Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
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Il paraît cependant qu’il finit par comprendre.
À quel moment, en quel lieu la révélation lui fut-elle faite ? On l’ignore ; mais il reparut à la soirée suivante, il avait l’air préoccupé, presque honteux, et regardait avec inquiétude autour de lui. L’heure du thé sonna. Le valet parut. Mme Anserre, souriante, saisit le plat, chercha des yeux son jeune ami ; mais il avait fui si vite qu’il n’était déjà plus là. Alors elle partit à sa recherche et le retrouva bientôt tout au fond du salon des « laboureurs ». Lui, le bras passé sous le bras du mari, le consultait avec angoisse sur les moyens employés pour la destruction du phylloxéra.
« Mon cher monsieur, lui dit-elle, voulez-vous être assez aimable pour me découper cette brioche ? »
Il rougit jusqu’aux oreilles, balbutia, perdant la tête. Alors M. Anserre eut pitié de lui et, se tournant vers sa femme :
« Ma chère amie, tu serais bien aimable de ne point nous déranger : nous causons agriculture. Fais-la donc couper par Baptiste, ta brioche. »
Et personne depuis ce jour ne coupa plus jamais la brioche de Mme Anserre.
19 janvier 1882
SOUVENIR
Depuis la veille, on n’avait rien mangé. Tout le jour nous restâmes cachés dans une grange, serrés les uns contre les autres pour avoir moins froid, les officiers mêlés aux soldats, et tous abrutis de fatigue.
Quelques sentinelles, couchées dans la neige, surveillaient les environs de la ferme abandonnée qui nous servait de refuge pour nous garder de toute surprise. On les changeait d’heure en heure, afin de ne les point laisser s’engourdir.
Ceux de nous qui pouvaient dormir dormaient ; les autres restaient immobiles, assis par terre, disant à leur voisin quelques mots de temps en temps.
Depuis trois mois, comme une mer débordée, l’invasion entrait partout. C’étaient de grands flots d’hommes qui arrivaient les uns après les autres, jetant autour d’eux une écume de maraudeurs.
Quant à nous, réduits à deux cents francs-tireurs, de huit cents que nous étions un mois auparavant, nous battions en retraite, entourés d’ennemis, cernés, perdus. Il nous fallait, avant le lendemain, gagner Blainville où nous espérions encore trouver le général C… Si nous ne parvenions dans la nuit à faire les douze lieues qui nous séparaient de la ville ; ou bien si la division française était éloignée, plus d’espoir !
On ne pouvait marcher le jour, la campagne étant pleine de Prussiens.
À cinq heures il faisait nuit, cette nuit blafarde des neiges. Les muets flocons blancs tombaient, tombaient, ensevelissaient tout dans ce grand drap gelé, qui s’épaississait toujours sous l’innombrable foule et l’incessante accumulation des vaporeux morceaux de cette ouate de cristal.
À six heures le détachement se remit en route.
Quatre hommes marchaient en éclaireurs, seuls, à trois cents mètres en avant. Puis, venait un peloton de dix hommes que commandait un lieutenant, puis le reste de la troupe, en bloc, pêle-mêle, au hasard des fatigues et de la longueur des pas. À quatre cents mètres sur nos flancs, quelques soldats allaient deux par deux.
La blanche poussière descendant des nuages nous vêtait entièrement, ne fondait plus sur les képis ni sur les capotes, faisait de nous des fantômes, comme les spectres de soldats morts.
Parfois on se reposait quelques minutes. Alors on n’entendait plus que ce glissement vague de la neige qui tombe, cette rumeur presque insaisissable que fait l’emmêlement des flocons. Quelques hommes se secouaient, d’autres ne bougeaient point. Puis un ordre circulait à voix basse. Les fusils remontaient sur les épaules, et, d’une allure exténuée, on se remettait en marche.
