Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
– Mais prends-moi donc dans tes bras que je puisse voir!…
D’une voix tellement changée, sur un ton si violent, que la vieille Barbara, stupéfaite, oublia pour la première fois de sa vie de ronchonner, la prit doucement dans ses bras et, avec une rigueur qu’on ne lui eût pas soupçonnée, augmentée peut-être par l’inquiétude, car elle sentait confusément que quelque chose d’anormal et d’extraordinaire se passait dans l’âme de son enfant, elle la souleva et la maintint au-dessus de la foule, assise sur sa robuste épaule.
C’est ainsi que la petite Juana vit le nain Chico dans toute sa splendeur. Elle le regarda de tous ses yeux, comme si elle ne l’eût jamais vu, comme si ce ne fût pas là le même Chico avec qui elle avait été élevée, le même Chico qu’elle s’était plu, inconsciemment, à faire souffrir, le considérant comme sa chose, son jouet à l’égard de qui elle pouvait tout se permettre.
C’était cependant toujours le même. Il n’avait rien de changé, si ce n’est son costume et un petit air crâne et décidé qu’elle ne lui connaissait pas. Si le Chico était toujours le même, si rien n’était changé en lui et que, néanmoins, il lui apparaissait comme un être inconnu, c’est donc que quelque chose qu’elle ne soupçonnait pas était changé en elle. Peut-être!…
Mais la petite Juana ne se rendait pas compte de cela, et comme à ce moment le mot poupée fleurissait sur les lèvres pourpres de tant de jolies dames, sans savoir ce qu’elle disait, avec un regard de colère et de défi à l’adresse des nobles effrontées, elle cria rageusement:
– C’est à moi, cette poupée! à moi seule!
Et comme elle avait l’habitude de trépigner dans ses moments de grandes colères, ses petits pieds, si coquettement chaussés, ballant dans le vide, se mirent à tambouriner frénétiquement le ventre de la pauvre Barbara, qui, ne sachant ce qui lui arrivait, sans lâcher prise toutefois, se mit à beugler:
– Ho! ha! hé là! notre maîtresse! pour Dieu, qu’avez-vous? Que vous arrive-t-il? Calmez-vous, enfant de mon cœur, ou vous allez crever le ventre de votre vieille nourrice!
Mais l’enfant de son cœur n’entendait pas. Comme elle avait crié brutalement: «Prends-moi dans tes bras!», elle cria de même, en la bourrant de coups de talon furieux:
– Mais descends-moi donc! Je ne veux pas les voir ces éhontées! Elles me rendraient folle!
Et la vieille, éberluée, ahurie, médusée, ne put qu’obéir machinalement, sans trouver un mot, tant son saisissement était grand, et elle considéra un moment avec une inquiétude affreuse son enfant qui, en effet, paraissait ne plus avoir toute sa raison.
Pour achever de lui faire perdre le peu de conscience qui lui restait, Juana ne fut pas plutôt à terre que, saisissant la matrone par la main, elle l’entraîna violemment, en disant d’une voix coupée de sanglots:
– Viens! allons-nous en! partons! Ne restons pas une minute de plus ici! Je ne veux plus voir, je ne veux plus entendre!
Et avec une inconscience qui assomma littéralement la nourrice, elle ajouta:
– Maudite soit l’idée que tu as eue de me conduire à cette course!
Et Barbara, qui ne savait plus ce qu’elle devait penser, suivit comme un chien fouetté, non sans grommeler entre ses dents, pour elle-même, car elle se rendait bien compte que, dans l’état de fureur exaltée où elle se trouvait, sa maîtresse ne pouvait l’entendre:
– La peste soit des jeunes maîtresses qui veulent venir à la course et puis veulent s’en retourner, sans qu’on sache pourquoi, au moment le plus intéressant! Sainte Barbe nous soit en aide! ma maîtresse est devenue démente! Sans quoi se serait-elle avisée de tambouriner le ventre de sa nourrice à coups de talon, comme on fait d’une peau d’âne!
