La Paysanne Pervertie ou Les Dangers De La Ville
- Автор: Bretonne Nicolas-Edme Retif de la
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Paysanne Pervertie ou Les Dangers De La Ville». Краткое содержание книги:
Ces deux malheureuses, loin de me consoler, entreprirent de me faire honte de mon désespoir; elles me raillèrent cruellement, et si j’avais cru le marquis capable de penser et de parler comme elles, je ne sais ce que je serais devenue. Mais lorsque leurs propos eurent porté mon indignation au plus haut point, et que j’eus imposé silence aux deux créatures de la manière la plus propre à m’en faire obéir, un laquais du marquis les fit sortir de ma chambre, et j’entendis qu’il les traitait avec une sévérité réelle. Aussi ne reparurent-elles plus devant moi; deux autres, fort jeunes et très naïves, leur furent substituées. Malgré cet adoucissement (si l’on pouvait en donner à des peines comme les miennes), j’envisageais ma situation avec désespoir; je voyais que le marquis avait résolu de me garder, pour assouvir entièrement sa passion, et passer successivement avec moi, de la violence aux soumissions, comptant qu’enfin, je me ferais à mon sort; je pris le parti de ne plus rien recevoir de leurs mains, qui prolongeât ma vie. On me laissa d’abord assez tranquille, espérant qu’en ne me pressant pas, et feignant de ne pas s’apercevoir de mon dessein, le besoin me ferait bientôt accepter sans honte, ce que je n’aurais pas encore refusé. Mais la journée s’étant écoulée, on marqua de l’inquiétude: je le voyais aux mouvements qui se faisaient autour de moi. Le marquis parut enfin lui-même, et sans m’approcher de trop près, il me pria de prendre quelque chose.»Je ne veux rien de vous que la mort, lui dis-je; tout autre don qui viendra de votre part m’est odieux.» En même temps je fis un mouvement de désespoir qui l’obligea de disparaître. Je refusai constamment durant la nuit et le lendemain de prendre aucune nourriture. Ce fut alors qu’il m’offrit ma liberté. Cette promesse ébranla ma résolution; je ne voulus pas avoir à me reprocher d’y avoir été insensible. J’acceptai quelque chose, et je le sommai aussitôt de tenir sa parole. Mais je ne pus moi-même faire aucun mouvement sans m’évanouir, tant ma faiblesse était grande! Je vis le marquis en larmes; il me les cachait, et ce fut ce qui me donna moins d’horreur pour lui. Je continuai de recevoir les secours qu’on apportait à ma situation, et je me fortifiai en quelques jours. Je fis de nouveau presser le marquis de me tenir sa parole: mais il éludait toujours sous quelque prétexte. Enfin, un soir, il vint auprès de mon lit, et après beaucoup d’excuses et de protestations, il me déclara qu’il n’attendait que ma convalescence, pour me tenir sa parole, au sujet du mariage secret, qu’il m’avait proposé; qu’il me donnerait toutes les assurances d’une prompte ratification. Je rejetai son offre. Il jura pour lors que ma liberté dépendait de moi, mais à ce prix, et qu’il aimerait mieux me voir périr que d’abandonner ses espérances. Il me tourmenta, il m’effraya même par les plus terribles menaces (du moins dans mes idées). Je fléchis… malgré moi. Nous en étions là (et voici un secret que je n’ai révélé à personne, pas même à Mme Parangon, ni à Laure, à laquelle dans mon premier trouble, j’ai écrit ce même récit), quand je vis entrer un prêtre et quatre témoins. On essaya de me lever: on y parvint, en me soutenant, on me para même, et on me conduisit dans une chapelle, où le prêtre nous donna la bénédiction des mariés. Je dis oral, ne sachant ce que je faisais. Le marquis paraissait transporté d’autant de joie que j’avais de douleur.
