Le Compagnon Du Tour De France
- Автор: Sand George
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Compagnon Du Tour De France». Краткое содержание книги:
Le père Huguenin, qui était assez bon ouvrier pour comprendre la difficulté du travail, à mesure qu’il l’examinait, fronça les sourcils à cette interpellation directe aux talents de son fils. Dans ce moment il était encore partagé entre la secrète jalousie de l’artiste et l’espoir orgueilleux du père. Son front s’éclaircit lorsque Pierre, qui n’avait pas semblé écouter M. Lerebours, répondit d’une voix assurée:
– Monsieur l’économe, j’ai appris dans mes voyages tout ce que j’ai pu apprendre; mais il n’y a rien dans ces oves, dans ces torsades, et dans le rapport de toutes ces pièces, que mon père ne soit capable d’entreprendre et de mener à bien. Quant aux figures et aux ornements délicats, ajouta-t-il en baissant un peu la voix par un sentiment de secrète modestie, ce serait une tâche faite pour nous tenter l’un et l’autre; car c’est un beau travail et il y aurait de la gloire à l’accomplir. Mais cela nous demanderait beaucoup de temps, nous n’aurions peut-être pas tous les outils nécessaires et, à coup sûr, nous ne trouverions pas dans le pays de compagnons pour nous seconder. Ainsi nous nous tiendrons à notre partie. Maintenant vous plaît-il de nous montrer la place et le plan de l’escalier dont vous avez parlé?
Au fond de la chapelle, la petite porte dont j’ai parlé, mystérieusement enfoncée dans l’épaisseur du mur, et recouverte d’une vieille tapisserie, n’avait plus pour palier extérieur que quelques planches vermoulues, dernier vestige de la tribune.
– C’est ici, dit M. Lerebours. Comme il n’y a pas de cage d’escalier dans la muraille, il faut faire un escalier extérieur, tout en bois, et tournant en spirale. Voyez, prenez vos mesures, si vous voulez. Voici une échelle qu’on peut approcher.
Pierre approcha l’échelle à marches et monta jusqu’à la tribune, qui n’était élevée que d’une vingtaine de pieds au-dessus du sol. Il souleva la portière et admira le travail exquis de la porte sculptée, ainsi que les ornements d’architecture à filets délicatement enroulés qui encadraient les chambranles et le tympan.
– Cette porte est aussi à réparer, dit-il; car les armoiries qui forment le centre des médaillons ont été brisées.
– Oui, dans la révolution, répondit l’économe en détournant les yeux d’un air hypocrite; et ce fut une grande barbarie, car c’était l’œuvre d’un ouvrier bien habile, on n’en saurait douter.
Les joues du père Huguenin se colorèrent d’un rouge vif. Il connaissait bien le vandale qui avait donné jadis le meilleur coup de hache à cette dévastation.
– Les temps sont changés, dit-il avec un sourire où la malignité surmontait la confusion; et les écussons aussi. Dan ce temps-là on brisait tout, et on ne se doutait guère qu’on se taillait de la besogne pour l’avenir.
Pendant cette digression, Pierre, examinant toujours la porte, essayait de l’ouvrir afin d’en voir les deux faces. M. Lerebours l’arrêta.
– On n’entre pas ici, dit-il d’un ton doctoral, la porte est fermée en dedans; c’est le cabinet d’étude de mademoiselle de Villepreux, et moi seul ait le droit d’y pénétrer en son absence.
– Il faudra toujours bien enlever la porte pour la réparer, dit le père Huguenin, à moins que vous ne vouliez y laisser des chatières.
– Ceci viendra en son temps, répondit M. Lerebours; vous n’avez affaire maintenant qu’avec l’escalier. Voici la place, et si vous voulez descendre je vais vous montrer le plan.
Pierre descendit de l’échelle, et l’économe déroula d’abord devant lui plusieurs planches; c’étaient diverses gravures à l’eau-forte d’après des tableaux de vieux intérieurs flamands.
– Mademoiselle, dit M. Lerebours, a désiré que l’on se conformât au style de ces escaliers, et que l’on choisît, parmi les échantillons que voici, celui qui s’adapterait le mieux aux exigences du local. J’ai fait en conséquence tracer un plan selon les lois de la géométrie; je présume qu’en vous le faisant expliquer vous pourrez vous y conformer.
– Ce plan est défectueux, dit Pierre aussitôt qu’il eut jeté les yeux sur la planche de trait que l’intendant déroulait devant lui d’un air important.
– Songez à ce que vous dites, mon ami, répondit l’économe; ce plan a été exécuté par mon fils… par mon propre fils.
– Monsieur votre fils s’est trompé, reprit Pierre froidement.
– Mon fils est employé aux ponts-et-chaussées, apprenez cela, maître Pierre, s’écria l’intendant tout rouge de dépit.
– Je ne dis pas le contraire, dit Pierre en souriant; mais si monsieur votre fils était ici, il reconnaîtrait son erreur et ferait un autre plan.
– Sous votre direction, sans doute, monsieur l’entendu?
– Sous celle du bon sens, monsieur l’économe; et il m’en donnerait une que je pourrais suivre.
Le père Huguenin riait de plaisir dans sa barbe grise; il était enchanté que son fils le vengeât des allusions de M. Lerebours.
– Voyons donc ce plan, dit-il d’un air capable; et tirant de la poche de son gilet, qui lui descendait sur le genou, une paire de lunettes de corne, il s’en pinça le nez et fit mine de commenter la planche, quoiqu’il n’y comprît rien du tout. Le dessin linéaire était un grimoire qu’il avait toujours affecté de mépriser; mais une foi instinctive lui disait en cet instant que son fils était dans le vrai. Il ne manqua pas d’affirmer que le plan était faux, que cela sautait aux yeux, et il le soutint avec tant d’aplomb que Pierre l’eût cru converti à l’étude du trait s’il ne se fût aperçu qu’il tenait la planche à l’envers. Il se hâta de la lui ôter des mains, de peur que l’économe, qui n’était du reste guère plus versé que lui dans cette partie, ne le remarquât.
– Monsieur votre fils peut être très habile dans les ponts-et-chaussées, poursuivait le père Huguenin en ricanant; mais il ne fait pas beaucoup d’escaliers sur les grandes routes, que je sache. Chacun son métier, monsieur Lerebours, soit dit sans vous offenser.
– Ainsi, vous refusez de faire cet escalier? dit Lerebours en s’adressant à Pierre.
– Je me charge de le rectifier, répondit Pierre avec douceur. Ce ne sera pas difficile, et le mouvement sera le même. J’y ajouterai une rampe de chêne découpée à jour dans le style de la boiserie, et des pendentifs assortis à ceux de la voûte de la charpente.
– Vous êtes donc sculpteur aussi? dit M. Lerebours avec aigreur; vous avez tous les talents!