Le tout accompagné de force signes de croix, de patenôtres, de gestes d’exorcisme, destinés à mettre en fuite le malin esprit qui s’était, sans conteste, introduit dans le corps de son enfant.
C’est ainsi que la petite Juana n’assista pas à la fin de la course. C’est ainsi que, sans s’en douter, elle échappa à la bagarre qui devait suivre et dans laquelle elle courait le risque de perdre la vie; c’est ainsi qu’elle échappa à la mort qui planait sur cette multitude de curieux.
Le Chico ne vit pas Juana. Il ne sut rien par conséquent de l’accès de frénésie qui s’était emparé d’elle. Et qui sait, il était si naïf que peut-être n’eût-il pas compris s’il eût vu et entendu. Et Juana elle-même était si inconsciente de ce qui se passait en elle que peut-être, dans sa crise furieuse, l’eût-elle battu, jeté à terre, piétiné et meurtri à grands coups de ses grands talons effilés.
XI VIVE LE ROI CARLOS!
Cependant le taureau avait été lâché.
Tout d’abord, comme presque toujours, ébloui par la lumière éclatante, succédant sans transition à l’obscurité d’où il sortait, il s’arrêta, indécis, humant l’air, frappant ses flancs de sa queue, agitant sa tête.
Le Torero lui laissa le temps de se reconnaître, puis, il fit quelques pas à sa rencontre, l’excitant de la voix, lui présentant sa cape déployée.
Le taureau ne se fit pas répéter l’invite. Ce morceau de satin écarlate qu’on lui présentait lui tira l’œil tout de suite, et il fonça droit sur lui, tête baissée.
Ce fut un moment d’indicible émotion parmi ceux qui ne souhaitaient pas la mort du Torero. Pardaillan lui-même, empoigné par la tragique grandeur de cette lutte inégale, suivait avec une attention passionnée les phases de la passe.
Le Torero, qui paraissait chevillé au sol, attendit le choc, sans bouger, sans faire un geste. Au moment où le taureau allait donner son coup de corne, il déplaça la cape à droite. Prodige, le taureau suivit le morceau d’étoffe qu’il frappa. En passant, il frôla le Torero.
La seconde d’après, les spectateurs haletants virent don César qui, la cape jetée sur les reins, se retirait avec autant d’aisance et de tranquillité qu’il eût pu en montrer dans son intérieur paisible.
Un tonnerre d’acclamations salua ce coup d’audace exécuté avec un sang-froid et une maîtrise incomparables. Même les courtisans oublièrent tout pour applaudir. Le roi, d’ailleurs, n’avait pu dissimuler un geste émerveillé.
Le taureau, stupéfait de n’avoir frappé que le vide, se rua de nouveau sur l’homme. Celui-ci s’enroula dans sa cape en la tenant par les extrémités du collet, et, tournant le dos à la bête, il se mit à marcher paisiblement devant elle.
La bête frappa furieusement à droite. Elle ne rencontra que l’étoffe. Elle retourna à la charge et frappa à gauche. Le Torero, par une série de balancements du corps, évitait les coups et lui présentait toujours l’étoffe. Puis il se mit à décrire des demi-cercles, et le taureau suivit la tangente de ces demi-cercles sans jamais pouvoir toucher autre chose que ce leurre qu’on lui présentait.
Et les acclamations se firent délirantes.
Que les amateurs de courses modernes ne sourient pas d’un air dédaigneux et ne murmurent pas! Mais ce Torero prodigieux n’accomplit en somme que les exploits que le dernier des capéadores exécute sans sourciller aujourd’hui.
Qu’on veuille bien se souvenir que ceci se passait quelque chose comme trois siècles avant que ne fussent créées et mises en pratique les règles de la tauromachie moderne.
Ce qui paraît très naturel aujourd’hui, paraissait, et en fait était réellement prodigieux, à une époque où nul encore ne s’était avisé de risquer sa vie avec un si superbe dédain. Est-il bien nécessaire d’ajouter que, pour se risquer à tenter des coups d’une audace aussi folle, il fallait connaître à fond le caractère de la bête combattue.