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Le berceau du chat

Электронная книга - «Le berceau du chat». Краткое содержание книги:

Que se passait-il dans le monde le jour où le fameux champignon déroulait ses volutes dans le ciel d'Hiroshima ? Que faisaient les « pères » de la bombe et en parti­culier le Dr Hoenikker, mort dans des circonstances fort mysté­rieuses ? Voilà les questions qui font courir Jonas — la curiosité faite journaliste — et qui le jettent sur les rivages de San Lorenzo, une de ces petites républiques comme on n'en fait que dans les Caraïbes.
Il y a là « Papa » Manzano, le maître de l'île, qui inflige le sup­plice du croc pour un oui pour un non, sa fille adoptive, Mona, une somptueuse négresse blonde dont Jonas tombe instantanément amou­reux, un prophète hors-la-loi dont chacun révère en secret les pré­ceptes subversifs. Sans oublier les enfants Hoenikker qui pourraient bien détenir entre leurs mains innocentes la dernière invention de leur cher papa : la glace-9 dont la vertu majeure est de trans­former en solide tout ce qui est liquide. De quoi déclencher un joli cataclysme…
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Cette expérience avait rapidement résolu un mystère, à savoir comment les fourmis peuvent survivre dans un monde sans eau. À ma connaissance, elles étaient les seuls insectes à avoir survécu, et elles s’y étaient prises en formant leur corps comme une boule serrée autour de grains de glace-9, dispensant suffisamment de chaleur au centre pour tuer la moitié des leurs et produire une goutte de rosée. Cette rosée était potable. Et les cadavres étaient comestibles.

— Mangez, buvez et amusez-vous, car nous mourrons demain, dis-je à Frank et à ses petits cannibales.

Sa réponse était toujours la même : une conférence maussade sur tout ce qu’on pouvait apprendre des fourmis.

Mes réponses aussi étaient rituelles.

— La nature est une chose merveilleuse.

— Savez-vous pourquoi les fourmis réussissent si bien ce qu’elles entreprennent ? me demanda-t-il pour la millième fois. Parce qu’elles coopèrent.

— Voilà un excellent mot : la coopération !

— Qui leur a appris à faire de l’eau ?

— Et qui me l’a appris, à moi ?

— Ça, c’est une réponse idiote, et vous le savez très bien.

— Pardon.

— Il y eut une époque où je prenais au sérieux les réponses idiotes. J’ai passé ce stade.

— Un tournant dans votre vie.

— Je suis devenu beaucoup plus mûr.

— Au prix d’un certain nombre d’inconvénients pour le monde.

Je pouvais faire de telles remarques à Frank avec la certitude absolue qu’il ne les entendrait pas.

— Il y eut une époque où l’on pouvait m’en faire accroire sans trop de mal parce que je n’avais guère de confiance en moi.

— Il est certain que la simple réduction de la population terrestre devrait aider considérablement à résoudre vos propres problèmes d’adaptation sociale, suggérai-je.

Mais là encore, je parlai à un sourd.

— Mais dites-moi donc qui a expliqué à ces fourmis comment faire de l’eau !

Devant ces mises en demeure, j’avais déjà proposé à plusieurs reprises la notion évidente que c’était Dieu qui le leur avait appris. Et je savais par une expérience chèrement acquise qu’il ne pouvait ni rejeter ni recevoir cette théorie. Il s’énervait de plus en plus et répétait sa question à l’infini.

Je m’éloignai de Frank, ainsi que les Livres de Bokonon me le conseillaient. « Méfiez-vous de celui qui travaille dur pour apprendre quelque chose et qui, l’ayant appris, ne se trouve pas plus sage qu’auparavant, nous dit Bokonon. Celui-là nourrit un ressentiment meurtrier contre ceux qui sont ignorants sans avoir eu à se donner du mal pour atteindre à l’ignorance. »

Je me mis à la recherche de notre peintre, le petit Newt.

Les Tasmaniens

Je découvris le petit Newt occupé à peindre un paysage désolé et désolant à cinq cents mètres de la grotte. Il me demanda si je pouvais le conduire à Bolivar, où il voulait fouiller les ruines à la recherche de peinture. Il ne pouvait conduire lui-même, incapable qu’il était d’atteindre les pédales.

Nous partîmes donc. En chemin, je lui demandai s’il avait encore des désirs sexuels. Pour ma part, je me lamentai sur la disparition des miens. Plus de rêves de ce genre, plus rien.

