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1943-Le souffle de la victoire

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1943-Le souffle de la victoire
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Staline a longtemps martelé qu’il attendait l’ouverture d’un second front à l’Ouest précisément. Débarquer en Sicile, à Anzio, au bout de la botte, ne le satisfaisait pas. Et il harcelait Churchill et Roosevelt.

Mais l’armée Rouge a libéré la Crimée, puis le Donbass. Les Allemands sont chassés de Smolensk. Les Russes avancent vers Kiev, Vitebsk, Gomel, Mohilev.

L’Ukraine, la Biélorussie sont atteintes.

En octobre, le Dniepr est forcé.

Le 8 octobre, les journaux russes publient un poème qui exalte ces victoires :

La Russie vengeresse avance.

Ukraine et Biélorussie attendez, espérez !

Les Allemands ne vous tortureront plus longtemps

Les jours funestes de votre esclavage sont comptés

Depuis les hautes rives du Dniepr

Nous voyons les eaux du Prouth et du Niemen.

Dans chaque ville et village libéré, les soldats russes découvrent des charniers.

Les corps sont là, à peine enfouis ou encore pendus aux arbres, preuves de la barbarie nazie.

À Krasnodar, on juge les bourreaux allemands et leurs complices russes : 7 000 Juifs ont été assassinés, poussés dans les « wagons à gaz » que les Russes appellent « tueurs d’âmes ».

La presse rapporte les témoignages, les enfants hurlant, sanglotant, implorant, refusant d’entrer dans ce Moloch, où ils savent qu’ils vont mourir asphyxiés.

Cette « technique » d’assassinat, le nombre des victimes paraissent si barbares que certains imaginent que la « propagande » exagère le caractère atroce de ces meurtres.

Aucune voix ne vient hurler qu’à Auschwitz, à Treblinka, c’est par centaines de milliers qu’on assassine.

Mais la Russie qui avance en ce mois d’octobre 1943 est bien « vengeresse » mais aussi consciente de sa force.

Une rencontre entre les Trois Grands – Staline, Churchill, Roosevelt – est prévue pour la fin de l’année à Téhéran, et, afin de la préparer, les ministres des Affaires étrangères, Cordell Hull représentant les États-Unis, Eden la Grande-Bretagne, se réunissent à Moscou autour de Molotov. L’atmosphère est euphorique. Moscou ne craint plus aucune attaque.

Un diplomate russe confie au correspondant du Sunday Times, Alexander Werth :

« Ça va si bien sur notre front qu’il vaudrait peut-être mieux qu’il n’y ait pas de second front avant le printemps prochain. »

Propos cyniques qui dévoilent l’ambition russe, leur crainte de voir les Allemands se « livrer » aux Anglo-Américains.

Le diplomate ajoute :

« On serait Gros-Jean comme devant ! Il vaut beaucoup mieux que les Allemands soient bombardés un hiver de plus et que leur armée se gèle encore un hiver en Russie ; que l’armée Rouge aille tout droit en Allemagne, et qu’il y ait ensuite un second front ! »

La conférence dure douze jours, les banquets succèdent aux banquets. Staline est de bonne humeur. Il réclame le lancement de l’opération Overlord, mais en dépit de l’absence de ce second front, il félicite les Anglo-Américains.

Les bombardements de l’Allemagne, la chute du « chacal aux dents pourries » le satisfont.

Il frappe du poing sur la table !

« Plus vous taperez dur sur ces svolochi, mieux ce sera », lance-t-il.

Les diplomates sont conviés à assister à une représentation du Lac des cygnes au théâtre Bolchoï. L’atmosphère est détendue. On commente la signature d’un accord entre les quatre puissances – les Trois Grands plus la Chine – qui affirment leur volonté d’obtenir la capitulation inconditionnelle des ennemis « respectifs » des Alliés.

Les Russes se sentent donc assez forts pour commencer à s’engager contre le Japon.

