Le berceau du chat
- Автор: Воннегут Курт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: J’ai lu
- Переводчик: Jacques B. Hess
- Жанр: Героическая фантастика
Электронная книга - «Le berceau du chat». Краткое содержание книги:
Il y a là « Papa » Manzano, le maître de l'île, qui inflige le supplice du croc pour un oui pour un non, sa fille adoptive, Mona, une somptueuse négresse blonde dont Jonas tombe instantanément amoureux, un prophète hors-la-loi dont chacun révère en secret les préceptes subversifs. Sans oublier les enfants Hoenikker qui pourraient bien détenir entre leurs mains innocentes la dernière invention de leur cher papa : la glace-9 dont la vertu majeure est de transformer en solide tout ce qui est liquide. De quoi déclencher un joli cataclysme…
Une demi-minute s’écoula.
— Vous ne répondez pas assez vite, dit-elle gaiement.
Et, avec un petit rire, elle effleura le sol de son index, se redressa, passa son doigt sur ses lèvres et mourut.
Ai-je pleuré ? C’est ce qu’on m’a dit. H. Lowe Crosby, sa Hazel et le petit Newton Hoenikker me trouvèrent sur la route, marchant comme un homme ivre. Ils étaient dans l’unique taxi de Bolivar, épargné par les tempêtes. Ils me dirent que je pleurais. Hazel pleurait aussi, de joie de me savoir vivant.
Ils m’attirèrent dans le taxi.
Hazel passa son bras autour de moi.
— Vous êtes avec votre maman maintenant. Ne pensez plus à rien.
Je laissai le vide se faire dans mon esprit. Je fermai les yeux. Et ce fut avec un soulagement profond et imbécile que je pris appui contre cette vieille dinde empâtée et moite.
Robinsons suisses
Ils m’emmenèrent vers ce qu’il restait de la maison de Frank, en haut de la cataracte. Il n’en restait que la grotte sous la cataracte, qui était devenue une espèce d’igloo abrité derrière un dôme translucide et bleuâtre de glace-9.
Le ménage se composait de Frank, du petit Newt et des Crosby. Ils avaient survécu dans un donjon du palais, beaucoup moins profond et hospitalier que mon oubliette. Ils s’étaient mis en marche dès que les vents étaient tombés, tandis que Mona et moi étions restés sous terre trois jours de plus.
Il se trouva qu’ils découvrirent le taxi miraculeux qui les attendait sous la voûte du portail du palais. Ils trouvèrent un pot de peinture blanche, à l’aide de laquelle Frank peignit sur les portières avant des étoiles, et sur le toit du taxi les initiales d’un gogotruche : U. S. A.
— Et vous avez laissé la peinture sous la voûte, dis-je.
— Comment le savez-vous ? demanda Crosby.
— Quelqu’un d’autre est venu et a écrit un poème.
Je ne leur demandai pas tout de suite comment étaient morts Angela Hoenikker Conners et les Castle, car il m’aurait fallu parler de Mona. Je n’étais pas encore prêt à le faire.
Je répugnais d’autant à raconter la mort de Mona dans ce taxi que les Crosby, comme le petit Newt, me semblaient être d’une gaieté inconvenante.
Hazel me permit de deviner la raison de cette gaieté.
— Attendez de voir comment nous vivons. Nous avons des quantités de bonnes choses à manger. Quand nous voulons de l’eau, nous faisons un feu de camp pour fondre de la glace. Les Robinsons suisses, quoi !
Les neiges d’antan
Six mois singuliers s’ensuivirent – les six mois durant lesquels j’écrivis ce livre. Hazel avait trouvé le mot juste en baptisant notre petite société les Robinsons suisses : nous avions survécu à une tempête, nous étions complètement isolés, et la vie nous était certes devenue très facile. La situation n’était pas sans un certain charme à la Walt Disney.
Il est vrai qu’il n’y avait plus de plantes et d’animaux vivants. Mais la glace-9 conservait sous elle des cochons, des vaches, de petits daims et des rangées d’oiseaux et de baies jusqu’au moment où nous étions prêts à les dégeler pour les faire cuire. En outre, nous trouvions des tonnes de conserves en fouillant dans les ruines de Bolivar. Et il semblait bien que nous fussions les seuls survivants de San Lorenzo.
Pas plus que la nourriture, le vêtement et le logement ne posaient de problèmes, car le temps était uniformément sec, terne et chaud. Quant à notre santé, elle était monotonement bonne. Selon toute apparence, les microbes aussi étaient tous morts – ou assoupis.
Bref, nous nous adaptâmes si bien, avec une satisfaction si béate, que personne ne s’étonna ni ne protesta lorsque Hazel dit :
— Il y a au moins une bonne chose : nous n’avons pas de moustiques.
Assise sur un tabouret à trois pieds dans la clairière où s’était élevée la maison de Frank, elle cousait l’une à l’autre des bandes de tissu rouge, blanc et bleu. Tout comme Betsy Ross, elle fabriquait un drapeau américain. Personne n’eut le cœur de lui faire remarquer que le rouge était couleur pêche, le bleu presque vert, et que les cinquante étoiles qu’elle avait découpées étaient des étoiles de David à six branches, au lieu d’en avoir cinq comme les étoiles américaines.
Non loin de là, son mari, qui avait toujours été bon cuisinier, faisait mijoter un ragoût dans un chaudron posé sur un feu de bois. Il nous faisait à lui seul la cuisine ; il aimait cela.
— Ça a l’air appétissant et ça sent bon, lui dis-je.
— Ne tirez pas sur le cuisinier, fit-il en clignant de l’œil. Il fait ce qu’il peut.
