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Les Essais – Livre I

Электронная книга - «Les Essais – Livre I». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-m?me la mati?re de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivit? qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la litt?rature fran?aise, quoique l'un des plus anciens. ? la mort de son ami La Bo?tie, Montaigne d?cide en effet de prendre la plume pour perp?tuer leurs discussions si f?condes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abord?s, de l'amiti? ? l'?ducation, de la philosophie ? la lecture, de la religion ? la mort des hommes. En s'observant lui-m?me, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une r?flexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pens?e humaine.
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C'est de quelque poëte disetteux et affamé de ce deduit, que Platon emprunta cette narration: Que Juppiter fit à sa femme une si chaleureuse charge un jour; que ne pouvant avoir patience qu'elle eust gaigné son lict, il la versa sur le plancher: et par la vehemence du plaisir, oublia les resolutions grandes et importantes, qu'il venoit de prendre avec les autres dieux en sa cour celeste: se ventant qu'il l'avoit trouvé aussi bon ce coup là, que lors que premierement il la depucella à cachette de leurs parents.

Les Roys de Perse appelloient leurs femmes à la compagnie de leurs festins, mais quand le vin venoit à les eschauffer en bon escient, et qu'il falloit tout à fait, lascher la bride à la volupté, ils les r'envoioient en leur privé; pour ne les faire participantes de leurs appetits immoderez; et faisoient venir en leur lieu, des femmes, ausquelles ils n'eussent point cette obligation de respect.

Tous plaisirs et toutes gratifications ne sont pas bien logées en toutes gens: Epaminondas avoit fait emprisonner un garçon desbauché; Pelopidas le pria de le mettre en liberté en sa faveur, il l'en refusa, et l'accorda à une sienne garse, qui aussi l'en pria: disant, que c'estoit une gratification deuë à une amie, non à un capitaine. Sophocles estant compagnon en la Preture avec Pericles, voyant de cas de fortune passer un beau garçon: O le beau garçon que voyla! feit-il à Pericles. Cela seroit bon à un autre qu'à un Preteur, luy dit Pericles; qui doit avoir non les mains seulement, mais aussi les yeux chastes.

Ælius Verus l'Empereur respondit à sa femme comme elle se plaignoit, dequoy il se laissoit aller à l'amour d'autres femmes; qu'il le faisoit par occasion conscientieuse, d'autant que le mariage estoit un nom d'honneur et dignité, non de folastre et lascive concupiscence. Et nostre histoire Ecclesiastique a conservé avec honneur la memoire de cette femme, qui repudia son mary, pour ne vouloir seconder et soustenir ses attouchemens trop insolens et desbordez. Il n'est en somme aucune si juste volupté, en laquelle l'excez et l'intemperance ne nous soit reprochable.

Mais à parler en bon escient, est-ce pas un miserable animal que l'homme? A peine est-il en son pouvoir par sa condition naturelle, de gouster un seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher par discours: il n'est pas assez chetif, si par art et par estude il n'augmente sa misere,

Fortunæ miseras auximus arte vias.

La sagesse humaine faict bien sottement l'ingenieuse, de s'exercer à rabattre le nombre et la douceur des voluptez, qui nous appartiennent: comme elle faict favorablement et industrieusement, d'employer ses artifices à nous peigner et farder les maux, et en alleger le sentiment. Si j'eusse esté chef de part, j'eusse prins autre voye plus naturelle: qui est à dire, vraye, commode et saincte: et me fusse peut estre rendu assez fort pour la borner.

Quoy que noz medecins spirituels et corporels, comme par complot faict entre eux, ne trouvent aucune voye à la guerison, ny remede aux maladies du corps et de l'ame, que par le tourment, la douleur et la peine. Les veilles, les jeusnes, les haires, les exils lointains et solitaires, les prisons perpetuelles, les verges et autres afflictions, ont esté introduites pour cela: Mais en telle condition, que ce soyent veritablement afflictions, et qu'il y ait de l'aigreur poignante: Et qu'il n'en advienne point comme à un Gallio, lequel ayant esté envoyé en exil en l'isle de Lesbos, on fut adverty à Rome qu'il s'y donnoit du bon temps, et que ce qu'on luy avoit enjoint pour peine, luy tournoit à commodité: Parquoy ils se raviserent de le r'appeller pres de sa femme, et en sa maison; et luy ordonnerent de s'y tenir, pour accommoder leur punition à son ressentiment. Car à qui le jeusne aiguiseroit la santé et l'allegresse, à qui le poisson seroit plus appetissant que la chair, ce ne seroit plus recepte salutaire: non plus qu'en l'autre medecine, les drogues n'ont point d'effect à l'endroit de celuy qui les prent avec appetit et plaisir. L'amertume et la difficulté sont circonstances servants à leur operation. Le naturel qui accepteroit la rubarbe comme familiere, en corromproit l'usage: il faut que ce soit chose qui blesse nostre estomac pour le guerir: et icy faut la regle commune, que les choses se guerissent par leurs contraires: car le mal y guerit le mal.

