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N'espérez pas vous débarrasser des livres

Электронная книга - «N'espérez pas vous débarrasser des livres». Краткое содержание книги:

N'espérez pas vous débarrasser des livres - Du papyrus au fichier électronique, nous traversons deux mille ans d’histoire du livre à travers une discussion à la fois érudite et humoristique, savante et subjective, dialectique et anecdotique, curieuse et goûteuse. On y parcourt les temps et les lieux, les personnes réelles s’y mêlent aux personnages de fiction, on y fait l’éloge de la bêtise, on y analyse la passion du collectionneur, les raisons pour lesquelles telle époque engendre des chefs-d’œuvre, la manière dont fonctionnent la mémoire et le classement d’une bibliothèque. En ces temps d’obscurantisme galopant, c’est peut-être le plus bel hommage qui se puisse imaginer à la culture de l’esprit, et l’antidote le plus efficace au désenchantement.
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J.-C.C. : Cela me rappelle une expérience à laquelle m’avait convié le musée du Louvre. Il s’agissait de choisir une œuvre et de la commenter, la nuit, devant un petit groupe de personnes. J’avais fait le choix d’un Lesueur, peintre français du début du XVIIe siècle, La Prédication de saint Paul à Ephèse. On y voit saint Paul, debout sur une stèle avec une barbe et une robe. Il porte une robe : c’est exactement la vision d’un ayatollah d’aujourd’hui, le turban en moins. L’œil est enflammé. Quelques fidèles écoutent. En bas du tableau, tournant le dos au spectateur, à genoux, un serviteur noir brûle des livres. Je me suis rapproché du tableau pour voir quels livres étaient brûlés. Or ils comportent, cela se voit entre les pages, des figures et des formules mathématiques. L’esclave, sans doute nouvellement converti, brûlait donc la science grecque. Quel message, direct ou souterrain, a voulu nous transmettre le peintre ? Je ne peux pas le dire. Mais l’image est tout de même extraordinaire. La foi arrive, on brûle la science. C’est plus qu’un filtrage, c’est une liquidation par les flammes. Le carré de l’hypoténuse doit disparaître pour toujours.

U.E. : Il y a même là une connotation raciste, puisque la destruction des livres est confiée à un Noir. Nous pensons que les nazis sont certainement ceux qui ont brûlé le plus de livres. Mais que savons-nous exactement de ce qui s’est passé au moment des croisades ?

J.-C.C. : Pires que les nazis, je crois que les plus grands fossoyeurs de livres ont été les Espagnols dans le Nouveau Monde. Et les Mongols, de leur côté, n’y sont pas allés non plus de main morte.

U.E. : A l’aube de la modernité, le monde occidental a été confronté à deux cultures encore inconnues, l’amérindienne et la chinoise. Or la Chine était un grand empire qu’on ne pouvait pas conquérir et « coloniser », mais avec lequel nous pouvions commercer. Les jésuites s’y sont rendus, non pour convertir les Chinois, mais pour favoriser le dialogue des cultures et des religions. Les contrées amérindiennes semblant au contraire peuplées de sauvages sanguinaires, elles ont été l’occasion d’un véritable pillage et même d’un effroyable génocide. Or la justification idéologique de ce double comportement s’appuie sur la nature des langages utilisés dans l’un et l’autre cas. On a défini les pictogrammes amérindiens comme une simple imitation des choses, dépourvue de toute dignité conceptuelle, tandis que les idéogrammes chinois représentaient des idées et donc étaient plus « philosophiques ». Nous savons aujourd’hui que l’écriture pictographique était bien plus sophistiquée que cela. Combien de textes pictographiques ont ainsi disparu ?

J.-C.C. : Les Espagnols faisant disparaître les vestiges d’extraordinaires civilisations ne se sont pas rendu compte qu’ils brûlaient des trésors. Et ce sont certains d’entre eux, en particulier ce moine étonnant, Bernardino de Sahagun, qui ont pressenti qu’il y avait là quelque chose à ne pas détruire, une partie essentielle de ce que nous appelons aujourd’hui notre héritage.

U.E. : Les jésuites qui allaient en Chine étaient des gens cultivés. Cortés ou surtout Pizarre étaient des bouchers animés par un projet culturicide. Les franciscains qui les accompagnaient considéraient les indigènes comme des bêtes sauvages.

