Angélique et le Nouveau Monde Part 1
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Серия: Angelique #13
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Angélique et le Nouveau Monde Part 1». Краткое содержание книги:
Tourné vers les petits, il décida imprudemment :
– Je veux vous donner une récompense. Que désirez-vous ?
La jeunesse, grisée par ses succès et des semaines de grand air, ne fit aucun embarras. Barthélémy se déclara aussitôt :
– Je veux du tabac et une pipe.
– Et moi, je veux un louis d'or, dit le jeune Thomas qui conservait encore le sens des valeurs de l'Ancien Monde.
– Et moi, je veux un couteau à scalper... et puis aussi aller à Québec, dit Honorine.
Le comte se montra très surpris de la variété de ces désirs.
– Un couteau à scalper pour une demoiselle ? Et qui voulez-vous donc scalper ?
Honorine hésitait. Angélique était sur des charbons ardents. Heureusement, Honorine décida qu'elle ne savait pas encore et qu'elle réfléchirait.
– Et toi, mon garçon, que veux-tu faire d'une pipe ?
– La fumer, pardi !
Le comte de Loménie rit de bon cœur. Il donna à Thomas une pièce d'or, confirma à Barthélémy qu'il aurait sa pipe, mais seulement pour faire des bulles de savon.
– Quant à vous, damoiselle Honorine, j'attendrai pour le couteau que vous ayez décidé de vos ennemis. Mais je puis déjà vous transmettre de la part de monsieur le gouverneur Frontenac sa plus cordiale invitation en sa bonne ville de Québec.
Chapitre 6
Comprenant ce qu'un tel changement d'existence pouvait avoir d'éprouvant pour un jeune enfant, Angélique renonça au bain de son nouveau pupille.
– Mais il sent terriblement mauvais, protestèrent Mme Jonas et Elvire. Et regardez, ces cheveux... Ils sont sûrement pleins de vermine.
– Oui. Mais nous risquerions de l'effrayer en le plongeant aujourd'hui dans un baquet. Patientons. Demain, nous pourrons peut-être tenter la délicate opération. Mais les choses s'arrangèrent d'elles-mêmes.
Durant la fin de la journée l'enfant n'eut que de brèves révoltes. Il pleurait parfois, et Eloi Macollet le calmait avec conviction.
– Je lui dis que s'il est sage Swanissit et Outtaké vont le remmener demain à la chasse et à la guerre.
Voyant les autres enfants barboter avec entrain dans un baquet d'eau chaude, le petit avait consenti à se joindre à eux. On n'avait pu le décrasser qu'en surface. Le mélange de graisse d'ours et de poussière formait sur sa peau une sorte de résine. Angélique réussit à lui faire avaler une tisane dans laquelle elle avait jeté quelques gouttes de décoction de pavot, trouvée dans la pharmacie assez pauvre du poste. L'Irlandais O'Connell ne devait pas être souvent malade, et si, par hasard, ce désagrément lui arrivait, il se soignait sans doute à l'eau-de-vie. Elle pensa aux sachets de plantes qu'elle avait laissés à La Rochelle, aux onguents, aux sirops et aux élixirs qu'elle s'était plu à fabriquer pour la famille Berne, en appliquant les recettes qu'elle tenait de la sorcière Mélusine et des bons conseils de l'apothicaire Savary. Tout cela lui aurait été fort utile ici, mais la saison était déjà trop avancée pour y cueillir des plantes parmi les plus nécessaires. En supposant qu'on pût les trouver en ce nouvel hémisphère... Malgré tout, certaines écorces et rhizomes pourraient se récolter en cet arrière-automne. Dès demain elle y songerait.
*****
Vers le soir, Romain de L'Aubignière vint prendre des nouvelles de son neveu. Celui-ci était en train de s'endormir doucement, roulé dans une couverture, sur un grabat de fortune, car il avait refusé de se laisser mettre dans un lit. Le coureur de bois le contempla avec mélancolie.
– Je sais bien ce qu'il ressent, murmura-t-il en hochant la tête. Moi aussi, j'ai été prisonnier des Iroquois, là-bas, dans la vallée des Mohawks... Comment l'oublier jamais, ce temps-là ? Comment l'oublier, cette vallée ?
– Mais enfin, s'impatienta Angélique, les Iroquois sont-ils finalement vos amis ou vos ennemis ? La vie chez eux est-elle une bénédiction ou un enfer ? Décidez une bonne fois !...
