien. » Mais aux autres ? Ceux qui veulent agir ou ont agi, quel sera leur sort ? Gœring parle à Cologne en cette fin du mercredi 27 juin Depuis l'aube de ce jour, le docteur Edgar Jung sait ce qu'il en coûte de ne pas « rester tranquillement couché sur son sofa ».
UN MARIAGE NAZI
Maintenant c'est l'aube du jeudi 28 juin 1934, le ciel blanchit à l'est de Berlin comme une plage immense recouverte par une mince marée, et les remparts sombres de l'obscurité reculent peu à peu. Dans les rues de la capitale, les premiers travailleurs font résonner leurs pas dans le silence. Devant le bâtiment de la chancellerie, c'est la relève de la garde. Un sous-officier et trois hommes casqués, marchant au pas de l'oie, comme des figurines sortant de l'une de ces horloges allemandes en bois sculpté, exécutent la première passation des consignes de la journée, et dans ce temps suspendu de l'aube, ce temps calme, immobile comme une mer apaisée, les deux groupes se saluent et les soldats prennent position de part et d'autre de la grande entrée.
Jeudi 28 juin 1934. A la Bendlerstrasse, dans la cour, un autre peloton de soldats répond aux premiers commandements de l'officier de service et les hommes se rangent autour du mât où chaque matin est hissé le drapeau de l'Allemagne. Dans chaque caserne, les mêmes gestes se répètent, les talons claquent, les bottes ferrées crissent sur les pavés des cours où, parfois depuis plus d'un siècle, des soldats de la Grande Prusse ont, avec la même discipline, aligné leurs corps sous le regard des jeunes officiers implacables.
Il est 7 h 30 maintenant. La ville est animée. Les cyclistes en file glissent le long des rues de banlieue : dans les cours des casernes, des compagnies sont rangées l'arme au pied, et voici qu'arrivent les chefs de corps. Ils saluent les hommes figés dans le garde-à-vous et le drapeau s'élève enfin lentement et s'arrête au milieu du mât; il pend le long de la hampe, à peine soulevé par une brise fraiche. Partout, aux mâts des édifices publics, à Cologne ou à Dresde, au mât de la chancellerie du Reich ou à celui du siège de la Gestapo, le drapeau est en berne. Il y a 15 ans en effet, le 28 juin 1919, l'Allemagne était contrainte de signer le traité de Versailles : d'accepter le diktat des vainqueurs. Depuis, Erzberger, le signataire du traité, est mort assassiné par les jeunes demisolde, par ces officiers humiliés qui rêvent à la revanche ; depuis la Reichswehr s'est reconstituée, indestructible comme une force vitale qu'on peut réduire mais qu'on ne peut écraser, depuis Hitler est parvenu au pouvoir et Versailles est devenu la grande honte, l'odieuse trahison. Et, ce matin du 28 juin 1934, 15 ans plus tard, le deuil officiel, proclamé dans le ciel clair par ces drapeaux en berne dit bien que le IIIeme Reich n'oublie pas, ne veut pas oublier l'affront et la défaite. « Il y a vingt-cinq ans, dit un texte qui est lu dans les casernes, la glorieuse armée allemande, vos camarades, étaient trahis, poignardés dans le dos, cela jamais plus ne se reproduira. »
A l'aérodrome de Tempelhof, les drapeaux aussi sont en berne. Des S.S. en tenue de parade, le blanc des baudriers et des gants tranchant sur l'uniforme noir forment une allée jusqu'à l'avion. Le ciel s'est déjà couvert et les premières gouttes tombent quand, un peu avant 9 heures, arrivent Gœring et Hitler. L'avion porte en lettres noires le nom du Generalfeldmarschall von Hindenburg. L'équipage est rangé près de la petite échelle de fer. Hermann Gœring et Adolf Hitler paraissent joyeux. Gœring en grand uniforme de général, une cape jetée sur les épaules, parle avec animation ; Hitler est en manteau de cuir, sa chemise blanche fait ressortir son teint pâle, il tient sa casquette à la main. Le Führer salue l'équipage ; Gœring plaisante avec le pilote, puis les deux hommes disparaissent dans l'appareil. Il est 9 heures. L'immense et lourd drapeau rouge à croix gammée claque maintenant dans le vent et la pluie s'est mise à tomber régulière.
Elle tombe à flots quand l'avion se pose sur l'aérodrome de Essen-Mülhleim. L'arrivée du Führer a été tenue secrète jusqu'à la dernière minute. Depuis le matin pourtant des S.A. sont là, sous la pluie, postés tous les dix mètres le long de la route qui conduit à Essen et que les voitures officielles suivent maintenant. Dans la ville, les guirlandes, les drapeaux, la foule dense sur les trottoirs annoncent un jour de fête : hier soir, c'était le défilé aux torches, aujourd'hui, c'est le mariage du Gauleiter Terboven. Devant l'hôtel Kaiserhof, la foule est nombreuse, elle stationne malgré la pluie, acclame Gœring et Hitler et les attendra près d'une heure avant de les revoir rapidement, suivis de l'aide de camp Brückner, du docteur Dietrich, de l'Oberführer Schaub, au moment où, quittant l'hôtel, ils gagnent la mairie d'Essen.
Les voitures avancent lentement par la Huyssenallee et enfin se rangent devant l'Hôtel de ville. La foule est immense : elle crie son attachement au Führer. lise Stahl, la mariée, est là, drapée dans une robe longue de soie blanche, un large diadème dans les cheveux, son regard est fixe, comme dans une extase et elle serre contre elle un bouquet de roses. A ses côtés, marche le Gauleiter Terboven, son bras gauche entouré par le brassard à croix gammée, la Croix de fer à sa poitrine. Avec ses cheveux lisses, sa raie sur le côté, son visage résolu et glabre, il semble un très jeune homme. Deux enfants — une fille et un garçon — des Jeunesses hitlériennes tiennent la traîne de la mariée et derrière eux, sévères, Hitler et Gœring. Tout est lent, lourd, emphatique dans cette grande salle de l'Hôtel de ville d'Essen : les femmes, au fond de la pièce, sont elles aussi en robes longues, les hommes en uniforme ; on reconnaît parmi eux des S.A.-Führer et d'abord Karl Ernst, le S.A.-Gruppenführer de Berlin qui, hier soir, festoyait encore dans la capitale et qui a tenu à assister au mariage avant de partir pour son propre voyage de noces. Ils sont là, S.A. et S.S., côte à côte, se demandant sans doute pourquoi le Führer et Gœring ont jugé bon d'honorer de leur présence ce mariage. Ernst se penche vers son voisin, un officier de l'Ordre noir : l'entente politique et humaine paraît régner ici. Une femme en robe longue salue, le bras tendu, seule, regardant fixement le Führer, cependant que s'immobilisent lise Stahl et le Gauleiter Terboven devant le docteur Reismann-Grone, maire d'Essen. S.A. et S.S. sont côte à côte, écoutant le discours qui va célébrer ces noces des nouveaux temps, solennelles, symboliques et que, dans quelques heures, quand le sang aura jailli, que les corps des S.A. tomberont sous les balles de leurs camarades, Ernst exécuté lui aussi, on n'appellera plus que « les noces sanglantes d'Essen ».