Les Lois Psychologiques de l'Évolution des Peuples. La Psychologie des Foules
- Автор: Лебон Гюстав
- Год: 2020
- Язык: французский
- Год: Strelbytskyy Multimedia Publishing
- Жанр: Политика
Электронная книга - «Les Lois Psychologiques de l'Évolution des Peuples. La Psychologie des Foules». Краткое содержание книги:
La foule, dans le sens où l'emploie Le Bon, est distincte du simple agrégat d'individus.
Les foules sont régies par une « loi d'unité mentale des foules ». Elles ont en quelque sorte une « âme », avec des passions et un fonctionnement organique comparable à celui de l'esprit humain. Dans le livre I, Le Bon examine les passions et le mode de représentation d'une foule ; dans le livre II, il examine les origines et les caractéristiques de ses croyances.
Mais lorsque, par des procédés divers, une idée a fini par pénétrer dans l'âme des foules, elle possède une puissance irrésistible et déroule toute une série d'effets qu'il faut subir. Les idées philosophiques qui aboutirent à la Révolution française mirent près d'un siècle à s'implanter dans l'âme des foules. On sait leur irrésistible force quand elles y furent établies. L'élan d'un peuple entier vers la conquête de l'égalité sociale, vers la réalisation de droits abstraits et de libertés idéales, fit chanceler tous les trônes et bouleversa profondément le monde occidental. Pendant vingt ans les peuples se précipitèrent les uns sur les autres, et l'Europe connut des hécatombes qui eussent effrayé Gengiskhan et Tamerlan. Jamais le monde ne vit à un tel degré ce que peut produire le déchaînement d'une idée.
Il leur faut bien longtemps, aux idées, pour s'établir dans l'âme des foules, mais il ne leur faut pas moins de temps pour en sortir. Aussi les foules sont-elles toujours, au point de vue des idées, en retard de plusieurs générations sur les savants et les philosophes. Tous les hommes d'État savent bien aujourd'hui ce que contiennent d'erroné les idées fondamentales que je citais à l'instant, mais comme leur influence est très puissante encore, ils sont obligés de gouverner suivant des principes à la vérité desquels ils ne croient plus.
On ne peut dire d'une façon tout à fait absolue que les foules ne raisonnent pas et ne sont pas influençables par des raisonnements. Mais les arguments qu'elles emploient et ceux qui peuvent agir sur elles sont, au point de vue logique, d'un ordre tellement inférieur que c'est seulement par voie d'analogie qu'on peut les qualifier de raisonnements.
Les raisonnements inférieurs des foules sont, comme les raisonnements élevés, basés sur des associations; mais les idées associées par les foules n'ont entre elles que des liens apparents d'analogie ou de succession. Elles s'enchaînent comme celles de l'Esquimau qui, sachant par expérience que la glace, corps transparent, fond dans la bouche, en conclut que le verre, corps également transparent, doit fondre aussi dans la bouche; ou celles du sauvage qui se figure qu'en mangeant le cœur d'un ennemi courageux, il acquiert sa bravoure; ou encore de l'ouvrier qui, ayant été exploité par un patron, en conclut immédiatement que tous les patrons sont des exploiteurs.
Association de choses dissemblables, n'ayant entre elles que des rapports apparents, et généralisation immédiate de cas particuliers, telles sont les caractéristiques des raisonnements des foules. Ce sont des raisonnements de cet ordre que leur présentent toujours ceux qui savent les manier; ce sont les seuls qui peuvent les influencer. Une chaîne de raisonnements logiques est totalement incompréhensible aux foules, et c'est pourquoi il est permis de dire qu'elles ne raisonnent pas ou raisonnent faux, et ne sont pas influençables par un raisonnement. On s'étonne parfois, à la lecture, de la faiblesse de certains discours qui ont eu pourtant une influence énorme sur les foules qui les écoutaient; mais on oublie qu'ils furent faits pour entraîner des collectivités, et non pour être lus par des philosophes. L'orateur, en communication intime avec la foule, sait évoquer les images qui la séduisent. S'il réussit, son but a été atteint; et vingt volumes de harangues-toujours fabriquées après coup-ne valent pas les quelques phrases arrivées jusqu'aux cerveaux qu'il fallait convaincre.