Le fond sonore de cette aimable conversation était fourni par les ta-ta-ta et les ti-ti-ti d’un émetteur automatique d’S.O.S. fabriqué par Frank qui appelait au secours jour et nuit.
— Save our souls, chantonnait Hazel à l’unisson de l’émetteur tout en causant. Save our souls… Votre livre avance ?
— Très bien, maman, très bien.
— Quand est-ce que vous nous en montrerez des passages ?
— En temps voulu, maman, en temps voulu.
— Beaucoup d’écrivains célèbres ont été des Hoosiers.
— Je sais.
— Votre nom s’ajoutera à une longue, longue liste.
(Elle me sourit d’un air plein d’espoir.) Ce sera un livre amusant ?
— Je l’espère, maman.
— J’aime bien rire de temps en temps.
— Je sais, maman.
— Chacun ici a une spécialité, quelque chose à donner aux autres. Vous écrivez des livres qui nous font rire, Frank fait dans la science, le petit Newt… peint des tableaux pour nous tous, je couds et Lowie fait la cuisine.
— Beaucoup de mains rendent le travail plus facile. C’est un proverbe chinois.
— Ils étaient rudement malins en bien des choses, ces Chinois.
— C’est ça, cultivons leur mémoire.
— Je regrette de ne pas les avoir plus étudiés.
— C’était difficile, même dans des conditions idéales.
— Je regrette de ne pas avoir tout étudié mieux.
— Nous avons tous nos regrets, maman.
— Il est inutile de pleurer sur le lait répandu.
— Comme dit le poète, maman, Le ciel est par-dessus le toit, si bleu si calme, mais où sont les neiges d’antan ?
— Que c’est beau, et que c’est vrai !
Frank et ses fourmis
Je redoutais de voir Hazel achever le drapeau parce que je savais que j’étais complètement emberlificoté dans les projets troubles qu’elle avait ruminés. Elle s’était mis en tête que j’avais consenti à aller planter cette imbécillité au sommet du mont McCabe.
— Si nous étions plus jeunes, Lowe et moi, nous le ferions. Mais maintenant, nous ne pouvons que vous confier le drapeau avec nos meilleurs vœux.
— Je me demande, maman, si c’est le meilleur endroit pour mettre ce drapeau.
— Vous en voyez un autre ?
— Il faut que je réfléchisse, m’excusai-je en m’en allant vers la grotte pour voir ce que fabriquait Frank.
Rien de bien nouveau. Il observait un élevage de fourmis de sa construction. Il avait exhumé dans le monde tridimensionnel des ruines de Bolivar quelques fourmis qui avaient survécu, et il avait réduit les dimensions à deux en fabriquant un sandwich à la terre et aux fourmis entre deux tranches de verre. Les fourmis ne pouvaient rien faire sans que Frank ne le remarque et ne commente leurs mouvements.
Cette expérience avait rapidement résolu un mystère, à savoir comment les fourmis peuvent survivre dans un monde sans eau. À ma connaissance, elles étaient les seuls insectes à avoir survécu, et elles s’y étaient prises en formant leur corps comme une boule serrée autour de grains de glace-9, dispensant suffisamment de chaleur au centre pour tuer la moitié des leurs et produire une goutte de rosée. Cette rosée était potable. Et les cadavres étaient comestibles.
— Mangez, buvez et amusez-vous, car nous mourrons demain, dis-je à Frank et à ses petits cannibales.
Sa réponse était toujours la même : une conférence maussade sur tout ce qu’on pouvait apprendre des fourmis.
Mes réponses aussi étaient rituelles.
— La nature est une chose merveilleuse.
— Savez-vous pourquoi les fourmis réussissent si bien ce qu’elles entreprennent ? me demanda-t-il pour la millième fois. Parce qu’elles coopèrent.
— Voilà un excellent mot : la coopération !
— Qui leur a appris à faire de l’eau ?
— Et qui me l’a appris, à moi ?
— Ça, c’est une réponse idiote, et vous le savez très bien.
— Pardon.
— Il y eut une époque où je prenais au sérieux les réponses idiotes. J’ai passé ce stade.
— Un tournant dans votre vie.
— Je suis devenu beaucoup plus mûr.
— Au prix d’un certain nombre d’inconvénients pour le monde.
Je pouvais faire de telles remarques à Frank avec la certitude absolue qu’il ne les entendrait pas.
— Il y eut une époque où l’on pouvait m’en faire accroire sans trop de mal parce que je n’avais guère de confiance en moi.
— Il est certain que la simple réduction de la population terrestre devrait aider considérablement à résoudre vos propres problèmes d’adaptation sociale, suggérai-je.
Mais là encore, je parlai à un sourd.
— Mais dites-moi donc qui a expliqué à ces fourmis comment faire de l’eau !
Devant ces mises en demeure, j’avais déjà proposé à plusieurs reprises la notion évidente que c’était Dieu qui le leur avait appris. Et je savais par une expérience chèrement acquise qu’il ne pouvait ni rejeter ni recevoir cette théorie. Il s’énervait de plus en plus et répétait sa question à l’infini.
Je m’éloignai de Frank, ainsi que les Livres de Bokonon me le conseillaient. « Méfiez-vous de celui qui travaille dur pour apprendre quelque chose et qui, l’ayant appris, ne se trouve pas plus sage qu’auparavant, nous dit Bokonon. Celui-là nourrit un ressentiment meurtrier contre ceux qui sont ignorants sans avoir eu à se donner du mal pour atteindre à l’ignorance. »
Je me mis à la recherche de notre peintre, le petit Newt.