Les Lois Psychologiques de l'Évolution des Peuples. La Psychologie des Foules
- Автор: Лебон Гюстав
- Год: 2020
- Язык: французский
- Год: Strelbytskyy Multimedia Publishing
- Жанр: Политика
Электронная книга - «Les Lois Psychologiques de l'Évolution des Peuples. La Psychologie des Foules». Краткое содержание книги:
La foule, dans le sens où l'emploie Le Bon, est distincte du simple agrégat d'individus.
Les foules sont régies par une « loi d'unité mentale des foules ». Elles ont en quelque sorte une « âme », avec des passions et un fonctionnement organique comparable à celui de l'esprit humain. Dans le livre I, Le Bon examine les passions et le mode de représentation d'une foule ; dans le livre II, il examine les origines et les caractéristiques de ses croyances.
Les facteurs immédiats sont ceux qui, se superposant à ce long travail, sans lequel ils n'auraient pas d'effet, provoquent la persuasion active chez les foules, c'est-à-dire font prendre forme à l'idée et la déchaînent avec toutes ses conséquences. Par ces facteurs immédiats surgissent les résolutions qui soulèvent brusquement les collectivités; par eux éclate une émeute ou se décide une grève; par eux des majorités énormes portent un homme au pouvoir ou renversent un gouvernement.
Dans tous les grands événements de l'histoire, nous constatons l'action successive de ces deux ordres de facteurs. La Révolution française-pour ne prendre qu'un des plus frappants exemples-eut parmi ses facteurs lointains les écrits des philosophes, les exactions de la noblesse, les progrès de la pensée scientifique. L'âme des foules, ainsi préparée, fut soulevée ensuite aisément par des facteurs immédiats, tels que les discours des orateurs, et les résistances de la cour à propos de réformes insignifiantes.
Parmi les facteurs lointains, il y en a de généraux, qu'on retrouve au fond de toutes les croyances et opinions des foules; ce sont: la race, les traditions, le temps, les institutions, l'éducation.
Nous allons étudier le rôle de ces différents facteurs.
Ce facteur, la race, doit être mis au premier rang, car à lui seul il dépasse de beaucoup en importance tous les autres. Nous l'avons suffisamment étudié dans un autre ouvrage pour qu'il soit inutile d'y revenir encore. Nous avons fait voir, dans notre précédent volume, ce qu'est une race historique, et comment, lorsque ses caractères sont formés, elle possède de par les lois de l'hérédité une puissance telle, que ses croyances, ses institutions, ses arts-en un mot tous les éléments de sa civilisation-ne sont que l'expression extérieure de son âme. Nous avons montré que la puissance de la race est telle qu'aucun élément ne peut passer d'un peuple à un autre sans subir les transformations les plus profondes[28]. Le milieu, les circonstances, les événements représentent les suggestions sociales du moment. Ils peuvent avoir une influence considérable, mais cette influence est toujours momentanée si elle est contraire aux suggestions de la race, c'est-à-dire de toute la série des ancêtres.
Dans plusieurs chapitres de cet ouvrage, nous aurons encore occasion de revenir sur l'influence de la race, et de montrer que cette influence est si grande qu'elle domine les caractères spéciaux à l'âme des foules; de là ce fait que les foules de divers pays présentent dans leurs croyances et leur conduite des différences très considérables, et ne peuvent être influencées de la même façon.
Les traditions représentent les idées, les besoins, les sentiments du passé. Elles sont la synthèse de la race et pèsent de tout leur poids sur nous.
Les sciences biologiques ont été transformées depuis que l'embryologie a montré l'influence immense du passé dans l'évolution des êtres; et les sciences historiques ne le seront pas moins quand cette notion sera plus répandue. Elle ne l'est pas suffisamment encore, et bien des hommes d'État en sont restés aux idées des théoriciens du dernier siècle, qui croyaient qu'une société peut rompre avec son passé et être refaite de toutes pièces en ne prenant pour guide que les lumières de la raison.
Un peuple est un organisme créé par le passé, et qui, comme tout organisme, ne peut se modifier que par de lentes accumulations héréditaires.
Ce qui conduit les hommes, surtout lorsqu'ils sont en foule, ce sont les traditions; et, comme je l'ai répété bien des fois, ils n'en changent facilement que les noms, les formes extérieures.
Il n'est pas à regretter qu'il en soit ainsi. Sans traditions, il n'y a ni âme nationale, ni civilisation possibles. Aussi les deux grandes occupations de l'homme depuis qu'il existe ont-elles été de se créer un réseau de traditions, puis de tâcher de les détruire lorsque leurs effets bienfaisants se sont usés. Sans les traditions, pas de civilisation; sans la destruction de ces traditions, pas de progrès. La difficulté est de trouver un juste équilibre entre la stabilité et la variabilité; et cette difficulté est immense. Quand un peuple a laissé des coutumes se fixer trop solidement chez lui pendant beaucoup de générations, il ne peut plus changer et devient, comme la Chine, incapable de perfectionnement. Les révolutions violentes n'y peuvent rien, car il arrive alors, ou que les fragments brisés de la chaîne se ressoudent, et que le passé reprend sans changements son empire, ou que les fragments restent dispersés, et alors à l'anarchie succède bientôt la décadence.
