Le vicomte de Bragelonne Tome IV
- Автор: Дюма Александр
- Серия: les trois mousquetaires #3
- Год: 11
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome IV». Краткое содержание книги:
– Il en résulte, poursuivit Aramis, que vous allez consulter pour vous mettre en repos avec votre conscience?
– Oui, monseigneur.
– Et que, si un supérieur vous ordonne, vous obéirez?
– Vous n’en doutez pas, monseigneur.
– Vous connaissez bien la signature du roi, monsieur de Baisemeaux?
– Oui, monseigneur.
– N’est-elle pas sur cet ordre de mise en liberté?
– C’est vrai, mais elle peut…
– Être fausse, n’est-ce pas?
– Cela s’est vu, monseigneur.
– Vous avez raison. Et celle de M. de Lyonne?
– Je la vois bien sur l’ordre; mais, de même qu’on peut contrefaire le seing du roi, l’on peut, à plus forte raison, contrefaire celui de M. de Lyonne.
– Vous marchez dans la logique à pas de géant, monsieur de Baisemeaux, dit Aramis, et votre argumentation est invincible. Mais vous vous fondez, pour croire ces signatures fausses, particulièrement sur quelles causes?
– Sur celle-ci: l’absence des signataires. Rien ne contrôle la signature de Sa Majesté, et M. de Lyonne n’est pas là pour me dire qu’il a signé.
– Eh bien! monsieur de Baisemeaux, fit Aramis en attachant sur le gouverneur son regard d’aigle, j’adopte si franchement vos doutes et votre façon de les éclaircir, que je vais prendre une plume si vous me la donnez.
Baisemeaux donna une plume.
– Une feuille blanche quelconque, ajouta Aramis.
Baisemeaux donna le papier.
– Et que je vais écrire, moi aussi, moi présent, moi incontestable, n’est-ce pas? un ordre auquel, j’en suis certain, vous donnerez créance, si incrédule que vous soyez.
Baisemeaux pâlit devant cette glaciale assurance. Il lui sembla que cette voix d’Aramis, si souriant et si gai naguère, était devenue funèbre et sinistre, que la cire des flambeaux se changeait en cierges de chapelle sépulcrale, et que le vin des verres se transformait en calice de sang.
Aramis prit la plume et écrivit. Baisemeaux, terrifié, lisait derrière son épaule:
«A.M.D.G.» écrivit l’évêque, et il souscrivit une croix au-dessous de ces quatre lettres, qui signifient ad majorem Dei gloriam. Puis il continua:
«Il nous plaît que l’ordre apporté à M. de Baisemeaux de Montlezun, gouverneur pour le roi du château de la Bastille, soit réputé par lui bon et valable, et mis sur-le-champ à exécution.
Signé: d’Herblay,
général de l’ordre par la grâce de Dieu.»
Baisemeaux fut frappé si profondément, que ses traits demeurèrent contractés, ses lèvres béantes, ses yeux fixes. Il ne remua pas, il n’articula pas un son.
On n’entendait dans la vaste salle que le bourdonnement d’une petite mouche qui voletait autour des flambeaux.
Aramis, sans même daigner regarder l’homme qu’il réduisait à un si misérable état, tira de sa poche un petit étui qui renfermait de la cire noire; il cacheta sa lettre, y apposa un sceau suspendu à sa poitrine derrière son pourpoint, et, quand l’opération fut terminée, il présenta, silencieusement toujours, la missive à M. de Baisemeaux.
Celui-ci, dont les mains tremblaient à faire pitié, promena un regard terne et fou sur le cachet. Une dernière lueur d’émotion se manifesta sur ses traits, et il tomba comme foudroyé sur une chaise.
– Allons, allons, dit Aramis après un long silence pendant lequel le gouverneur de la Bastille avait repris peu à peu ses sens, ne me faites pas croire, cher Baisemeaux, que la présence du général de l’ordre est terrible comme celle de Dieu, et qu’on meurt de l’avoir vu. Du courage! levez vous, donnez-moi votre main, et obéissez.
Baisemeaux, rassuré, sinon satisfait, obéit, baisa la main d’Aramis et se leva.
– Tout de suite? murmura-t-il.
– Oh! pas d’exagération, mon hôte; reprenez votre place, et faisons honneur à ce beau dessert.
– Monseigneur, je ne me relèverai pas d’un tel coup; moi qui ai ri, plaisanté avec vous! moi qui ai osé vous traiter sur un pied d’égalité!
– Tais-toi, mon vieux camarade, répliqua l’évêque, qui sentit combien la corde était tendue et combien il eût été dangereux de la rompre, tais-toi. Vivons chacun de notre vie: à toi, ma protection et mon amitié; à moi, ton obéissance. Ces deux tributs exactement payés, restons en joie.
Baisemeaux réfléchit; il aperçut d’un coup d’œil les conséquences de cette extorsion d’un prisonnier à l’aide d’un faux ordre, et, mettant en parallèle la garantie que lui offrait l’ordre officiel du général, il ne la sentit pas de poids.
Aramis le devina.
– Mon cher Baisemeaux, dit-il, vous êtes un niais. Perdez donc l’habitude de réfléchir, quand je me donne la peine de penser pour vous.
Et sur un nouveau geste qu’il fit, Baisemeaux s’inclina encore.
– Comment vais-je m’y prendre? dit-il.
– Comment faites-vous pour délivrer un prisonnier?
– J’ai le règlement.
– Eh bien! suivez le règlement, mon cher.
– Je vais avec mon major à la chambre du prisonnier, et je l’emmène quand c’est un personnage d’importance.
– Mais ce Marchiali n’est pas un personnage d’importance? dit négligemment Aramis.
– Je ne sais, répliqua le gouverneur.
Comme il eût dit: «C’est à vous de me l’apprendre.»
– Alors, si vous ne le savez pas, c’est que j’ai raison: agissez donc envers ce Marchiali comme vous agissez envers les petits.
– Bien. Le règlement l’indique.
– Ah!
– Le règlement porte que le guichetier ou l’un des bas officiers amènera le prisonnier au gouverneur, dans le greffe.
– Eh bien! mais c’est fort sage, cela. Et ensuite?
– Ensuite, on rend à ce prisonnier les objets de valeur qu’il portait sur lui lors de son incarcération, les habits, les papiers, si l’ordre du ministre n’en a disposé autrement.
– Que dit l’ordre du ministre à propos de ce Marchiali?
– Rien; car le malheureux est arrivé ici sans joyaux, sans papiers, presque sans habits.
– Voyez comme tout cela est simple! En vérité, Baisemeaux, vous vous faites des monstres de toute chose. Restez donc ici, et faites amener le prisonnier au Gouvernement.
Baisemeaux obéit. Il appela son lieutenant, et lui donna une consigne, que celui-ci transmit, sans s’émouvoir, à qui de droit.
Une demi-heure après, on entendit une porte se refermer dans la cour: c’était la porte du donjon qui venait de rendre sa proie à l’air libre.
Aramis souffla toutes les bougies qui éclairaient la chambre. Il n’en laissa brûler qu’une, derrière la porte. Cette lueur tremblotante ne permettait pas aux regards de se fixer sur les objets. Elle en décuplait les aspects et les nuances par son incertitude et sa mobilité.
Les pas se rapprochèrent.
– Allez au-devant de vos hommes, dit Aramis à Baisemeaux.
Le gouverneur obéit.
Le sergent et les guichetiers disparurent.
Baisemeaux rentra, suivi d’un prisonnier.