Fiora et le Magnifique
- Автор: Бенцони Жюльетта
- Год: 1988
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Fiora et le Magnifique». Краткое содержание книги:
Lentement, Fiora s’éloigna de la zone lumineuse. Sa robe noire se fondit dans les ombres de la pièce. Impressionnée, Chiara serra ses mains l’une contre l’autre et ferma les yeux, attendant ce qui allait venir avec une angoisse dont elle ne pouvait se défendre. La voix, chaude et calme, de Fiora lui parvint alors comme du fond des âges.
– Chacun croit ici que je suis née secrètement dans les draps de fine toile d’un château français. Rien n’est plus faux ! J’ai ouvert les yeux, à Dijon, sur la paille de la prison où ma mère attendait la mort... et je ne suis pas la fille de Francesco Beltrami.
Ignorant le « oh ! » stupéfié de son amie, Fiora, avec une étonnante sûreté de mémoire, refit pour elle le récit de son père sans en omettre le moindre détail ; mais, en passant par cette jeune voix, tour à tour assourdie ou vibrante, le roman tragique de Jean et Marie de Brévailles se para de couleurs d’une rare intensité. Les yeux rivés au portrait, Chiara osait à peine respirer, suspendue qu’elle était à cette voix de l’ombre qui faisait renaître pour elle les flammes d’une passion irrésistible, allumée sur la grisaille d’un quotidien sordide, la fuite vers l’impossible vie commune, la traque, enfin la sentence de mort, l’exécution et ses détails ignobles contre lesquels s’était dressé l’amour soudain et total, absolu, d’un passant. La jeune Florentine croyait entendre l’un de ces récits fantastiques comme en contaient, dans les carrefours, les chante-fables mais celui-là avait les résonances inimitables de la vérité. Et le charme subsista un moment après que la voix de Fiora se fut éteinte. Un silence suivit, si profond, qu’il devint bientôt insupportable à la conteuse. L’attente d’un verdict qui, à présent, lui faisait peur, serra sa gorge. Cependant, Chiara ne réagissait toujours pas. Ses traits s’étaient figés et ses yeux agrandis contemplaient le néant. Elle ne disait rien.
Soudain elle se leva d’un mouvement brusque et le cœur de Fiora manqua un battement... Mais au lieu d’aller vers la porte, Chiara vint droit à son amie :
– Pourquoi pensais-tu que j’allais te tourner le dos ?
– Cela tombe sous le sens, il me semble ?
– Pas pour moi. Réponds d’abord à une question : qu’éprouves-tu lorsque tu penses à tes parents ? De la honte ?
– Non... oh non ! Une grande pitié dans laquelle il y a de la tendresse. J’ai presque l’âge de ma mère quand elle est morte et j’imagine mal que je puisse être sa fille. Mes parents, je les sens tous deux proches de moi comme un frère et une sœur. Quant à ceux qui les ont menés à l’échafaud, je ne peux les évoquer sans colère : ce mari abominable, ce père qui non seulement a livré sa fille à un tel homme mais n’a pas osé lutter contre une mort publique qui, cependant, le déshonorait. Et puis ces princes sans pitié, ce duc Charles surtout que Jean de Brévailles avait servi si loyalement, qu’il aimait comme...
Elle se mordit les lèvres. Elle allait dire « comme Philippe l’aime... » mais elle ne souhaitait pas parler de cet homme qui l’avait liée à lui par un mariage mensonger et elle reprit, très vite ;
– Pour ceux-là, je n’ai que haine et désir de vengeance...
– De vengeance ? Comment le pourrais-tu ? Le duc Philippe est mort et tu ignores si le seigneur du Hamel et ton grand-père sont encore vivants ?
– Ne l’appelle pas comme ça ! Il n’y a aucun droit. Tant que je vivrai, Francesco Beltrami demeurera mon père, le seul que j’aie connu et aie eu le loisir d’aimer. Mais, je crois qu’un jour, bientôt peut-être, j’irai en Bourgogne afin d’y régler mes comptes. Et si Dieu n’a déjà disposé de leurs vies, j’y mettrai ordre. D’ailleurs, il reste un coupable : le duc Charles !
– Es-tu folle ? Tu veux t’en prendre à un prince que l’on dit plus puissant que tous les autres ? Tiens-tu tellement à mourir comme ta mère ?
