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Le vicomte de Bragelonne Tome IV

Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome IV». Краткое содержание книги:

Dernière page de l'histoire des quatre amis, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis… Le règne de Louis XIV commence, chacun a vieilli et évolué, mais conserve sa personnalité d'autrefois. Dans ce livre, le héros est le vicomte de Bragelonne, qui n'est autre que le fils d'Athos, mais les anciens mousquetaires ne sont jamais loin quand il s'agit d'intrigues et d'aventures…
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Aramis fit une pause. Ce n’était pas pour écouter si le silence du bois était toujours le même, c’était pour reprendre sa pensée du fond de son esprit, c’était pour laisser à cette pensée le temps de s’incruster profondément dans l’esprit de son interlocuteur.

– Dieu fait bien tout ce qu’il fait, continua l’évêque de Vannes, et de cela je suis tellement persuadé, que je me suis applaudi dès longtemps d’avoir été choisi par lui comme dépositaire du secret que je vous ai aidé à découvrir. Il fallait au Dieu de justice et de prévoyance un instrument aigu, persévérant, convaincu, pour accomplir une grande œuvre. Cet instrument, c’est moi. J’ai l’acuité, j’ai la persévérance, j’ai la conviction; je gouverne un peuple mystérieux qui a pris pour devise la devise de Dieu: Patiens quia aeternus!

Le prince fit un mouvement.

– Je devine, monseigneur, dit Aramis, que vous levez la tête, et que ce peuple à qui je commande vous étonne. Vous ne saviez pas traiter avec un roi. Oh! monseigneur, roi d’un peuple bien humble, roi d’un peuple bien déshérité: humble, parce qu’il n’a de force qu’en rampant; déshérité, parce que jamais, presque jamais en ce monde, mon peuple ne récolte les moissons qu’il sème et ne mange le fruit qu’il cultive. Il travaille pour une abstraction, il agglomère toutes les molécules de sa puissance pour en former un homme, et à cet homme, avec le produit de ses gouttes de sueur, il compose un nuage dont le génie de cet homme doit à son tour faire une auréole, dorée aux rayons de toutes les couronnes de la chrétienté. Voilà l’homme que vous avez à vos côtés, monseigneur. C’est vous dire qu’il vous a tiré de l’abîme dans un grand dessein, et qu’il veut, dans ce dessein magnifique, vous élever au-dessus des puissances de la terre, au-dessus de lui-même.

Le prince toucha légèrement le bras d’Aramis.

– Vous me parlez, dit-il, de cet ordre religieux dont vous êtes le chef. Il résulte, pour moi, de vos paroles, que, le jour où vous voudrez précipiter celui que vous aurez élevé, la chose se fera, et que vous tiendrez sous votre main votre créature de la veille.

– Détrompez-vous, monseigneur, répliqua l’évêque, je ne prendrais pas la peine de jouer ce jeu terrible avec Votre Altesse Royale, si je n’avais un double intérêt à gagner la partie. Le jour où vous serez élevé, vous serez élevé à jamais, vous renverserez en montant le marchepied, vous l’enverrez rouler si loin, que jamais sa vue ne vous rappellera même son droit à votre reconnaissance.

– Oh! monsieur.

– Votre mouvement, monseigneur, vient d’un excellent naturel. Merci! Croyez bien que j’aspire à plus que de la reconnaissance; je suis assuré que, parvenu au faite, vous me jugerez plus digne encore d’être votre ami, et alors, à nous deux, monseigneur, nous ferons de si grandes choses, qu’il en sera longtemps parlé dans les siècles.

– Dites-moi bien, monsieur, dites-le-moi sans voiles, ce que je suis aujourd’hui et ce que vous prétendez que je sois demain.

