Les chiennes savantes
- Автор: Despentes Virginie
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les chiennes savantes». Краткое содержание книги:
Stéphanie et une copine brune à elle sont venues s'asseoir à notre table. La fille était hôtesse dans un bar, grosses lèvres et mine boudeuse. Elles papotaient d'un ton acerbe, s'occupaient du cas de Cathy, à qui l'orga venait de faire une proposition de film X. Elles en parlaient avec un sérieux de membre du jury, comme si on allait leur demander de rendre un rapport. Stéphanie était réticente:
– … parce que, tu comprends, si demain elle change de vie, la vidéo elle se métamorphose pas en bluette, ça reste du hard crad.
L'orga regroupait plusieurs établissements. Notamment L'Endo, L'Arcade et le bar où la brune sévissait. Mainmise sur la ville, rayon business du sexe, monopole obtenu non sans mal. Mais qui ne souffrait plus aucune concurrence. Une section vidéo se mettait en place, embauchant des filles de l'orga. Roberta et la brune bouche-à-pipes auraient donné cher pour être appelées à tourner. Parce qu'il y avait tout ce bordel autour des actrices hard, et ça leur semblait moins dégradant de se faire filmer l'anus que d'officier dans le spectacle live. La brune faisait la moue:
– Ça ne me plairait pas à moi d'être choisie à cause de la dernière mode… Cathy ne les intéresse que parce que les Lolita sont demandées en ce moment, elle va faire trois films de genre et ce sera fini… Je préfère attendre un peu et me faire remarquer pour ma personnalité, tu vois… Mieux vaut partir à point, tu vois.
Elles prétendaient de concert que ça tombait sous le sens, échafaudaient des théories pour démontrer qu'il n'y avait pas de quoi être envieuses; d'ailleurs, elles ne l'étaient pas du tout. Roberta commentait gentiment:
– S'il faut avoir l'air d'une gamine pour être contactée, non merci, je préfère quand même avoir l'air d'une femme…
Puis la brune soufflait, balayait l'air de sa main aux ongles impeccablement vernis:
– De toute façon, si c'était au mérite ou aux capacités qu'on progressait dans l'orga, ça se saurait… Ici, c'est un véritable labyrinthe de protections et de privilèges… Et moi, je ne rentre pas dans ce genre de petites combines.
Mathieu a commenté:
– Ça tombe bien, c'est pas donné à tout le monde de réussir ses petites combines, tu sais…
Sourire galant, et il s'est levé pour rejoindre son comptoir. En passant, a ramassé quelques verres vides qui traînaient ça et là.
Tout le monde savait qu'en termes de traitement de faveur au sein de l'orga je battais de larges records, ça leur limitait le déblatérage et j'ai senti qu'elles seraient plus à l'aise si je les laissais entre elles.
J'ai pris mon verre et me suis levée à mon tour.
Saïd était juché sur un tabouret du comptoir, côté caisse enregistreuse. Il jouait aux dés sur un plateau vert avec l'autre serveur.
C'était un garçon qui s'habillait n'importe comment, mais portait les pires frusques de Portugais avec une classe impériale et donnait toujours l'impression de porter un costard. Il se tenait droit en même temps que voûté, mélangeait souplesse et rigidité. Comme un boxeur perpétuellement sur ses gardes, une bombe sur le qui-vive, en place pour l'explosion.
Je lui ai tendu la main:
– J'ai gardé ton chien cet après-midi, je suis passée le ramener à Laure tout à l'heure.
Il a souri:
– J'espère que t'as rien fait de sale avec Macéo?
– Non, ton chien je l'ai laissé tranquille. Ta femme, par contre, je l'ai trouvée chaude.
Il fallait faire bien attention avec Saïd, parce qu'on pouvait plaisanter, mais mieux valait s'arrêter juste avant épuisement de sa fibre humoristique.
Guillaume est entré, s'est arrêté au comptoir, côté tireuse à bière et distributeur de cacahuètes. Je l'ai rejoint.
Mathieu a rempli nos deux verres.
Chaleur dedans à chaque nouvelle gorgée de whisky, goût familier et bienfaisant. C'était l'heure de l'apéro, la porte crachait de nouvelles gens à intervalles réguliers.
Début de soirée, elles se ressemblaient toutes, une sorte de vaste récré. Je prenais du bon temps et je rigolais bien, continuité plus rassurante qu'étouffante.
JEUDI 7 DECEMBRE
14 H 25
Métal enfoncé dans le crâne dès que j'ai repris conscience, trop bu la veille. J'ai attrapé la bouteille d'eau et l'ai vidée d'un trait, ça soulageait mais tous les morceaux de ma tête derrière les yeux restaient lourds et mal en place.
Sonnerie du téléphone.
Je me suis péniblement soulevée pour regarder l'heure affichée en lettres vertes sur le magnétoscope. 14 h 30. J'étais de l'équipe du soir, il fallait que j'y sois à 16 h 30, ça me laissait juste le temps de récupérer figure humaine.
Le répondeur s'est enclenché. Sur le message Sheila chantait: Vous les copains, je ne vous oublierai jamais.
