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Mademoiselle De Maupin

Электронная книга - «Mademoiselle De Maupin». Краткое содержание книги:

La «Pr?face», oeuvre ? part enti?re, fait date dans l'histoire litt?raire. Sur un ton enlev?, perfide et caustique, l'auteur attaque les bien-pensants, repr?sentants de la tartufferie et de la censure, et ceux qui voudraient voir un c?t? «utile» dans une oeuvre litt?raire, alors que l'art, par d?finition non assujetti ? la morale ou ? l'utilit?, ?chappe ? la notion de progr?s pour ne s'allier qu'? celle du plaisir.
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La mort de mon oncle, le seul parent qui me restât, me laissant libre de mes actions, j’exécutai ce que je rêvais depuis si longtemps. – Mes précautions étaient prises avec le plus grand soin pour que nul ne se doutât de mon sexe: j’avais appris à tirer l’épée et le pistolet; je montais parfaitement à cheval et avec une hardiesse dont peu d’écuyers eussent été capables; j’étudiai bien la manière de porter le manteau et de faire siffler la cravache, et, en quelques mois, je parvins à faire d’une fille qu’on trouvait assez jolie un cavalier beaucoup plus joli, et à qui il ne manquait guère que la moustache. – Je réalisai ce que j’avais de bien, et je sortis de la ville, décidée à n’y revenir qu’avec l’expérience la plus complète.

C’était le seul moyen d’éclaircir mes doutes: avoir des amants ne m’aurait rien appris, ou du moins cela ne m’eût donné que des lueurs incomplètes, et je voulais étudier l’homme à fond, l’anatomiser fibre par fibre avec un scalpel inexorable et le tenir tout vif et tout palpitant sur ma table de dissection; pour cela il fallait le voir seul à seul chez lui, en déshabillé, le suivre à la promenade, à la taverne et ailleurs. – Avec mon déguisement, je pouvais aller partout sans être remarquée; on ne se cachait pas devant moi, on jetait de côté toute réserve et toute contrainte, je recevais des confidences et j’en faisais de fausses pour en provoquer de vraies. Hélas! les femmes n’ont lu que le roman de l’homme et jamais son histoire.

C’est une chose effrayante à penser et à laquelle on ne pense pas, combien nous ignorons profondément la vie et la conduite de ceux qui paraissent nous aimer et que nous épouserons. Leur existence réelle nous est aussi parfaitement inconnue que s’ils étaient des habitants de Saturne ou de quelque autre planète à cent millions de lieues de notre boule sublunaire: on dirait qu’ils sont d’une autre espèce, et il n’y a pas le moindre lien intellectuel entre les deux sexes; – les vertus de l’un font les vices de l’autre, et ce qui fait admirer l’homme fait honnir la femme.

Nous autres, notre vie est claire et se peut pénétrer d’un regard. – Il est facile de nous suivre de la maison au pensionnat, du pensionnat à la maison; – ce que nous faisons n’est un mystère pour personne; chacun peut voir nos mauvais dessins à l’estompe, nos bouquets à l’aquarelle composés d’une pensée et d’une rose grosse comme un chou, et galamment noués par la queue avec un ruban de couleur tendre: les pantoufles que nous brodons pour la fête de nos pères ou de nos grands-pères n’ont rien en soi de bien occulte et de bien inquiétant. – Nos sonates et nos romances sont exécutées avec la plus désirable froideur. Nous sommes bien et dûment cousues à la jupe de nos mères, et, à neuf ou dix heures au plus, nous rentrons dans nos petits lits tout blancs, au fond de nos cellules proprettes et discrètes, où nous sommes vertueusement verrouillées et cadenassées jusqu’au lendemain matin. La susceptibilité la plus éveillée et la plus jalouse ne trouverait rien à cela.

Le cristal le plus limpide n’a pas la transparence d’une pareille vie.

Celui qui nous prend sait ce que nous avons fait à partir de la minute où nous avons été sevrées et même avant, s’il veut pousser ses recherches jusque-là. – Notre vie n’est pas une vie, c’est une espèce de végétation comme celle de la mousse et des fleurs; l’ombre glaciale de la tige maternelle flotte autour de nous, pauvres boutons de rose étouffés qui n’osons pas nous ouvrir. Notre affaire principale, c’est de nous tenir bien droites, bien corsées, bien busquées, l’œil convenablement baissé, et de surpasser en immobilité et en raideur les mannequins et les poupées à ressorts.

Il nous est défendu de prendre la parole, de nous mêler à la conversation autrement que pour répondre oui et non, si l’on nous interroge. Aussitôt que l’on veut dire quelque chose d’intéressant, l’on nous renvoie étudier notre harpe ou notre clavecin, et nos maîtres de musique ont tous soixante ans pour le moins et prennent horriblement de tabac. Les modèles suspendus dans nos chambres sont d’une anatomie très vague et très esquivée. Les dieux de la Grèce, pour se présenter dans un pensionnat de demoiselles, ont soin préalablement d’acheter à la friperie de très amples carricks et de se faire graver au pointillé, ce qui leur donne l’air de portiers ou de cochers de fiacre, et les rend peu propres à nous enflammer l’imagination.