J.-C.C. : Pas tous, heureusement. Pas Sahagun, ni Las Casas, ni Durán. Tout ce que nous savons sur la vie des Indiens avant la conquête, nous le leur devons. Et ils ont pris souvent des risques considérables.

U.E. : Sahagun était franciscain, mais Las Casas et Durán étaient dominicains. C’est curieux comme les clichés peuvent être faux. Les dominicains étaient les gens de l’inquisition, tandis que les franciscains étaient les champions de la douceur. Et voilà qu’en Amérique latine, comme dans un western, les franciscains ont joué le rôle des bad guys, les dominicains parfois celui des good guys.

J.-P. de T. : Pourquoi les Espagnols ont-ils détruit certains édifices précolombiens et en ont-ils épargné d’autres ?

J.-C.C. : Parfois ils ne les ont pas vus, tout simplement. C’est le cas de la plupart des grandes cités mayas, alors abandonnées depuis plusieurs siècles et recouvertes par la jungle. Et aussi de Teotihuacán, plus au nord. La ville était déjà déserte au moment où les Aztèques sont arrivés dans la région, vers le XIIIe siècle. Cette obsession d’effacer toutes les traces écrites dit assez combien, pour l’envahisseur, un peuple sans écriture est à jamais un peuple maudit. On a découvert récemment en Bulgarie des objets d’orfèvrerie dans des tombes datées du deuxième et du troisième millénaire avant notre ère. Or les Thraces, comme les Gaulois, n’ont pas laissé d’écriture. Et les peuples sans écriture, ceux qui ne se sont pas nommés, ceux qui ne se sont pas racontés (même faussement), n’ont pas d’existence, même si leurs pièces d’orfèvrerie sont magnifiques, raffinées. Si vous voulez qu’on se souvienne de vous, il faut écrire. Ecrire et faire en sorte que vos écrits ne disparaissent pas dans quelque brasier. Je me demande parfois ce que les nazis avaient en tête lorsqu’ils brûlaient des livres juifs. Imaginaient-ils les faire disparaître tous, jusqu’au dernier ? N’est-ce pas une entreprise aussi criminelle qu’utopique ? N’était-ce pas plutôt une opération symbolique ?

A notre époque, sous nos yeux, d’autres manipulations ne laissent pas de me surprendre et de m’indigner. Comme j’ai l’occasion de me rendre souvent en Iran, il m’est arrivé de proposer à une agence connue d’emmener une petite équipe pour filmer le pays aujourd’hui, tel que je le connais. Le directeur de l’agence me reçoit et commence par me livrer son point de vue sur un pays qu’il ne connaît pas. Il me dit très exactement ce que je dois filmer. C’est donc lui qui décide des images que je dois rapporter d’un pays où il n’est jamais allé : des fanatiques qui se frappent la poitrine, par exemple, des drogués, des prostituées et ainsi de suite. Le projet ne s’est pas fait, inutile de le dire.

Nous voyons chaque jour à quel point l’image peut être trompeuse. Il s’agit de falsifications subtiles, d’autant plus difficiles à discerner qu’elles se présentent comme des « images », c’est-à-dire comme des documents. Et finalement, qu’on le croie ou non, rien n’est plus facile à travestir que la vérité.

Je me souviens, sur une chaîne de télévision, d’un documentaire sur Kaboul, une ville que je connais. Tous les plans étaient filmés en contre-plongée. On ne voyait que le sommet des maisons déchirées par la guerre et jamais les rues, les passants, les commerces. Venaient s’ajouter à cela les interviews de gens qui tous, unanimement, parlaient de l’état lamentable du pays. Et la seule illustration sonore, durant tout le documentaire, était un bruit de vent sinistre, de ceux qu’on entend dans les déserts de cinéma, mais monté en boucle. Il avait donc été choisi dans une sonothèque et ajouté à dessein, un peu partout. Le même bruit de vent, comme pouvait le reconnaître cette fois une « oreille exercée ». Alors même que les vêtements très légers que portaient les personnages filmés ne bougeaient absolument pas. Ce reportage était un pur mensonge. Un de plus.

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