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N'espérez pas vous débarrasser des livres

Электронная книга - «N'espérez pas vous débarrasser des livres». Краткое содержание книги:

N'espérez pas vous débarrasser des livres - Du papyrus au fichier électronique, nous traversons deux mille ans d’histoire du livre à travers une discussion à la fois érudite et humoristique, savante et subjective, dialectique et anecdotique, curieuse et goûteuse. On y parcourt les temps et les lieux, les personnes réelles s’y mêlent aux personnages de fiction, on y fait l’éloge de la bêtise, on y analyse la passion du collectionneur, les raisons pour lesquelles telle époque engendre des chefs-d’œuvre, la manière dont fonctionnent la mémoire et le classement d’une bibliothèque. En ces temps d’obscurantisme galopant, c’est peut-être le plus bel hommage qui se puisse imaginer à la culture de l’esprit, et l’antidote le plus efficace au désenchantement.
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U.E. : Lev Koulechov avait déjà montré de quelle manière les images se contaminent les unes les autres et comment il est possible de leur faire dire des choses très différentes. Le même visage d’un homme montré une première fois juste après la vision d’une assiette garnie de nourriture, puis une deuxième fois juste après qu’on a exposé un objet parfaitement dégoûtant, ne produira pas la même impression sur le spectateur. Dans le premier cas, le visage de l’homme exprime la convoitise, dans le second cas le dégoût.

J.-C.C. : Le regard finit par voir ce que les images veulent suggérer. Dans Rosemary’s Baby de Polanski, beaucoup de gens ont vu le bébé monstrueux à la fin, car il est décrit par les personnages qui se penchent sur son berceau. Mais Polanski ne l’a jamais filmé.

U.E. : Et beaucoup de gens, probablement, ont vu le contenu de la fameuse boîte orientale dans Belle de jour.

J.-C.C. : Naturellement. Lorsqu’on demandait à Buñuel ce qu’il y avait là-dedans, il répondait : « Une photographie de Monsieur Carrière. C’est pour ça que les filles sont horrifiées. » Un jour un inconnu m’appelle chez moi, toujours à propos du film, et me demande si j’ai déjà vécu au Laos. Je n’y avais pas mis les pieds, je le dis. Même question pour Buñuel et pareille dénégation. L’homme, au téléphone, est étonné. Pour lui, la fameuse boîte lui fait absolument songer à une ancienne coutume laotienne. Je lui demande alors s’il sait ce qu’il y a dans la boîte. Il me dit : « Evidemment ! — Je vous en prie, lui dis-je alors, apprenez-le-moi ! » Il m’explique que la coutume en question consistait, pour les femmes, à s’attacher de gros scarabées avec des chaînes en argent sur le clitoris pendant l’acte d’amour, le mouvement des pattes leur permettant de jouir plus lentement et délicatement. Je tombe un peu des nues et lui dis que nous n’avons jamais songé à enfermer un scarabée dans la boîte de Belle de jour. L’homme raccroche. Et je ressens aussitôt une terrible déception à l’idée même de savoir ! J’avais perdu la saveur douce-amère du mystère.

Tout cela pour dire que l’image, où nous voyons souvent autre chose que ce qu’elle montre, peut mentir d’une manière encore plus subtile que le langage écrit, ou que la parole. Si nous devons garder une certaine intégrité de notre mémoire visuelle, il faut absolument apprendre aux générations futures à regarder les images. C’est même une priorité.

U.E. : Il existe une autre forme de censure dont nous sommes désormais passibles. Nous pouvons conserver tous les livres du monde, tous les supports numériques, toutes les archives, mais s’il y a une crise de civilisation qui fait que tous les langages que nous avons choisis pour conserver cette immense culture sont devenus tout d’un coup intraduisibles, alors cet héritage est irrémédiablement perdu.

J.-C.C. : C’est arrivé avec l’écriture hiéroglyphique. A partir de l’édit de Théodose Ier, en 380, la religion chrétienne est devenue religion d’Etat, unique et obligatoire dans tout l’Empire. Les temples égyptiens, entre autres, ont été fermés. Les prêtres, qui étaient les connaisseurs, les dépositaires de cette écriture, se voyaient désormais dans l’impossibilité de transmettre leur savoir. Ils devaient enterrer leurs dieux, avec qui ils vivaient depuis des millénaires. Et avec leurs dieux, les objets du culte et le langage même. Une génération suffit pour que tout disparaisse. Et peut-être à jamais.

