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Les Habits Noirs Tome V - Maman L?o

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Elle parvint pourtant à se composer un costume de coupe à peu près raisonnable et de nuances relativement neutres qui ne devaient pas convier les gamins des divers quartiers de Paris à lui faire dans la rue une escorte triomphale.

Quand elle eut regardé dans son miroir cassé l’ensemble de cette toilette sévère, elle se dit avec complaisance:

– Ça n’avantage pas une femme jeune encore, mais ça lui fiche l’air d’une ouvreuse des grands théâtres ou de la dame d’un président!

Il y avait sous son lit une boîte de sapin assez épaisse et cerclée de fer qu’elle retira pour l’ouvrir à l’aide d’une petite clef pendue à son cou.

Cette boîte contenait à la fois les archives et la fortune de Mme veuve Samayoux, première dompteuse des capitales de l’Europe. Il lui arrivait assez souvent d’en étaler le contenu sur son lit à ses heures de loisirs, car ceux qui ont acquis en ce monde quelque gloire aiment à feuilleter les pages de leur passé.

Maman Léo se croyait de bonne foi une personne célèbre, et peut-être ne se trompait-elle pas tout à fait. Aux Loges, à la fête de Saint-Cloud et à la foire au pain d’épices, peu de réputations pouvaient contrebalancer la sienne.

Vous souvenez-vous que nous la comparâmes une fois à la Sémiramis du Nord? On dit que la grande Catherine faisait collection des portraits de ses favoris, et cela devait encombrer tout un Louvre! Maman Léo, moins bien placée pour jeter le mouchoir aux princes et aux feld-maréchaux, avait une douzaine de miniatures à quinze francs auxquelles la boîte de sapin servait de galerie.

Pour donner une idée de la bonté de son cœur, nous dirons que le portrait de feu Samayoux était là comme les autres et avait le plus beau cadre.

Celui de maman Léo elle-même ne manquait point à la collection, mais il était sur une affiche enluminée que la dompteuse ne dépliait jamais sans un sentiment mélangé de fierté et de mélancolie.

– On ne peut pas être et avoir été, se disait-elle en regardant l’estampe qui la montrait à elle-même dans un maillot collant couleur orange et entourée de ses bêtes féroces, lesquelles semblaient admirer sa pose à la fois gracieuse et intrépide.

Sous l’affiche se trouvait un brevet d’armes, délivré, par galanterie peut-être, à Léocadie, «l’amour des braves», par les maîtres et prévôts de la ville de Strasbourg.

Il y avait encore des feuilles volantes nombreuses chargées d’une écriture lourde et incorrecte qui formaient le recueil complet des poésies fugitives de la dompteuse.

Vous eussiez retrouvé là l’ode si vigoureusement imprégnée de sensibilité que Mme Samayoux, en s’accompagnant sur la guitare, avait chantée à Maurice, le soir de leur première entrevue.

Ce fut celle-là que son regard chercha d’abord, et ses yeux se mouillèrent pendant qu’elle lisait cette strophe exprimant si bien les angoisses de sa pauvre âme:

Ah! puissent mes bêtes féroces un jour me dévorer

Plutôt que de continuer dans un pareil supplice;

On ne souffre pas longtemps à être mangé,

Et c’est pour toujours que mon bourreau est Maurice!

– C’est fini ces bêtises-là, murmura-t-elle, et c’est remplacé chez moi par le cœur d’une mère!

Sous la poésie enfin et tout au fond de la boîte, il y avait un paquet ficelé, composé de titres de rentes et de quelques autres bonnes valeurs.

Maman Léo prit le paquet, remit toutes les autres paperasses dans le coffre et le replaça sous le lit, après l’avoir fermé.

