Les Essais – Livre I
- Автор: Montaigne Michel de
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais – Livre I». Краткое содержание книги:
Hæc loca vi quondam, et vasta convulsa ruina,
Dissiluisse ferunt, cùm protinus utraque tellus
Una foret.
Chypre d'avec la Surie; l'Isle de Negrepont, de la terre ferme de la Boeoce: et joint ailleurs les terres qui estoient divisées, comblant de limon et de sable les fosses d'entre-deux.
sterilisque diu palus aptaque remis
Vicinas urbe alit, et grave sentit aratrum.
Mais il n'y a pas grande apparence, que cette Isle soit ce monde nouveau, que nous venons de descouvrir: car elle touchoit quasi l'Espaigne, et ce seroit un effect incroyable d'inundation, de l'en avoir reculée comme elle est, de plus de douze cens lieuës: Outre ce que les navigations des modernes ont des-ja presque descouvert, que ce n'est point une isle, ains terre ferme, et continente avec l'Inde Orientale d'un costé, et avec les terres, qui sont soubs les deux poles d'autre part: ou si elle en est separée, que c'est d'un si petit destroit et intervalle, qu'elle ne merite pas d'estre nommée Isle, pour cela.
Il semble qu'il y aye des mouvemens naturels les uns, les autres fievreux en ces grands corps, comme aux nostres. Quand je considere l'impression que ma riviere de Dordoigne faict de mon temps, vers la rive droicte de sa descente; et qu'en vingt ans elle a tant gaigné, et desrobé le fondement à plusieurs bastimens, je vois bien que c'est une agitation extraordinaire: car si elle fust tousjours allée ce train, ou deust aller à l'advenir, la figure du monde seroit renversée: Mais il leur prend des changements: Tantost elles s'espandent d'un costé, tantost d'un autre, tantost elles se contiennent. Je ne parle pas des soudaines inondations dequoy nous manions les causes. En Medoc, le long de la mer, mon frere Sieur d'Arsac, voit une sienne terre, ensevelie soubs les sables, que la mer vomit devant elle: le feste d'aucuns bastimens paroist encore: ses rentes et domaines se sont eschangez en pasquages bien maigres. Les habitans disent que depuis quelque temps, la mer se pousse si fort vers eux, qu'ils ont perdu quatre lieuës de terre: Ces sables sont ses fourriers. Et voyons de grandes montjoies d'arenes mouvantes, qui marchent une demie lieuë devant elle, et gaignent païs.
L'autre tesmoignage de l'antiquité, auquel on veut rapporter cette descouverte, est dans Aristote, au moins si ce petit livret Des merveilles inouyes est à luy. Il raconte là, que certains Carthaginois s'estants jettez au travers de la mer Atlantique, hors le destroit de Gibaltar, et navigé long temps, avoient descouvert en fin une grande isle fertile, toute revestuë de bois, et arrousée de grandes et profondes rivieres, fort esloignée de toutes terres fermes: et qu'eux, et autres depuis, attirez par la bonté et fertilité du terroir, s'y en allerent avec leurs femmes et enfans, et commencerent à s'y habituer. Les Seigneurs de Carthage, voyans que leur pays se dépeuploit peu à peu, firent deffence expresse sur peine de mort, que nul n'eust plus à aller là, et en chasserent ces nouveaux habitans, craignants, à ce qu'on dit, que par succession de temps ils ne vinsent à multiplier tellement qu'ils les supplantassent eux mesmes, et ruinassent leur estat. Cette narration d'Aristote n'a non plus d'accord avec nos terres neufves.
Cet homme que j'avoy, estoit homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre veritable tesmoignage: Car les fines gens remarquent bien plus curieusement, et plus de choses, mais ils les glosent: et pour faire valoir leur interpretation, et la persuader, ils ne se peuvent garder d'alterer un peu l'Histoire: Ils ne vous representent jamais les choses pures; ils les inclinent et masquent selon le visage qu'ils leur ont veu: et pour donner credit à leur jugement, et vous y attirer, prestent volontiers de ce costé là à la matiere, l'allongent et l'amplifient. Ou il faut un homme tres-fidelle, ou si simple, qu'il n'ait pas dequoy bastir et donner de la vray-semblance à des inventions fauces; et qui n'ait rien espousé. Le mien estoit teclass="underline" et outre cela il m'a faict voir à diverses fois plusieurs mattelots et marchans, qu'il avoit cogneuz en ce voyage. Ainsi je me contente de cette information, sans m'enquerir de ce que les Cosmographes en disent.
Il nous faudroit des topographes, qui nous fissent narration particuliere des endroits où ils ont esté. Mais pour avoir cet avantage sur nous, d'avoir veu la Palestine, ils veulent jouïr du privilege de nous conter nouvelles de tout le demeurant du monde. Je voudroye que chacun escrivist ce qu'il sçait, et autant qu'il en sçait: non en cela seulement, mais en tous autres subjects: Car tel peut avoir quelque particuliere science ou experience de la nature d'une riviere, ou d'une fontaine, qui ne sçait au reste, que ce que chacun sçait: Il entreprendra toutesfois, pour faire courir ce petit loppin, d'escrire toute la Physique. De ce vice sourdent plusieurs grandes incommoditez.
Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté: sinon que chacun appelle barbarie, ce qui n'est pas de son usage. Comme de vray nous n'avons autre mire de la verité, et de la raison, que l'exemple et idée des opinions et usances du païs où nous sommes. Là est tousjours la parfaicte religion, la parfaicte police, parfaict et accomply usage de toutes choses. Ils sont sauvages de mesmes, que nous appellons sauvages les fruicts, que nature de soy et de son progrez ordinaire a produicts: là où à la verité ce sont ceux que nous avons alterez par nostre artifice, et destournez de l'ordre commun, que nous devrions appeller plustost sauvages. En ceux là sont vives et vigoureuses, les vrayes, et plus utiles et naturelles, vertus et proprietez; lesquelles nous avons abbastardies en ceux-cy, les accommodant au plaisir de nostre goust corrompu. Et si pourtant la saveur mesme et delicatesse se trouve à nostre goust mesme excellente à l'envi des nostres, en divers fruits de ces contrées là, sans culture: ce n'est pas raison que l'art gaigne le poinct d'honneur sur nostre grande et puissante mere nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par noz inventions, que nous l'avons du tout estouffée. Si est-ce que par tout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à noz vaines et frivoles entreprinses.