Fiora et le roi de France
- Автор: Бенцони Жюльетта
- Год: 1990
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Fiora et le roi de France». Краткое содержание книги:
Fiora rougit et ne répondit pas. Ce fut Léonarde qui s’en chargea :
– En aucune façon, mais ce qui gêne Fiora, c’est – vous le savez d’ailleurs – qu’il est amoureux d’elle depuis leur première rencontre ici-même. Elle craint... de le choquer ; peut-être même de le blesser.
– Vous le connaissez mal. Il sera fier de votre confiance et plus encore de devoir veiller sur celle qu’il aime tant. Mais à présent, nous devons débattre sur l’heure d’un sujet plus important : l’enfant. Que comptez-vous en faire ? Vous ne pourrez pas le ramener chez vous...
– Je sais, dit Fiora. Et croyez que cela m’est cruel. Je ne peux accepter l’idée de m’en séparer à jamais. Pourtant, il va falloir trouver des parents nourriciers dignes de confiance...
– Et vous n’avez pas pensé à nous ? s’écria Agnelle sincèrement indignée. Où trouverez-vous de meilleurs parents qu’Agnolo et moi à qui le Ciel n’a pas accordé d’enfants ? Et où sera-t-il mieux que chez nous où il vous sera loisible de le revoir chaque fois que vous le désirerez ? Tenez ! Vous seriez sa marraine ?
A son tour Fiora se leva, alla prendre l’excellente femme dans ses bras et la serra sur son cœur :
– Autant vous l’avouer : j’espérais que vous parleriez ainsi.
– Mais vous n’en étiez pas certaine ? Pourquoi ?
– J’étais sûre de la femme que vous êtes. Mais il y a votre époux. Il peut s’y opposer. Je connais ses principes...
– Seulement vous ne connaissez pas assez son cœur. Décidément, mon amie, vous savez bien mal juger les hommes. Élever comme sien l’enfant de Monseigneur Lorenzo et de sa chère donna Fiora ? Mon Agnolo va être aux anges !
Il le fut en effet et, les larmes aux yeux, remercia la jeune femme de la preuve d’affection qu’elle allait leur donner.
– J’en ferai un homme digne de votre cher père, affirma-t-il.
– Et si c’est une fille ? Il faut envisager cette éventualité.
– Alors, elle sera la lumière de cette maison. Quant à Florent, Agnelle le connaissait mieux que
Fiora et l’avait parfaitement jugé. En apprenant ce que l’on attendait de lui, il mit genou en terre devant la jeune femme, comme un chevalier devant sa dame, et jura de veiller sur elle et sur l’enfant à naître, jusqu’à la mort s’il se devait. Dépositaire d’un secret aussi dangereux pour la paix à venir de celle qu’il aimait, il se sentait immensément fier, et en outre ravi : la perspective d’une longue et étroite cohabitation avec Fiora, sans autre témoin que Léonarde, l’enchantait. Du coup, il se sentit la force et la sagesse de tous les preux du grand Charlemagne réunis en sa seule personne. Certes, une inquiétude lui vint à la pensée de Khatoun et de son attitude devant une aussi longue absence, mais, même si, au retour, il devait affronter des scènes déplaisantes, le jeu en valait largement la chandelle.
Durant les trois jours qui suivirent, Fiora et Léonarde se comportèrent comme des étrangères en visite. Avec Agnelle, elles se rendirent à Notre-Dame, à la Sainte-Chapelle, musèrent sur les marchés et au cimetière des Innocents. Là, elles effectuèrent de nombreux achats dans cette rue de la Lingerie qui jouxtait le fameux enclos des morts où se déversaient la majeure partie des défunts de Paris. Elles ne manquèrent pas de faire aumône à la recluse de l’endroit, la vénérable Agnès du Rocher, qui s’était fait murer soixante-quinze ans plus tôt, à l’âge de dix-huit ans, dans l’étroite logette sans porte ni fenêtre qui ne s’ouvrait que par une sorte de fente donnant sur le cimetière[xiii]. Il se trouvait toujours un grand concours de femmes agenouillées priant devant cette ouverture, qui ne permettait guère d’apercevoir qu’un paquet de chiffons nauséabonds dans lesquels il était impossible de distinguer un visage. Fiora laissa tomber deux pièces d’or de l’autre côté du mur lépreux :
– Elle ne les gardera pas, murmura Agnelle. Avant ce soir, quelque miséreux venu implorer son secours les aura reçus. De toute façon, vous aurez fait œuvre pieuse.