– Ça, pensa-t-elle tout haut d’un air triste mais résolu, je croyais bien que c’était le repos de mes vieux jours, mais ça va sauter comme un cabri sans faire ni une ni deux. Pour évader un quelqu’un, il faut de l’argent, c’est connu, afin de séduire les diverses racailles qui font dans la prison le métier de mes gardiens à la ménagerie. Il est peut-être bien tard pour recommencer sa fortune à l’âge que j’ai… Allons! c’est bon, pas de raisons! Si on ne refait pas sa fortune on mourra dans la misère, voilà tout! Il y en a eu bien d’autres, et mon garçon sera sauvé.

Elle sortit de sa maison roulante avec son paquet sous le bras et vint frapper à la porte de la baraque.

Échalot, probablement, n’avait pas dormi plus qu’elle, car il répondit au premier appel.

Le jour venait. Maman Léo se chargea de garder Saladin pendant qu’Échalot allait chercher le café au lait dans une de ces crémeries qui avoisinent les halles et qui ne ferment jamais.

On déjeuna. Échalot et sa patronne étaient émus tous les deux comme le matin d’une bataille, mais cela ne leur ôtait point l’appétit.

– Voilà l’ordre et la marche, dit la dompteuse, qui jusqu’alors avait mangé sans parler, on va fermer la boutique.

– Mais, objecta Échalot, M. Gondrequin et M. Baruque vont venir…

– Qu’ils aillent au diable voir si j’y suis! je me moque de tout, moi, vois-tu? Tu sais mon idée, il n’y a plus rien autre dans ma tête… J’en ai connu de plus fins que toi, dis donc, bonhomme, mais tu as du dévouement et ça suffira.

– S’il ne faut que risquer son existence…, commença Échalot.

– La paix! Il ne s’agit pas de jouer des mains, mais de traiter des affaires délicates. Tu vas mettre ton mioche dans sa gibecière et me suivre partout comme un chien.

– Et bien content, encore! dit Échalot; mais il y a le lion qui n’a pas passé une bonne nuit…

– Il peut crever s’il veut, et la baraque brûler! et le ciel tomber! Plie tes bagages, nous allons partir en guerre!

XXIII Le Rendez-vous de la Force

Je ne suis pas du tout parmi ceux qui insultent le Paris neuf, dont les larges voies s’inondent d’air et de lumière. Il a coûté, dit-on, ce Paris, beaucoup trop d’argent, mais la santé publique vaut bien la peine de n’être point marchandée.

Je lui reprocherais plutôt, à cette ville blanche et nouvelle, d’avoir dissipé en passant tout un trésor de souvenirs.

Sans nier la beauté un peu trop bourgeoise des fameux boulevards qui ne sauraient être habités que par des riches, je songe malgré moi à cet autre Paris, moins esclave du cordeau, où les palais n’avaient pas honte de se laisser approcher par les masures.

C’était le Paris historique, celui-là, dont chaque maison racontait une légende; et tenez! là-bas, au fond de ce vieux Marais par dessus lequel les embellissements Haussmann ont sauté pour arriver plus vite aux points stratégiques du faubourg Saint-Antoine, vous trouveriez encore tel écheveau de rues à la fois populaires et nobles dont le seul aspect vaut tout un volume de Dulaure ou de Saint-Victor.

Je me rappelle la mansarde où fut écrit mon premier livre: c’était en 1840, hélas! De ma fenêtre, donnant sur les derrières de la rue Pavée, je voyais les croisées de Mme de Sévigné, à l’hôtel Carnavalet, ce bijou de pierre qui n’échappera pas à l’épidémie des restaurations municipales; je voyais, dis-je, le logis de l’adorée marquise par dessus le roulage qui remplaçait la maison de Charles de Lorraine où fut le berceau des Guise.

Je voyais aussi le grand hôtel de Lamoignon, bâti par Charles IX pour le duc d’Angoulême, fils de Marie Touchet, celui-là même dont Tallemant des Réaux, le roi des bonnes langues, disait: «Il aurait été le plus grand homme de son siècle s’il eût pu se défaire de l’humeur d’escroc que Dieu lui avait donnée.»

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