Je suis revenue, et l’on m’a remise au lit. Il a passé la journée auprès de moi, ne souffrant pas que je reçusse aucun service que de sa main. J’en conviendrai, je me résignais à mon sort, et je cherchais à prendre pour un homme que je regardais comme mon mari, les sentiments que j’allais lui devoir. Il a profité de ces dispositions, qu’il a devinées dans mes regards, et par un demi-sourire qui m’est échappé sur quelque chose qu’il disait. Il s’est mis à genoux devant mon lit; il a pris ma main; il l’a baisée la larme à l’œil, en me disant: «Non, belle Ursule, non, ma chère femme, vous ne me haïssez pas! dites-moi que vous ne me haïssez pas? – Au moins, ai-je répondu, votre démarche d’aujourd’hui m’oblige-t-elle a étouffer la haine, si j’en ai eu.» Il ne m’a répondu que par des transports, et me voyant assez bien disposée, il s’est mis auprès de moi, disant qu’il était mon mari, et que c’était son droit. Je me suis trouvée hors d’état de lui résister: qu’aurais-je dit? j’ai cédé, et malgré ma faiblesse, il a fallu souffrir tout ce que cet homme a voulu. Il m’a donc eue enfin de mon aveu… Je sentais néanmoins quelque chose qui m’inquiétait: non que je doutasse de la vérité de mon mariage, mais j’avais une inquiétude sans motif clair; je me demandais si ce qui venait de se passer était un songe? J’ai soupé avec lui, avec assez de tranquillité. Il allait sans doute se remettre au lit avec moi, lorsque j’ai entendu un grand bruit à la porte de ma chambre. Les deux femmes que je croyais renvoyées par le marquis, sont venues lui dire que c’était des gens armés, avec la garde. Sans se troubler, du moins en apparence, le marquis a dit d’ouvrir: mais en même temps il a disparu par une porte dérobée. Les deux femmes ont ouvert, et se sont évadées facilement; parce que mon frère et ceux qui l’accompagnaient, n’ayant d’abord songé qu’à moi, ils leur en ont laissé tout le temps. J’ai été surprise de la conduite du marquis, et j’attendais qu’il revînt pour s’expliquer. Ainsi je n’ai pas dit un mot de mon prétendu mariage, ni à mon frère, ni à M. Gaudet; mais ce dernier m’ayant demandé si le mariage secret était fait, sur ma réponse affirmative, il m’a recommandé de garder le silence là-dessus, en me disant: «J’ai des raisons pour croire que c’est un faux mariage, qui d’ailleurs ne vaudrait absolument rien, quand ç’aurait été un véritable prêtre. Mais je m’en informerai, et je tiendrai le marquis par-là, mieux que si le mariage était valide…» Je me suis absolument abandonnée à la conduite de l’ami de mon frère, surtout quand j’ai su que c’était lui qui avait découvert ma prison, et obtenu les ordres pour m’en tirer.
Je ne te déguise rien, ma chère sœur; mais je te demande le plus profond secret. Je me trouve dans une si étrange conjoncture, que je n’ose ni parler, ni louer, ni blâmer personne, pour que cette conduite ne fasse pas une impression défavorable pour moi, je feins d’être plus absorbée que je ne la suis. Je redoute d’ailleurs la colère d’Edmond et les dangers où elle peut l’exposer, ainsi que nos chers parents, sur qui le contrecoup de son imprudence retomberait; je lui dissimule autant qu’il est en moi, les torts du marquis, et si je l’avais pu, il aurait ignoré tout ce qui s’est passé dans l’intérieur de la petite maison. Pour M. Gaudet, c’est la prudence même: je suis instruite de toute sa conduite, parce qu’on en parle à côté de moi dans des temps où l’on me croit assoupie; elle est très adroite, et il me dédommage au moins par tous les moyens possibles: car il serait bien honteux et bien désespérant de n’être venue à Paris que pour être la victime d’une brutalité, sans que rien compensât la perte irréparable que j’ai faite. J’apprends que j’ai quinze mille livres de rentes. Je n’oublierai jamais ce service, que je dois à M. Gaudet, et ma douleur, toute vive qu’elle est, ne me rend pas insensible au bien qu’il m’a procuré. Si je m’étais vendue, et que ce fût le prix de mon innocence, j’en aurais honte, et ni nos chers parents, ni vous ne pourriez me revoir; mais ce ne sont que des réparations trop méritées, malheureusement!… On peut dire que cet homme est un ami essentieclass="underline" tandis que les autres parlent, il agit, et va droit au but. Car si désormais, je suis réellement l’épouse du marquis, ou si le conseiller (ignorant ce qui, s’est passé, à l’enlèvement près) se détermine jamais à conclure, je crois que ma dot aidera beaucoup à les décider l’un et l’autre! M. Gaudet m’a fait entendre qu’il avait eu ce double motif en vue: vrai, cet homme-là est à tout; et s’il avait entrepris de me faire duchesse, avant mon accident, je crois qu’il y aurait aisément réussi. C’est ce qui fait que dans tous nos entretiens particuliers, je recommande à mon frère de se tenir attaché à M. Gaudet, quoi qu’on lui dise: sa conduite le regarde; mais ses services nous obligent; il est capable d’en rendre de toute espèce, et nous lui devons infiniment de reconnaissance…