À force de vouloir nous empêcher d’être romanesques, l’on nous rend idiotes. Le temps de notre éducation se passe non pas à nous apprendre quelque chose, mais à nous empêcher d’apprendre quelque chose.

Nous sommes réellement prisonnières de corps et d’esprit; mais un jeune homme, libre de ses actions, qui sort le matin pour ne rentrer que le matin, qui a de l’argent, qui peut en gagner et en disposer comme il lui plaît, comment pourrait-il justifier l’emploi de son temps? – quel est l’homme qui voudrait dire à la personne aimée ce qu’il a fait pendant sa journée et pendant sa nuit? – Aucun, même de ceux qui sont réputés les plus purs.

J’avais envoyé mon cheval et mes vêtements à une petite métairie que j’ai à quelque distance de la ville. Je m’habillai, je montai en selle et je partis, non sans un singulier serrement de cœur. – Je ne regrettai rien, je ne laissai rien en arrière, ni parents, ni amis, pas un chien, pas un chat, et cependant j’étais triste, j’avais presque les larmes aux yeux; cette ferme où je n’avais été que cinq ou six fois n’avait pour moi rien de particulier et de cher, et ce n’était pas la complaisance que l’on prend à de certains endroits et qui vous attendrit lorsqu’il les faut quitter, mais je me retournai deux ou trois fois pour voir encore de loin monter entre les arbres sa vrille de fumée bleuâtre.

C’était là où, avec mes robes et mes jupes, j’avais laissé mon titre de femme; dans la chambre où j’avais fait ma toilette étaient serrées vingt années de ma vie qui ne devaient plus compter et qui ne me regardaient plus. Sur la porte on eût pu écrire: Ci-gît Madeleine de Maupin; car en effet je n’étais plus Madeleine de Maupin, mais bien Théodore de Sérannes, – et personne ne devait plus m’appeler de ce doux nom de Madeleine.

Le tiroir où étaient renfermées mes robes, désormais inutiles, me parut comme le cercueil de mes blanches illusions; – j’étais un homme, ou du moins j’en avais l’apparence: la jeune fille était morte.

Quand j’eus totalement perdu de vue la cime des châtaigniers qui entourent la métairie, il me sembla que je n’étais plus moi, mais un autre, et je me souvenais de mes actions anciennes comme des actions d’une personne étrangère auxquelles j’aurais assisté, ou comme du début d’un roman dont je n’aurais pas achevé la lecture.

Je me rappelais complaisamment mille petits détails dont l’enfantine naïveté me faisait venir sur les lèvres un sourire d’indulgence un peu moqueuse quelquefois, comme celui d’un jeune libertin qui écouterait les confidences arcadiques et pastorales d’un écolier de troisième; et, au moment où je m’en détachais pour toujours, toutes mes puérilités de petite fille et de jeune fille accouraient sur le bord du chemin en me faisant mille signes d’amitié et m’envoyant des baisers du bout de leurs doigts blancs et effilés.

Je piquai mon cheval pour me dérober à ces énervantes émotions; les arbres filaient rapidement à droite et à gauche; mais l’essaim folâtre, plus bourdonnant qu’une ruche d’abeilles, se mit à courir dans les allées latérales et à m’appeler: – Madeleine! Madeleine!

Je donnai sur le cou de ma bête un grand coup de cravache qui la fit redoubler de vitesse. Mes cheveux se tenaient presque droits derrière ma tête, mon manteau était horizontal, comme si des plis eussent été sculptés dans la pierre, tant ma course était rapide; je regardai une fois en arrière, et je vis, comme un petit nuage blanc bien loin à l’horizon, la poussière que les pieds de mon cheval avaient soulevée.

Je m’arrêtai un peu.

Dans un buisson d’églantier, sur le bord de la route, je vis remuer quelque chose de blanc, et une petite voix claire et douce comme l’argent me vint frapper l’oreille: – Madeleine, Madeleine, où allez-vous si loin, Madeleine? Je suis votre virginité, ma chère enfant; c’est pourquoi j’ai une robe blanche, une couronne blanche et une peau blanche. Mais vous, pourquoi avez-vous des bottes, Madeleine? Il me semblait que vous aviez le pied fort joli. Des bottes et un haut-de-chausses, et un grand chapeau à plume comme un cavalier qui va à la guerre! Pourquoi donc cette longue épée qui bat et meurtrit votre cuisse? Vous avez un singulier équipage, Madeleine, et je ne sais trop si je dois vous accompagner.

– Si tu as peur, ma chère, retourne à la maison, va arroser mes fleurs et soigner mes colombes. Mais en vérité tu as tort, tu serais plus en sûreté sous ces vêtements de bon drap que sous ta gaze et ton lin. Mes bottes empêchent qu’on ne voie si j’ai un joli pied; cette épée, c’est pour me défendre, et la plume qui s’agite à mon chapeau est pour effaroucher tous les rossignols qui me viendraient chanter à l’oreille de fausses chansons d’amour.

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