Soudain, les éclaireurs se replièrent. Quelque chose les inquiétait. Le mot « halte ! » circula. C’était un grand bois, devant nous. Six hommes partirent pour le reconnaître. On attendit dans un silence morne.
Et tout à coup un cri aigu, un cri de femme, cette déchirante et vibrante note qu’elles jettent dans leurs épouvantes, traversa la nuit épaissie par la neige.
Au bout de quelques minutes, on amenait deux prisonniers, un vieillard et une jeune fille.
Le capitaine les interrogea, toujours à voix basse.
« Votre nom ?
— Pierre Bernard.
— Votre profession ?
— Sommelier du comte de Roufé.
— C’est votre fille ?
— Oui.
— Que fait-elle ?
— Elle est lingère au château.
— Comment rôdez-vous comme ça, la nuit, nom de Dieu ?
— Nous nous sauvons.
— Pourquoi ?
— Douze uhlans ont passé ce soir. Ils ont fusillé trois gardes et pendu le jardinier. Moi, j’ai eu peur pour la petite.
— Où allez-vous ?
— À Blainville.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il y a là, dit-on, une armée française.
— Vous connaissez le chemin ?
— Parfaitement.
— Cela suffit, restez à mon côté. »
Et la marche à travers champs recommença. Le vieillard silencieux suivait le capitaine. Sa fille se traînait près de lui. Tout à coup elle s’arrêta.
— Père, dit-elle, je suis si fatiguée que je n’irai pas plus loin.
Et elle tomba. Elle tremblait de froid, et paraissait prête à mourir. Son père voulut la porter. Il ne put même pas la soulever.
Le capitaine tapait du pied, jurait, furieux et apitoyé. « Nom de Dieu, je ne peux pourtant pas vous laisser crever là ! »
Mais quelques hommes s’étaient éloignés ; ils revinrent avec des branches coupées. Alors, en une minute, une litière fut faite.
Le capitaine s’attendrit : « Nom de Dieu ! C’est gentil, ça. Allons, les enfants, qui est-ce qui prête sa capote maintenant ? C’est pour une femme, nom de Dieu ! »
Vingt capotes furent détachées d’un coup et jetées sur la litière. En une seconde la jeune fille, enveloppée dans ces chauds vêtements de soldat, se trouva soulevée par six bras robustes qui l’emportèrent.
On repartit, comme si on eût bu un coup de vin, plus gaillardement, plus joyeusement. Des plaisanteries couraient même, et cette gaieté s’éveillait que la présence d’une femme redonne toujours au sang français.
Les soldats maintenant marchaient au pas, fredonnant des sonneries, réchauffés soudain. Et un vieux franc-tireur, qui suivait la litière, attendant son tour pour remplacer le premier camarade qui flancherait, ouvrit son cœur à son voisin. « Je n’ suis plus jeune, moi, et bien, cré coquin, l’ sexe, y a tout d’ même que ça pour vous flanquer du cœur au ventre. »
Jusqu’à trois heures du matin on avança presque sans repos ; mais, brusquement, pareil à un souffle, le commandement : « Halte ! » fut de nouveau chuchoté. Puis, presque par instinct, tout le monde s’aplatit par terre.
Là-bas, au milieu de la plaine, quelque chose remuait. Cela semblait courir, et comme la neige ne tombait plus, on distinguait vaguement, très loin encore, une apparence de monstre qui s’allongeait ainsi qu’un serpent, puis, soudain, paraissait se rapetisser, se ramasser en boule, s’étendre de nouveau en prenant des élans rapides et s’arrêtait encore, et repartait sans cesse.
Des ordres murmurés couraient parmi les hommes étendus ; et, de temps en temps, un petit bruit sec et métallique claquait.
Brusquement la forme errante se rapprocha, et l’on vit venir au grand trot, l’un derrière l’autre, douze uhlans perdus dans la nuit.
Ils étaient si près maintenant qu’on entendait le souffle des chevaux, et le son de ferraille des armes, et le craquement du cuir des selles.