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Jean-Christophe Tome III

Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:

Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adressé à la génération suivante. Le héros, un musicien de génie, doit lutter contre la médiocrité du monde. Mêlant réalisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIXème siècle au début du vingtième.
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– Myrrha! demanda-t-il, la gorge contractée, dis-moi ce que tu penses…

Elle haussa les épaules, sourit, et se remit à travailler.

Il lui prit les mains, il lui enleva le chapeau qu’elle cousait:

– Laisse cela, laisse cela, et dis-moi…

Elle le regarda en face, et attendit. Elle voyait les lèvres de Christophe qui tremblaient.

– Tu penses, dit-il tout bas, que Ernst et Ada…?

Elle sourit:

– Parbleu!

Il eut un sursaut d’indignation:

– Non! Non! Ce n’est pas possible! Tu ne penses pas cela!… Non! Non!

Elle lui mit ses mains sur les épaules, et se tordit de rire:

– Que tu es bête, que tu es bête, mon chéri!

Il la secoua violemment:

– Ne ris pas! Pourquoi ris-tu? Tu ne rirais pas si c’était vrai. Tu aimes Ernst…

Elle continuait de rire, et, l’attirant vers elle, elle l’embrassa. Malgré lui, il lui rendit son baiser. Mais quand il sentit sur ses lèvres ces lèvres, chaudes encore des baisers fraternels, il se rejeta en arrière, il lui maintint la tête à quelque distance de la sienne; il demanda:

– Tu le savais? C’était convenu entre vous?

Elle fit: «oui», en riant.

Christophe ne cria point, il n’eut pas un mouvement de colère. Il ouvrit la bouche, comme s’il ne pouvait plus respirer; il ferma les yeux, et se serra la poitrine avec ses mains: son cœur éclatait. Puis il se coucha par terre, la tête enfoncée dans ses mains, et il fut secoué par une crise de dégoût et de désespoir, comme quand il était enfant.

Myrrha, qui n’était pas très tendre, eut pitié de lui; elle eut, sans le vouloir, un élan de compassion maternelle, elle se pencha sur lui, elle lui parla affectueusement, elle voulut lui faire respirer son flacon de sels. Mais il la repoussa avec horreur, et il se releva si brusquement, qu’elle eut peur. Il n’avait ni la force ni le désir de se venger. Il la regarda avec une figure convulsée de douleur:

– Gueuse, dit-il accablé, tu ne sais pas tout le mal que tu fais…

Elle voulut le retenir. Il s’enfuit à travers bois, crachant son dégoût de ces ignominies, de ces cœurs de boue, et de l’incestueux partage, auquel ils avaient prétendu l’amener. Il pleurait, il tremblait, il sanglotait de dégoût. Il avait horreur d’elle, d’eux tous, de lui-même, de son corps et de son cœur. Un ouragan de mépris se déchaînait en lui: depuis longtemps, il se préparait; tôt ou tard, la réaction devait venir contre la bassesse des pensées, les compromis avilissants, l’atmosphère fade et empestée, où il vivait depuis quelques mois; mais le besoin d’aimer, le besoin de se tromper sur ce qu’il aimait, avait retardé la crise tant qu’il avait été possible. Elle éclatait tout d’un coup: et c’était mieux, ainsi. C’était un grand souffle d’air et d’âpre pureté, une bise glacée qui balayait les miasmes. Le dégoût avait tué, d’un coup, l’amour de Ada.

Si Ada avait cru établir plus solidement par cet acte sa domination sur Christophe, cela prouvait, une fois de plus, son inintelligence grossière de celui qui l’aimait. La jalousie, qui attache les cœurs souillés, ne pouvait que révolter une nature jeune, orgueilleuse et pure, comme celle de Christophe. Mais ce qu’il ne pardonnait pas surtout, ce qu’il ne pardonnerait jamais, c’était que cette trahison n’était pas chez Ada le fait d’une passion, à peine d’un de ces caprices absurdes et dégradants, mais souvent irrésistibles, auxquels la raison féminine a peine quelquefois à ne pas céder. Non, – il comprenait maintenant, – c’était chez elle un désir secret de le dégrader, de l’humilier, de le punir de sa résistance morale, de sa foi ennemie, de le faire tomber au niveau commun, de le mettre à ses pieds, de se prouver à soi-même sa force malfaisante. Et il se demandait avec horreur: mais qu’est-ce donc que ce besoin de souiller, qui est chez la plupart, – de souiller ce qui est pur en eux et dans les autres, – ces âmes de pourceaux, qui goûtent une volupté à se rouler dans l’ordure, heureux quand il ne reste plus sur toute la surface de leur épiderme une seule place nette!…