– Vous êtes le fils du roi Louis XIII, vous êtes le frère du roi Louis XIV, vous êtes l’héritier naturel et légitime du trône de France. En vous gardant près de lui, comme on a gardé Monsieur, votre frère cadet, le roi se réservait le droit d’être souverain légitime. Les médecins seuls et Dieu pouvaient lui disputer la légitimité. Les médecins aiment toujours mieux le roi qui est que le roi qui n’est pas. Dieu se mettrait dans son tort en nuisant à un prince honnête homme. Mais Dieu a voulu qu’on vous persécutât, et cette persécution vous sacre aujourd’hui roi de France. Vous aviez donc le droit de régner, puisqu’on vous le conteste; vous aviez donc le droit d’être déclaré, puisqu’on vous séquestre; vous êtes donc de sang divin, puisqu’on n’a pas osé verser votre sang comme celui de vos serviteurs. Maintenant, voyez ce qu’il a fait pour vous, ce Dieu que vous avez tant de fois accusé d’avoir tout fait contre vous. Il vous a donné les traits, la taille, l’âge et la voix de votre frère, et toutes les causes de votre persécution vont devenir les causes de votre résurrection triomphale. Demain, après-demain, au premier moment, fantôme royal, ombre vivante de Louis XIV, vous vous assiérez sur son trône, d’où la volonté de Dieu, confiée à l’exécution d’un bras d’homme, l’aura précipité sans retour.

– Je comprends, dit le prince, on ne versera pas le sang de mon frère.

– Vous serez seul arbitre de sa destinée.

– Ce secret dont on a abusé envers moi…

– Vous en userez avec lui. Que faisait-il pour le cacher? Il vous cachait. Vivante image de lui-même, vous trahiriez le complot de Mazarin et d’Anne d’Autriche. Vous, mon prince, vous aurez le même intérêt à cacher celui qui vous ressemblera prisonnier, comme vous lui ressemblerez roi.

– Je reviens sur ce que je vous disais. Qui le gardera?

– Qui vous gardait.

– Vous connaissez ce secret, vous en avez fait usage pour moi. Qui le connaît encore?

– La reine mère et Mme de Chevreuse.

– Que feront-elles?

– Rien, si vous le voulez.

– Comment cela?

– Comment vous reconnaîtront-elles, si vous agissez de façon qu’on ne vous reconnaisse pas?

– C’est vrai. Il y a des difficultés plus graves.

– Dites, prince.

– Mon frère est marié; je ne puis prendre la femme de mon frère.

– Je ferai qu’une répudiation soit consentie par l’Espagne; c’est l’intérêt de votre nouvelle politique, c’est la morale humaine. Tout ce qu’il y a de vraiment noble et de vraiment utile en ce monde y trouvera son compte.

– Le roi, séquestré, parlera.

– À qui voulez-vous qu’il parle? Aux murs?

– Vous appelez murs les hommes en qui vous aurez confiance.

– Au besoin, oui, Votre Altesse Royale. D’ailleurs…

– D’ailleurs?…

– Je voulais dire que les desseins de Dieu ne s’arrêtent pas en si beau chemin. Tout plan de cette portée est complété par les résultats, comme un calcul géométrique. Le roi, séquestré, ne sera pas pour vous l’embarras que vous avez été pour le roi régnant. Dieu a fait cette âme orgueilleuse et impatiente de nature. Il l’a, de plus, amollie, désarmée, par l’usage des honneurs et l’habitude du souverain pouvoir. Dieu, qui voulait que la fin du calcul géométrique dont j’avais l’honneur de vous parler fût votre avènement au trône et la destruction de ce qui vous est nuisible, a décidé que le vaincu finira bientôt ses souffrances avec les vôtres. Il a donc préparé cette âme et ce corps pour la brièveté de l’agonie. Mis en prison simple particulier, séquestré avec vos doutes, privé de tout, avec l’habitude d’une vie solide vous avez résisté. Mais votre frère, captif, oublié, restreint, ne supportera point son injure, et Dieu reprendra son âme au temps voulu, c’est-à-dire bientôt.

À ce moment de la sombre analyse d’Aramis, un oiseau de nuit poussa du fond des futaies ce hululement plaintif et prolongé qui fait tressaillir toute créature.

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