Et Cordell Hull déclare :

« Staline est un homme remarquable dont la compétence et le jugement sont rares et qui saisit merveilleusement l’aspect pratique des choses. »

Les 6 et 7 novembre, pour l’anniversaire de la Révolution, la conférence se termine dans l’allégresse.

On tire de gigantesques feux d’artifice en l’honneur de la libération de Kiev.

Staline célèbre 1943, « année du grand tournant ».

Et le soir du 7 novembre, Molotov donne la plus grande réception qu’on ait jamais vue à Moscou depuis la guerre. Les buffets sont somptueux. Le vin, les alcools coulent à flots. On lève son verre à l’occasion d’innombrables toasts. Et tombent, l’un après l’autre, les diplomates qui ne résistent pas à l’alcool.

Molotov, lui, ne s’effondre pas.

Alexandre Werth, invité, décrit cette soirée exceptionnelle :

« La réception brille de joyaux, de fourrures, de galons et de célébrités… Chostakovitch dans son habit de soirée a l’air d’un collégien qu’on sort pour la première fois… Molotov a quelque chose d’un grand boyard de Moscovie quand il contemple, épanoui, les ambassadeurs en tenue de gala qui s’effondrent la tête la première et sont emportés par des serviteurs russes dont la mine navrée cache mal les gloussements de plaisir… »

30.

Staline n’a pas assisté à la soirée donnée au Kremlin le 7 novembre 1943 par Molotov.

Mais les agents du NKVD, aussi nombreux que les invités, lui ont remis des rapports sur les comportements, les propos des diplomates, des généraux, des artistes, qui, en costume d’apparat, s’abandonnaient à l’ivresse, oubliant leur prudence.

« On dirait des petits garçons sautant de joie dans leurs déguisements de pompiers qu’ils venaient de trouver sous l’arbre de Noël », dit Kathleen, la fille du diplomate américain Averell Harriman.

Un autre diplomate américain, Chip Bohlen, ignorant lui aussi qu’il se confie à un agent du NKVD, déclare :

« C’est une soirée folle et extravagante, un peu comme les nuits de Moscou avant la Révolution. Regardez Molotov, son uniforme noir festonné d’or avec un petit poignard à la ceinture ressemble à celui des SS de la garde personnelle de Hitler. »

L’ambassadeur britannique Clark Kerr s’écroule, ivre mort, sur la table couverte de verres et de bouteilles et s’entaille le visage.

Staline a interrogé lui-même des agents du NKVD sur ces « hautes personnalités » qui se sont retirées dans le grand salon Rouge où les attendent des prostituées. Mikoïan en prend deux sur ses genoux !

Staline a eu une moue de mépris.

Il tient le destin de ces hommes-là serré dans son poing. Et qu’ils fussent généraux, maréchaux, membres éminents du Parti, tous savent que leur vie peut être brisée sur un simple battement de paupières de Staline.

Il les méprise pour leur servilité.

Staline s’est rendu avec certains d’entre eux sur le front, à quelques kilomètres des premières lignes.

Il a visité un hôpital et il a fui ce spectacle effrayant.

Sur le chemin du retour, il a été saisi de coliques. Le cortège des voitures s’est arrêté. Tous ces généraux, ces maréchaux sont descendus. Staline les a interrogés : « Où pouvait-il chier ? Ces fourrés, est-on sûr qu’ils ne soient pas minés ? »

Personne n’a répondu.

Et Staline s’est déculotté devant eux, au milieu de la route, accroupi sous les regards de ces dignitaires.

C’est comme s’il leur avait dit : « Vous n’êtes rien, de la merde. »

Il se souvient de l’attroupement de ce groupe d’hommes en uniforme, la poitrine constellée de médailles, et lui qui remontait sa culotte.

Il s’est rencogné dans sa voiture américaine, une lourde Packard, aux vitres teintées.

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