Et, en effet, de l’intérieur, une voix cassée, tremblante, qui n’appartenait plus tout à fait à la terre, fit entendre un remerciement au nom du Très-Haut et une bénédiction.
– Comment une jeune fille peut-elle se condamner à pareil supplice ? fit Léonarde impressionnée. Pourquoi n’avoir pas choisi plutôt le couvent ?
– Peut-être parce qu’il fallait une grande expiation. On dit qu’Agnès, qui était fille noble, a aimé un garçon qui n’était pas de son rang et qu’elle en a eu un enfant. Son père aurait tué de ses mains et l’amant et l’enfant nouveau-né. A peine remise de ses couches, Agnès a obtenu de l’évêque de Paris la permission d’entrer en reclusoir. Il en existait plusieurs autour du cimetière. Je vous montrerai tout à l’heure, parmi les tombes, celle de sœur Alix la Bourgotte, morte en 1466, et sur laquelle notre sire le roi a fait élever une statue grandeur nature avec ces mots :
En ce lieu gist sœur Alix la Bourgotte A son vivant recluse très dévote Où a régné humblement et longtemps Et demeurée bien quarante-huit ans
Mais Fiora n’avait pas envie d’aller voir l’effigie de cette sainte femme. Les pénitences aussi démesurées lui inspiraient une sorte de répulsion et, si elle comprenait qu’une fille désespérée pût choisir l’asile d’un couvent, elle avait de la vie, ce don de Dieu, une idée trop haute pour admettre une forme de suicide qui, d’ailleurs, n’en était pas un puisque, soumises durant des années à l’humidité, au froid, au gel même ou à l’extrême chaleur, les pénitentes s’accrochaient à la vie durant d’interminables années. Mieux valait, cent fois, mourir foudroyée par le soleil sur les chemins arides de Compostelle ou périr noyée en voguant vers la Terre sainte !
Ses péchés d’amour, à elle, étaient bien plus graves que ceux de cette Agnès qui, en fait, expiait le crime d’un autre, mais l’idée de choisir ce tombeau entrouvert pour y croupir interminablement dans la fange et l’ordure lui faisait horreur. Léonarde s’en rendit compte et l’entraîna :
– Ce n’est pas un spectacle pour une future mère, lui chuchota-t-elle. Et Dieu n’en demande pas tant aux pauvres humains car alors son Paradis, au jugement dernier, demeurerait tristement vide !
Fiora lui sourit et, sous son manteau, glissa sur son ventre une main déjà protectrice. A mesure que les jours passaient, elle s’attachait davantage à ce petit être inconnu qui prenait vie dans ses entrailles, et elle en venait à penser que l’inévitable séparation ne serait peut-être pas une délivrance, mais un arrachement plus cruel qu’elle ne s’y attendait.
Cependant, tandis que les femmes parcouraient Paris,
Florent, suivant les ordres d’Agnolo, effectuait de nombreux voyages à Suresnes pour y mettre la maison en état d’offrir un hivernage à peu près confortable. Le village, dépendant de l’abbaye Saint-Leuffroy, elle-même vassale de la riche et puissante abbaye Saint-Germain-des-Prés, n’offrait pas de grandes ressources en dehors des vignes étalées sur les coteaux et des troupeaux de moutons qui, l’été, occupaient les pentes du mont Valérien. Grâce à ses soins et à la prévoyance attentive d’Agnelle, tout fut prêt en temps voulu et quand, le quatrième jour, Fiora et Léonarde firent à leurs amis des adieux aussi joyeux que bruyants, elles savaient pouvoir envisager l’avenir avec une certaine sérénité. En effet, quand l’enfant viendrait vivre chez les Nardi, jamais les bonnes gens de la rue des Lombards ne feraient un rapprochement entre la grande dame élégante venue passer quelques jours en octobre et la pauvre fille venue d’Italie cacher sa faute loin de son cadre habituel.
xiii
Agnès vécut ainsi jusqu’en 1483 et mourut à quatre-vingt-dix-huit ans.