U.E. : Il a fallu quatorze siècles pour redécouvrir la clé de ce langage.

J.-P. de T. : Revenons un moment sur la censure par le feu. Ceux qui brûlaient les bibliothèques de l’Antiquité croyaient peut-être avoir détruit toute trace des manuscrits qu’elles abritaient. Mais après l’invention de l’imprimerie, la chose est désormais impossible. Brûler un, deux, voire cent exemplaires d’un livre imprimé ne signifie pas qu’on fasse disparaître le livre pour autant. D’autres exemplaires se trouveront peut-être encore dispersés dans un très grand nombre de bibliothèques privées et publiques. A quoi servent alors les bûchers modernes comme tous ceux que les nazis ont allumés ?

U.E. : Le censeur sait très bien qu’il ne fait pas disparaître tous les exemplaires du livre proscrit. Mais c’est une façon de s’ériger en démiurge capable de consumer le monde, et toute une conception du monde, dans le feu. L’alibi c’est bien de régénérer, de purifier une culture que certains écrits ont gangrenée. Ce n’est pas un hasard si les nazis parlaient d’« art dégénéré ». L’autodafé est comme une sorte de médication.

J.-C.C. : Cette image de publication, diffusion, conservation et destruction est assez bien illustrée en Inde à travers la figure du dieu Shiva. Inscrit dans un cercle de feu, une de ses quatre mains tient le tambour au rythme duquel le monde a été créé, l’autre le feu qui va détruire tout l’ouvrage de la création. Les deux mains sont au même niveau.

U.E. : Nous ne sommes pas éloignés de la vision d’Héraclite et de celle des stoïciens. Tout naît par le feu et le feu détruit tout afin que tout soit à nouveau promis à l’être. C’est dans ce sens qu’on a toujours préféré brûler les hérétiques plutôt que de leur couper la tête, ce qui eût été plus simple et moins onéreux. C’est un message adressé à ceux qui partagent les mêmes idées ou possèdent les mêmes livres.

J.-C.C. : Prenons le cas de Goebbels, probablement le seul intellectuel parmi les nazis qui soit également bibliophile. Vous aviez raison en rappelant que ceux qui brûlent les livres savent très bien ce qu’ils font. Il faut estimer la dangerosité d’un écrit pour vouloir le faire disparaître. En même temps, le censeur n’est pas fou. Ce n’est pas en brûlant quelques exemplaires du livre mis à l’index qu’il le fera disparaître. Il le sait parfaitement. Mais le geste reste hautement symbolique. Et surtout, il dit aux autres : vous avez le droit de brûler ce livre, n’hésitez pas, c’est une bonne action.

J.-P. de T. : C’est comme brûler le drapeau des Etats-Unis à Téhéran ou ailleurs…

J.-C.C. : Bien entendu. Un seul drapeau brûlé suffit pour faire connaître la détermination d’un mouvement, sinon d’un peuple. Et pourtant, comme nous l’avons vu maintes fois déjà, le feu ne parvient jamais à tout réduire au silence. Même parmi les Espagnols qui se sont employés à éradiquer toute trace de plusieurs cultures, certains moines tentaient de sauver quelques spécimens. Bernardino de Sahagun, déjà cité — mais nous ne le citerons jamais assez —, faisait recopier par des Aztèques, parfois en cachette, des livres qui étaient par ailleurs jetés au feu. Et il demandait à des peintres indigènes de les illustrer. En revanche, ce malheureux n’a jamais vu de son vivant son œuvre publiée, tout simplement parce que le pouvoir, un jour, a ordonné de saisir ses écrits. Homme naïf, il a même proposé de livrer aussi ses brouillons. Heureusement, cela ne s’est pas fait. C’est à partir de ces brouillons, pour l’essentiel, que, deux siècles plus tard, a été publié presque tout ce que nous savons des Aztèques.

U.E. : Les Espagnols ont pris le temps pour détruire les vestiges d’une civilisation. Mais le nazisme, lui, n’a duré que douze ans !

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