Cette impression se rapporte aucunement à cette autre si ancienne, de penser gratifier au Ciel et à la nature par nostre massacre et homicide, qui fut universellement embrassée en toutes religions. Encore du temps de noz peres, Amurat en la prinse de l'Isthme, immola six cens jeunes hommes Grecs à l'ame de son pere: afin que ce sang servist de propitiation à l'expiation des pechez du trespassé. Et en ces nouvelles terres descouvertes en nostre aage, pures encore et vierges au prix des nostres, l'usage en est aucunement receu par tout. Toutes leurs Idoles s'abreuvent de sang humain, non sans divers exemples d'horrible cruauté. On les brule vifs, et demy rostis on les retire du brasier, pour leur arracher le coeur et les entrailles. A d'autres, voire aux femmes, on les escorche vifves, et de leur peau ainsi sanglante en revest on et masque d'autres. Et non moins d'exemples de constance et resolution. Car ces pauvres gens sacrifiables, vieillars, femmes, enfans, vont quelques jours avant, questans eux mesmes les aumosnes pour l'offrande de leur sacrifice, et se presentent à la boucherie chantans et dançans avec les assistans. Les ambassadeurs du Roy de Mexico, faisans entendre à Fernand Cortez la grandeur de leur maistre; apres luy avoir dict, qu'il avoit trente vassaux, desquels chacun pouvoit assembler cent mille combatans, et qu'il se tenoit en la plus belle et forte ville qui fust soubs le Ciel, luy adjousterent, qu'il avoit à sacrifier aux Dieux cinquante mille hommes par an. De vray, ils disent qu'il nourrissoit la guerre avec certains grands peuples voisins, non seulement pour l'exercice de la jeunesse du païs, mais principallement pour avoir dequoy fournir à ses sacrifices, par des prisonniers de guerre. Ailleurs, en certain bourg, pour la bien-venue dudit Cortez, ils sacrifierent cinquante hommes tout à la fois. Je diray encore ce compte: Aucuns de ces peuples ayants esté battuz par luy, envoyerent le recognoistre et rechercher d'amitié: les messagers luy presenterent trois sortes de presens, en cette maniere: Seigneur voyla cinq esclaves: si tu és un Dieu fier, qui te paisses de chair et de sang, mange les, et nous t'en amerrons d'avantage: si tu és un Dieu debonnaire, voyla de l'encens et des plumes: si tu és homme, prens les oiseaux et les fruicts que voicy.

CHAPITRE XXX Des Cannibales

QUAND le Roy Pyrrhus passa en Italie, apres qu'il eut recongneu l'ordonnance de l'armée que les Romains luy envoyoient au devant; Je ne sçay, dit-il, quels barbares sont ceux-cy (car les Grecs appelloyent ainsi toutes les nations estrangeres) mais la disposition de cette armée que je voy, n'est aucunement barbare. Autant en dirent les Grecs de celle que Flaminius fit passer en leur païs: et Philippus voyant d'un tertre, l'ordre et distribution du camp Romain, en son Royaume, sous Publius Sulpicius Galba. Voila comment il se faut garder de s'attacher aux opinions vulgaires, et les faut juger par la voye de la raison, non par la voix commune.

J'ay eu long temps avec moy un homme qui avoit demeuré dix ou douze ans en cet autre monde, qui a esté descouvert en nostre siecle, en l'endroit ou Vilegaignon print terre, qu'il surnomma la France Antartique. Cette descouverte d'un païs infiny, semble de grande consideration. Je ne sçay si je me puis respondre, qu'il ne s'en face à l'advenir quelqu'autre, tant de personnages plus grands que nous ayans esté trompez en cette-cy. J'ay peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité, que nous n'avons de capacité: Nous embrassons tout, mais nous n'estreignons que du vent. Platon introduit Solon racontant avoir appris des Prestres de la ville de Saïs en Ægypte, que jadis et avant le deluge, il y avoit une grande Isle nommée Atlantide, droict à la bouche du destroit de Gibaltar, qui tenoit plus de païs que l'Afrique et l'Asie toutes deux ensemble: et que les Roys de cette contrée là, qui ne possedoient pas seulement cette Isle, mais s'estoyent estendus dans la terre ferme si avant, qu'ils tenoyent de la largeur d'Afrique, jusques en Ægypte, et de la longueur de l'Europe, jusques en la Toscane, entreprindrent d'enjamber jusques sur l'Asie, et subjuguer toutes les nations qui bordent la mer Mediterranée, jusques au golfe de la mer Majour: et pour cet effect, traverserent les Espaignes, la Gaule, l'Italie jusques en la Grece, où les Atheniens les soustindrent: mais que quelque temps apres, et les Atheniens et eux et leur Isle furent engloutis par le deluge. Il est bien vray-semblable, que cet extreme ravage d'eau ait faict des changemens estranges aux habitations de la terre: comme on tient que la mer a retranché la Sicile d'avec l'Italie:

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