Le bip jouait la Lettre à Élise, je me sentais boueuse et écœurée.
La Reine-Mère, voix rauque et posée, l'élocution claire et distinguée:
– Bonjour. C'est un message pour Louise: tu ne travailles pas aujourd'hui, L'Endo est fermé. Mais j'ai besoin de te voir. Passe ce soir à 20 heures, évite les fantaisies horaires, s'il te plaît.
Ne se présentait jamais, considérait qu'on reconnaîtrait la voix.
J'avais travaillé dans le premier bar qu'elle avait racheté. Un rad poucrav fréquenté par des ploucs fauchés. Elle avait pris l'affaire en main. Succès fracassant. À force d'obstination et de briefs tonitruants, elle en avait fait un endroit rudement bien fréquenté. Se pressentant des compétences pour motiver les filles, elle avait ensuite ouvert un salon de massage, puis un autre, puis une boîte bien privée… Son bonhomme de parcours ne manquait pas d'éclat.
Elle m'avait à la bonne, à cause d'un truc spécial que je faisais aux clients, et parce que je ne la ramenais guère. Elle aurait bien voulu me faire tourner dans une de ses vidéos, elle venait parfois me voir sur piste et m'emmenait boire un verre après, elle bougonnait: «Y a de la monnaie à faire avec ton cul, toi, tu sais, c'est dommage que tu ne veuilles pas passer aux choses sérieuses…» Peine perdue, j'étais trop réticente.
Je ne le faisais pas avec les garçons. Je ne voulais jamais le faire, je n'étais pas faite pour ça.
Je n'en avais jamais pris la décision, je l'avais simplement toujours su. Ça m'était naturel, enterré loin dedans, évident, solide comme le roc.
Ni dans ma bouche, ni dans mon cul, ni dans mon ventre. Personne là-dedans, jamais. Dehors moi, tout ce petit monde, je n'étais pas faite pour ça.
Je ne l'avais jamais dit à personne. Je racontais ce qu'il fallait, pour que ça ne se sache pas. Je m'inventais des histoires, ça et là, je prenais soin de glisser quelques sous-entendus. Que ça ne se sache pas.
Je savais que si j'en parlais les gens le prendraient mal et n'y comprendraient rien. Ils en feraient tout un drame et voudraient discuter. Je les connaissais, les gens.
Et avec l'âpreté des imposteurs qui vivent dans la crainte confuse de se faire démasquer, je donnais le change avec application. Qu'on me laisse tranquille avec ça.
J'avais quelque chose dedans, je le savais, une sale chose bien à moi, qui devait rester cachée.
J'avais tellement pris le pli, de mentir, de dissimuler, je n'y pensais tout simplement jamais. Ça n'était pas important, ça ne regardait que moi.
L'annonce du «pas de travail» m'a incitée à me lever, puisque je n'avais rien à faire, autant en profiter.
Debout dans la cuisine, j'attendais que l'aspirine fonde dans un pétillement pénible. Guillaume avait mangé à la maison et n'avait pas débarrassé la table.
La porte de sa chambre donnait sur la cuisine, elle était restée grande ouverte. Pièce vide. Il avait dormi ailleurs. Plus moyen de faire resurgir le moment de la veille où l'on s'était séparés, j'étais donc incapable du moindre pronostic concernant l'heureuse élue.
Guillaume était mon frère cadet de un an, nous avions toujours habité ensemble.
Je suis allée m'installer dans son pieu, parce qu'il avait un sommier et pas moi. Et aussi parce qu'il lavait son linge chez la mère et il avait l'odeur de quand on était gamins. Il y avait une machine à la maison, mais Guillaume refusait de s'en servir: «Après il faut étendre le linge, personne te le repasse, c'est lourd.»
Un autre avantage de la chambre à Guillaume, c'est qu'on y entendait tout ce qui se passait chez les voisins. Deux érémistes probablement sponsorisés par leurs familles respectives, couchés du soir au matin. Un soir où j'avais perdu mes clés, j'avais été invitée à fumer le spliff chez eux en attendant que Guillaume rentre. Une piaule immense et peu meublée: deux matelas côte à côte en plein milieu, à même le sol, couverts de couettes et d'oreillers. Et tout autour de ce lit rayonnaient les choses indispensables, à portée de main. Cafetière, journaux, télécommande, télémagnétoscope-stéréo, boîtiers de vidéos, boîtiers de cassettes, bouteille d'eau, cendrier, feuilles à rouler, petits gâteaux, téléphone… Un bordel insondable et circulaire. La voisine était brune, portait souvent un anorak bleu comme ceux que les gosses de pauvres récupèrent au Secours Populaire pour partir en classe de neige. Ça n'était pas une gosse de pauvres, juste un genre qu'elle se donnait. Elle avait l'air gauche, mal dans sa peau. Comment elle était chienne, fallait l'entendre pour le croire, parce qu'à la voir on n'aurait pas cru. Ils forniquaient plus souvent qu'à leur tour, j'écoutais ça consciencieusement.