Ada attendit deux jours que Christophe revînt. Puis elle commença à s’inquiéter, et lui envoya un billet caressant, où elle ne faisait allusion à rien de ce qui s’était passé. Christophe ne répondit même point. Il haïssait Ada d’une haine si profonde, qu’il n’avait même plus de mots pour l’exprimer. Il l’avait rayée de sa vie. Elle n’existait plus pour lui.

*

Christophe était délivré de Ada, mais il ne l’était pas de lui-même. C’était en vain qu’il tâchait de se faire illusion, et de revenir au calme chaste et fort du passé. On ne revient pas au passé. Il faut continuer sa route; et il ne sert à rien de se retourner, sinon pour voir les lieux où l’on passa, les lointaines fumées du toit sous lequel on dormit, s’effaçant à l’horizon, dans la brume du souvenir. Mais rien ne nous éloigne davantage de nos âmes anciennes, que quelques mois de passion. Le chemin tourne brusquement, le paysage change; il semble qu’on dise adieu, pour la dernière fois, à ce qu’on laisse derrière soi.

Christophe n’y pouvait consentir. Il tendait les bras vers le passé; il s’obstinait à faire revivre son âme d’autrefois, seule et résignée. Mais elle n’existait plus. La passion est moins dangereuse par elle-même, que par les ruines qu’elle accumule. Christophe avait beau ne plus aimer, il avait beau, – pour un moment, – mépriser l’amour: il était marqué de sa griffe; tout son être était pétri par lui; il y avait dans son cœur un vide qu’il fallait remplir. À défaut de ce terrible besoin de tendresse et de plaisir, qui consume les êtres qui y ont une fois goûté, il fallait quelque autre passion, fût-ce la passion contraire: la passion du mépris, de l’orgueilleuse pureté, de la foi dans la vertu. – Elles ne suffisaient pas, elles ne suffisaient plus à assouvir sa faim; elles n’étaient qu’un aliment d’un instant. Sa vie était une suite de réactions violentes, – des sauts d’un extrême à l’autre. Tantôt il la voulait ployer aux règles d’un ascétisme inhumain: ne mangeant plus, buvant de l’eau, se tuant le corps de marches, de fatigues, de veilles, se refusant tout plaisir. Tantôt il se persuadait que la force est la vraie morale chez les gens de sa sorte; et il se lançait à la chasse de la joie. Dans l’un et l’autre cas, il était malheureux. Il ne pouvait plus être seul. Il ne pouvait plus ne plus l’être.

L’unique salut pour lui, c’eût été de trouver une vraie amitié, – celle de Rosa peut-être: il s’y fût réfugié. Mais la brouille était complète entre les deux familles. Ils ne se voyaient plus. Une seule fois, Christophe avait rencontré Rosa. Elle sortait de la messe. Il avait hésité à l’aborder; et elle, de son côté, avait fait, en le voyant, un mouvement pour venir à sa rencontre; mais quand il voulut aller à elle, au travers du flot de fidèles qui descendaient les marches, elle détourna les yeux; et quand il fut près d’elle, elle le salua froidement, et passa. Il sentait dans le cœur de la jeune fille un mépris intense et glacé. Et il ne sentait pas qu’elle l’aimait toujours, et eût voulu le lui dire; mais elle se le reprochait, comme une faute et une sottise; elle croyait Christophe mauvais et corrompu, plus loin d’elle que jamais. Ainsi ils se perdirent l’un l’autre pour toujours. Et ce fut peut-être un bien, pour l’un comme pour l’autre. En dépit de sa bonté, elle n’était pas assez vivante pour le comprendre. En dépit de son besoin d’affection et d’estime, il eût étouffé dans une vie médiocre et renfermée, sans joie, sans peine, et sans air. Ils eussent souffert tous deux. Ils eussent souffert tous deux de se faire souffrir. La mauvaise chance qui les sépara, fut donc, en fin de compte, une bonne chance, peut-être, comme il arrive souvent, – comme il arrive toujours, – à ceux qui sont forts et qui durent.

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