Aussi, l'idéal pour un peuple est-il de garder les institutions du passé, en ne les transformant qu'insensiblement et peu à peu. Cet idéal est difficilement accessible. Les Romains, dans les temps anciens, les Anglais, dans les temps modernes, sont à peu près les seuls qui l'aient réalisé.
Les conservateurs les plus tenaces des idées traditionnelles, et qui s'opposent le plus obstinément à leur changement, sont précisément les foules, et notamment les catégories de foules qui constituent les castes. J'ai déjà insisté sur l'esprit conservateur des foules, et montré que les plus violentes révoltes n'aboutissent qu'à un changement de mots. À la fin du dernier siècle, devant les églises détruites, devant les prêtres expulsés ou guillotinés, devant la persécution universelle du culte catholique, on pouvait croire que les vieilles idées religieuses avaient perdu tout pouvoir; et cependant quelques années s'étaient à peine écoulées que, devant les réclamations universelles, il fallut rétablir le culte aboli[29]. Effacées un instant, les vieilles traditions avaient repris leur empire.
Aucun exemple ne montre mieux la puissance des traditions sur l'âme des foules. Ce n'est pas dans les temples qu'habitent les idoles les plus redoutables, ni dans les palais les tyrans les plus despotiques; ceux-ci peuvent être brisés en un instant; mais les maîtres invisibles qui règnent dans nos âmes échappent à tout effort de révolte, et ne cèdent qu'à la lente usure des siècles.
Dans les problèmes sociaux, comme dans les problèmes biologiques, un des plus énergiques facteurs est le temps. Il est le seul vrai créateur et le seul grand destructeur. C'est lui qui a fait les montagnes avec les grains de sable, et élevé jusqu'à la dignité humaine l'obscure cellule des temps géologiques. Il suffit pour transformer un phénomène quelconque de faire intervenir les siècles. On a dit avec raison qu'une fourmi qui aurait le temps devant elle pourrait niveler le mont Blanc. Un être qui aurait le pouvoir magique de faire varier le temps à son gré aurait la puissance que les croyants attribuent à Dieu.
Mais nous n'avons à nous occuper ici que de l'influence du temps dans la genèse des opinions des foules. À ce point de vue son action est encore immense. Il tient sous sa dépendance les grandes forces, telles que la race, qui ne peuvent se former sans lui. Il fait naître, grandir, mourir toutes les croyances: c'est par lui qu'elles acquièrent leur puissance et par lui aussi qu'elles la perdent.
C'est le temps surtout qui prépare les opinions et les croyances des foules, ou tout au moins le terrain sur lequel elles germeront. Et c'est pourquoi certaines idées sont réalisables à une époque et ne le sont plus à une autre. C'est le temps qui accumule cet immense détritus de croyances, de pensées, sur lequel naissent les idées d'une époque. Elles ne germent pas au hasard et à l'aventure; les racines de chacune d'elles plongent dans un long passé. Quand elles fleurissent, le temps avait préparé leur éclosion; et c'est toujours en arrière qu'il faut remonter pour en concevoir la genèse. Elles sont filles du passé et mères de l'avenir, esclaves du temps toujours.
28
Cette proposition étant bien nouvelle encore, et l'histoire étant tout à fait inintelligible sans elle, j'ai consacré dans mon dernier ouvrage (Les Lois psychologiques de l'évolution des peuples) quatre chapitres à sa démonstration. Le lecteur y verra que, malgré de trompeuses apparences, ni la langue, ni la religion, ni les arts, ni, en un mot, aucun élément de civilisation, ne peut passer intact d'un peuple à un autre.
29
Le rapport de l'ancien conventionnel Fourcroy, cité par Taine, est à ce point de vue fort net:
«Ce qu'on voit partout sur la célébration du dimanche et sur la fréquentation des églises prouve que la masse des Français veut revenir aux anciens usages, et il n'est plus temps de résister à cette pente nationale… La grande masse des hommes a besoin de religion, de culte et de prêtres. C'est une erreur de quelques philosophes modernes, à laquelle j'ai été moi-même entraîné, que de croire à la possibilité d'une instruction assez répandue pour détruire les préjugés religieux; ils sont, pour le grand nombre des malheureux, une source de consolation… Il faut donc laisser à la masse du peuple, ses prêtres, ses autels et son culte.»