Il serait superflu d'ajouter que l'impuissance des foules à raisonner juste les empêche d'avoir aucune trace d'esprit critique, c'est-à-dire d'être aptes à discerner la vérité de l'erreur, à porter un jugement précis sur quoi que ce soit. Les jugements que les foules acceptent ne sont que des jugements imposés et jamais des jugements discutés. À ce point de vue, nombreux sont les hommes qui ne s'élèvent pas au-dessus de la foule. La facilité avec laquelle certaines opinions deviennent générales tient surtout à l'impossibilité où sont la plupart des hommes de se former une opinion particulière basée sur leurs propres raisonnements.
De même que pour les êtres chez qui le raisonnement n'intervient pas, l'imagination représentative des foules est très puissante, très active, et susceptible d'être vivement impressionnée. Les images évoquées dans leur esprit par un personnage, un événement, un accident, ont presque la vivacité des choses réelles. Les foules sont un peu dans le cas du dormeur dont la raison, momentanément suspendue, laisse surgir dans l'esprit des images d'une intensité extrême, mais qui se dissiperaient vite si elles pouvaient être soumises à la réflexion. Les foules, n'étant capables ni de réflexion ni de raisonnement, ne connaissent pas l'invraisemblable: or, ce sont les choses les plus invraisemblables qui sont généralement les plus frappantes.
Et c'est pourquoi ce sont toujours les côtés merveilleux et légendaires des événements qui frappent le plus les foules. Quand on analyse une civilisation, on voit que c'est, en réalité, le merveilleux et le légendaire qui en sont les vrais supports. Dans l'histoire, l'apparence a toujours joué un rôle beaucoup plus important que la réalité. L'irréel y prédomine toujours sur le réel.
Les foules, ne pouvant penser que par images, ne se laissent impressionner que par des images. Seules les images les terrifient ou les séduisent, et deviennent des mobiles d'action.
Aussi, les représentations théâtrales, qui donnent l'image sous sa forme la plus nettement visible, ont-elles toujours une énorme influence sur les foules. Du pain et des spectacles constituaient jadis pour la plèbe romaine l'idéal du bonheur, et elle ne demandait rien de plus. Pendant la succession des âges cet idéal a peu varié. Rien ne frappe davantage l'imagination des foules de toutes catégories que les représentations théâtrales. Toute la salle éprouve en même temps les mêmes émotions, et si ces émotions ne se transforment pas aussitôt en actes, c'est que le spectateur le plus inconscient ne peut ignorer qu'il est victime d'illusions, et qu'il a ri ou pleuré à d'imaginaires aventures. Parfois cependant les sentiments suggérés par les images sont si forts qu'ils tendent, comme les suggestions habituelles, à se transformer en actes. On a raconté bien des fois l'histoire de ce théâtre populaire qui, ne jouant que des drames sombres, était obligé de faire protéger à la sortie l'acteur qui représentait le traître, pour le soustraire aux violences des spectateurs indignés des crimes, imaginaires pourtant, que ce traître avait commis. C'est là, je crois, un des indices les plus remarquables de l'état mental des foules, et surtout de la facilité avec laquelle on les suggestionne. L'irréel a presque autant d'action sur elles que le réel. Elles ont une tendance évidente à ne pas les différencier.
C'est sur l'imagination populaire qu'est fondée la puissance des conquérants et la force des États. C'est surtout en agissant sur elle qu'on entraîne les foules. Tous les grands faits historiques, la création du Bouddhisme, du Christianisme, de l'Islamisme, la Réforme, la Révolution, et, de nos jours, l'invasion menaçante du Socialisme, sont les conséquences directes ou lointaines d'impressions fortes produites sur l'imagination des foules.