Il parut surpris. Comme Perrot, il ne voyait, pour sa part, aucun illogisme entre ses regrets nostalgiques et des sentiments sanguinaires. Il concéda :
– Certes, j'ai été heureux chez les Iroquois. Mais je n'oublierai pas pour autant qu'ils ont massacré toute ma famille et celle de Maudreuil. Je sais que mon de voir est de les scalper et je les scalperai. Je reconnais qu'aujourd'hui nous avons fait accord avec eux. C'est le prix de la vie de mon neveu. Mais nous nous retrouverons un jour face à face, soyez-en sûre !
À mi-voix, elle s'informa :
– Que comptez-vous faire de ce petit ?
– Je le confierai aux jésuites ! Ils ont un séminaire à Québec pour les orphelins et les jeunes Indiens qu'ils veulent élever à la prêtrise.
Le regard d'Angélique se reporta sur l'enfant endormi. Avec sa drôle de petite figure, ombrée de crasse, sa moue chagrine, il paraissait tellement innocent et désarmé. Que seraient pour cet enfant des bois les murs du séminaire de Québec ? Ceux d'une prison, sans doute ? Elle releva la tête pour communiquer ses doutes au jeune L'Aubignière. Était-ce la peine d'avoir donné tant de prix à sa liberté pour l'enfermer ensuite ? Ils n'avaient, eux, que le souci de l'arracher à des païens pour sauver son âme. Noble souci. Mais elle se demandait si celui du bien-être et du bonheur de l'enfant était entré en ligne de compte. Comme elle ouvrait la bouche, elle s'aperçut que le Canadien s'était éclipsé. Ces Canadiens vont et viennent comme des ombres.
Dans la pièce voisine, les autres enfants se couchaient sous la surveillance d'Elvire. M. et Mme Jonas, dans leur chambre, vaquaient à divers rangements. Eloi Macollet était parti chercher du tabac. Pendant quelques instants Angélique fut seule au chevet de l'enfant, dans la salle d'entrée. Il s'agitait, geignait et paraissait chercher quelque chose près de lui qu'il ne trouvait pas. Doucement, pour le calmer, la main d'Angélique effleura d'une caresse les cheveux gras et ébouriffés. Puis elle ramena doucement la couverture qui avait glissé sur ses minces épaules nues.
Il n'y avait, en cet instant, aucun bruit dans la pièce que le craquement du feu. Pourtant, quand elle se releva, les grands chefs iroquois, Swanissit et Outtaké, se tenaient derrière elle si proches que les franges de leurs pagnes effleuraient son épaule. Médusée, elle les considéra de bas en haut. Comment étaient-ils entrés ? La main du chef des Mohawks était à la hauteur de son regard serrant le manche de son casse-tête de bois poli, que terminait une énorme épine d'ivoire aiguë et brillante. Un seul coup de cette arme traversait le crâne jusqu'à la cervelle. Surtout lorsqu'elle était tenue par une telle main, large et lisse elle aussi, une main d'ambre aux muscles saillants. Angélique se retint de sursauter. Les yeux d'Outtaké n'étaient que deux fentes noires presque invisibles, et le grand Sénéca, lui, ne regardait pas vers elle. À son tour il contemplait l'enfant endormi.
Au bout de quelques instants, il se pencha et déposa sur le lit un petit arc et un petit carquois contenant des flèches, les armes dont le garçonnet français avait appris à se servir sous son égide.
Puis, se secouant et paraissant revenir à lui, il se mit à aller et venir dans la pièce, suivi d'Outtaké, regardant de part et d'autre avec une insolence complète, touchant à tout, affectant toujours de ne pas voir la jeune femme présente. Ils entrèrent dans la chambre voisine.
Angélique entendit le cri de Mme Jonas, stupéfaite par leur apparition grimaçante et emplumée, alors qu'elle se relevait de tisonner le feu. Les deux Iroquois éclatèrent d'un rire bruyant. Jusque-là silencieux, ils se mirent à parler avec volubilité, échangeant leurs impressions sur un ton moqueur. Mme Jonas poussa un second cri lorsqu'ils saisirent de leurs mains douteuses une écharpe de dentelle qu'elle venait d'étaler sur le lit pour la défroisser. Mal lui en avait pris de sortir aujourd'hui ses trésors, la pauvre femme !... Dans la chambre des enfants, les deux chefs menèrent grand tapage. Elvire, recroquevillée dans un coin, tremblait de tous ses membres, mais les enfants regardaient les Indiens comme des masques de carnaval. Déçus de n'y rien trouver d'intéressant, les deux Indiens entrèrent dans la chambre d'Angélique. Leur curiosité sembla enfin trouver satisfaction. Ils ouvrirent les coffres, sortirent les vêtements, attrapèrent les livres sur les étagères pour les feuilleter en les retournant en tous sens.