– Nous n’en sommes pas là, de toute façon. J’ai d’abord à tirer vengeance du misérable... ou de la misérable qui a fait tuer mon père. C’est son sang qui crie le plus fort ! Les autres viendront à leur tour.
Chiara frissonna comme si le froid de la mort était entré subitement dans la pièce élégante et douillette :
– Ton chagrin t’égare, Fiora ! Laisse la justice à ceux qui en ont la charge ! Lorenzo de Médicis n’a aucune envie de laisser impuni l’assassin de messer Beltrami et tu peux lui faire confiance. Quant à cette malheureuse histoire qui dormait dans le cœur de ton père depuis dix-sept ans, tu ferais mieux d’y penser le moins possible et je suis certaine que s’il vivait encore...
– Mais réfléchis à ce que tu dis ! As-tu oublié Hieronyma ? Crois-tu que, possédant cette arme contre moi elle ne voudra pas s’en servir ? Je viens de refuser, comme mon père l’avait fait, un mariage avec son fils... et tu l’as entendue.
– C’est vrai. Je l’avais oubliée. Il ne te reste alors qu’une solution, celle que ton père voulait tenter : tout dire à Lorenzo ! Ou je me trompe fort, ou il t’aidera !
Fiora alla reprendre la couverture de velours et, avec des gestes très doux, la replaça sur le portrait...
– Je suivrai ton conseil. Dès le soir des funérailles, je lui demanderai de m’entendre...
Tout Florence était dans la rue quand, le surlendemain, Francesco Beltrami quitta sa demeure pour son dernier voyage, couvert d’un drap blanc sur une civière portée par six hommes, les plus puissants de l’art de Calimala. Le cortège funéraire, comme le voulait la loi, était modeste : quatre moines portant des cierges précédaient le corps que suivaient une vingtaine de pleureurs consciencieux dans leurs draperies noires mal cousues. Enfin Fiora, longue forme noire encadrée de Léonarde et de Chiara, venait en tête de tous ses serviteurs et de tous ceux qui, dans ses diverses maisons, avaient travaillé pour le grand négociant. Pas de musique, pas de chants mais, tombant du ciel gris où couraient les nuages, où passait le vol rapide des hirondelles, le glas accordé de toutes les cloches de Florence. Ainsi en avait décidé le Magnifique...
Il avait ordonné aussi, afin que tous pussent y assister, que la cérémonie religieuse aurait lieu au Duomo avant que le défunt ne fût porté à l’église d’Orsanmichele où il serait inhumé.
Sur le chemin, une foule disparate se pressait mais, autour du fabuleux Baptistère et aux abords de la cathédrale polychrome, tout ce qui comptait dans la ville était rassemblé : les Arts majeurs : Calimala, la Laine, la Soie, la Banque, les Juristes, les Apothicaires et les Pelletiers, chacun avec sa bannière particulière, puis les Arts mineurs : bouchers, forgerons, cordonniers, charpentiers, cabaretiers, hôteliers, tanneurs, marchands d’huile, sel et fromages, armuriers et enfin boulangers qui formaient la corporation la moins prisée de la ville parce que la plus accessible... La Seigneurie au grand complet se tenait à la loggia del Bigallo, face à la porte sud du Baptistère. Enfin aux abords mêmes du Duomo, Lorenzo et Giuliano de Médicis, vêtus de velours noir et entourés de leur famille, de leurs amis. Pas un poète, pas un philosophe, pas un peintre qui ne fût présent ! Sandro Botticelli était là et aussi le Verrocchio avec ses élèves : le Pérugin, Léonardo da Vinci, et aussi les apprentis qui broyaient les couleurs, nettoyaient les pinceaux et veillaient au ravitaillement de l’équipe. Il y avait... mais il était impossible de mettre un nom sur tous les visages.
La splendeur venait tout entière de l’église. Devant les portes ouvertes de la cathédrale au fond de laquelle brasillait une forêt de cierges, les chapes d’or, les robes de pourpre, les mitres scintillantes de l’évêque et des abbés de plusieurs monastères composaient une fresque fabuleuse évoquant la magnificence inouïe de ce paradis vers lequel s’avançait l’âme de Francesco Beltrami.