— Autrefois, je rêvais de femmes ayant six, neuf ou douze mètres de haut, me dit-il. Mais maintenant ? Mon Dieu, je n’arrive même pas à me rappeler de quoi avait l’air ma naine ukrainienne.

Je me rappelai quelque chose que j’avais lu au sujet des indigènes de Tasmanie. Lorsque les Blancs les avaient découverts au XVIIe siècle, ces hommes habituellement nus ignoraient l’agriculture, l’élevage, l’architecture de toute sorte et peut-être même le feu. Ils parurent si méprisables aux yeux des Blancs en raison de leur ignorance que les premiers colons, des bagnards envoyés d’Angleterre, firent un sport de leur chasse. Et les indigènes trouvèrent désormais si peu d’attrait à la vie qu’ils cessèrent de se reproduire.

Je dis à Newt que c’était peut-être une similitude dans le désespoir de la situation qui nous avait dévirilisés.

Newt fit une remarque pénétrante.

— Je crois que tout le mal qu’on se donne dans un lit a beaucoup plus à faire qu’on ne l’a jamais imaginé avec le besoin frénétique d’assurer la continuité de l’espèce.

— Bien entendu, si nous avions parmi nous une femme en âge de reproduire, cela pourrait changer radicalement la situation. La pauvre Hazel est même trop vieille pour mettre au monde un mongolien.

Newt me révéla qu’il connaissait assez bien la question des mongoliens, ayant fréquenté à une certaine période de sa vie une école pour enfants difformes où certains de ses condisciples étaient mongoloïdes.

— L’élève qui écrivait le mieux de toute notre classe était une mongoloïde nommée Myrna – j’entends : la façon dont elle formait les lettres, pas le texte. Il y a des années que je n’ai pas pensé à elle, grands dieux !

— C’était une bonne école ?

— Le seul souvenir que j’en garde, c’est ce que nous répétait constamment le directeur. Il nous engueulait toujours au haut-parleur à propos de quelque bêtise que nous avions faite, et il commençait toujours de la même façon : « Je commence à en avoir assez…»

— Ce qui décrit assez bien ce que je ressens la plupart du temps.

— Peut-être est-ce ce que vous êtes censé ressentir.

— Vous parlez comme un bokononiste, Newt.

— Pourquoi pas ? Pour autant que je sache, le bokononisme est la seule religion qui propose un commentaire sur les nains.

Quand je n’avais pas été occupé à écrire, je m’étais plongé dans la lecture des Livres de Bokonon, mais la référence aux nains m’avait échappé. Je fus reconnaissant à Newt d’avoir attiré mon attention sur ce point, car la citation condensait en un couplet le cruel paradoxe de la pensée bokononiste, la déchirante nécessité d’avoir à mentir au sujet de la réalité et la déchirante impossibilité de le faire.

Petit nain, petit nain, silhouette insensée, Tu clignes de l’œil en te pavanant, Car tu sais qu’un homme n’est jamais plus grand Que la hauteur de ses espoirs et de ses pensées !

Au creux néant musicien

— Quelle religion déprimante ! m’écriai-je.

Et je dirigeai la conversation vers les régions de l’Utopie, de ce qui aurait pu se passer, de ce qui aurait dû se passer, de ce qui pouvait encore se passer si le monde dégelait.

Mais Bokonon était déjà passé par là. Il avait consacré un livre entier à l’Utopie, le Septième livre, qu’il avait intitulé « La République de Bokonon ». On trouve dans ce livre ces effroyables aphorismes :

La main qui réassortit les drugstores domine le monde.

Commençons notre République avec une chaîne de drugstores, une chaîne de supermarchés, une chaîne de chambres à gaz et un sport national. Après cela, nous pourrons rédiger une constitution.

Je traitai Bokonon de sale fumiste et je changeai de nouveau de sujet. Je parlai d’actes individuels héroïques et chargés de signification. Je fis en particulier l’éloge de la façon dont Julian Castle et son fils avaient choisi de mourir. Alors que les tornades faisaient encore rage, ils étaient partis à pied vers la Maison de l’espoir et de la pitié. Et je vis comme une magnificence dans la façon de mourir d’Angela. Ayant ramassé une clarinette dans les ruines de Bolivar, elle avait tout de suite commencé à en jouer sans se soucier de savoir si l’embouchure était contaminée par la glace-9.

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