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Jean-Christophe Tome III

Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:

Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adressé à la génération suivante. Le héros, un musicien de génie, doit lutter contre la médiocrité du monde. Mêlant réalisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIXème siècle au début du vingtième.
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Ils étaient arrivés à une clairière dans la forêt. Deux sentiers s’en détachaient. Christophe prit l’un. Ernst prétendit que l’autre menait plus rapidement au sommet de la colline, où ils voulaient aller. Ada fut de son avis. Christophe, qui connaissait le chemin pour l’avoir souvent pris, soutint qu’ils se trompaient. Ils n’en démordirent pas. Alors il fut convenu qu’on ferait l’expérience; et chacun paria qu’il arriverait le premier. Ada partit avec Ernst. Myrrha accompagna Christophe; elle feignait d’être convaincue qu’il avait raison; et elle ajoutait: «Comme toujours.» Christophe avait pris le jeu au sérieux; et, comme il n’aimait point perdre, il marchait vite, trop vite au gré de Myrrha, qui avait beaucoup moins de hâte que lui:

– Ne te presse donc pas, m’ami, lui disait-elle, de son ton ironique et tranquille, nous arriverons toujours avant.

Il fut pris d’un scrupule:

– C’est vrai, dit-il, je crois que je vais un peu trop vite: ce n’est pas de jeu.

Il ralentit le pas.

– Mais je les connais, continua-t-il, je suis sûr qu’ils courent, pour être là avant nous.

Myrrha éclata de rire:

– Mais non, mais non, ne t’inquiète pas!

Elle se pendait à son bras, elle se pressait étroitement contre lui. Un peu plus petite que Christophe, elle levait vers lui, en marchant, ses yeux intelligents et caressants. Elle était vraiment jolie et séduisante. Il la reconnaissait à peine: nul n’était plus changeant. Dans la vie ordinaire, elle avait la figure un peu blême et bouffie; et puis, il suffisait de la moindre excitation, d’une pensée joyeuse, ou du désir de plaire, pour que cet air vieillot disparût, pour que ses joues rosissent, pour que les plis des paupières, au-dessous et autour des yeux, s’effaçassent, pour que le regard s’allumât, et pour que toute la physionomie prît une jeunesse, une vie, et un esprit, que celle de Ada n’avait point. Christophe était surpris de sa métamorphose, et il détournait les yeux des siens: il était un peu troublé d’être seul avec elle. Elle le gênait, elle l’empêchait de rêver à son aise; il n’écoutait pas ce qu’elle disait, il ne lui répondait pas, ou bien tout de travers: il pensait – il voulait penser uniquement à Ada. Il pensait aux bons yeux qu’elle avait tout à l’heure, à son sourire, à son baiser; et son cœur débordait d’amour. Myrrha voulait lui faire admirer comme les bois étaient beaux, avec leurs petites branches fines sur le ciel clair… Oui, tout était beau: le nuage s’était dissipé, Ada lui était revenue, il avait réussi à briser la glace qui était entre eux; ils s’aimaient de nouveau; près ou loin l’un de l’autre, ils ne faisaient plus qu’un. Il respirait avec soulagement: que l’air était léger! Ada lui était revenue… Tout la lui rappelait… Il faisait un peu humide: n’aurait-elle pas froid?… Les jolis arbres étaient poudrés de givre: quel dommage qu’elle ne les vît pas!… Mais il se rappelait le pari engagé, et il hâtait le pas; il était préoccupé de ne pas se tromper de chemin. Il triompha, en arrivant au but:

– Nous sommes les premiers!

Il agitait joyeusement son chapeau. Myrrha le regardait en souriant.

L’endroit où ils se trouvaient était un long rocher abrupt, au milieu des bois. De la plateforme du sommet bordée de buissons de noisetiers et de petits chênes rabougris, ils dominaient les pentes boisées, les cimes des sapins qu’enveloppait une brume violette, et le long ruban du Rhin dans la vallée bleutée. Nul cri d’oiseau. Nulle voix. Pas un souffle. Une journée immobile et, recueillie d’hiver, qui se chauffe frileusement aux pâles rayons d’un soleil engourdi. Par instants, dans le lointain, le bref sifflet d’un train dans la vallée. Christophe, debout au bord du rocher, contemplait le paysage. Myrrha contemplait Christophe.

Il se retourna vers elle, d’un air de bonne humeur:

– Eh bien! les paresseux, je le leur avais bien dit!… Bon! il n’y a qu’à les attendre…

Il s’étendit au soleil, sur la terre crevassée.

– C’est cela, attendons,… dit Myrrha, se décoiffant.

Elle avait, dans le ton, quelque chose de si persifleur qu’il se releva, et la regarda.

– Quoi donc? demanda-t-elle tranquillement.

– Qu’est-ce que tu as dit?

– Je dis: Attendons. Ce n’était pas la peine de me faire courir si vite.

– C’est vrai.

Ils attendirent, couchés tous deux, sur le sol raboteux. Myrrha chantonnait un air. Christophe en fredonnait quelques phrases, Mais il s’interrompait à tout moment, l’oreille aux aguets.

– Je crois que je les entends.

Myrrha continuait de chanter.

– Tais-toi un instant, veux-tu?

Myrrha s’interrompait.

– Non, ce n’est rien.

Elle reprenait sa chanson.

Christophe ne tenait plus en place:

– Ils se sont peut-être perdus.

– Perdus? On ne peut pas se perdre. Ernst sait tous les chemins.

Une idée baroque traversa la tête de Christophe:

– S’ils étaient arrivés les premiers, et s’ils étaient repartis d’ici avant notre arrivée!

Myrrha, étendue sur le dos, et regardant le ciel, fut prise d’un fou rire au milieu de son chant, et faillit s’étrangler. Christophe s’obstinait. Il voulait redescendre à la station, où il disait que leurs amis devaient être déjà. Myrrha se décida enfin à sortir de son immobilité.

– Ce serait le bon moyen de les perdre!… Il n’a jamais été question de la station. C’est ici qu’on doit se retrouver.

Il se rassit près d’elle. Elle s’amusait de son attente. Il sentait son regard ironique qui l’observait. Il commençait à s’inquiéter sérieusement – à s’inquiéter pour eux: il ne les soupçonnait pas. Il se leva de nouveau. Il parla de retourner dans le bois, de les chercher, de les appeler. Myrrha eut un petit gloussement; elle avait tiré de sa poche une aiguille, des ciseaux et du fil; et elle défaisait et repiquait tranquillement les plumes de son chapeau: elle semblait installée pour tout un jour:

– Mais non, mais non, bêta, dit-elle. S’ils voulaient venir, est-ce que tu crois qu’ils ne viendraient pas tout seuls?

Il fut frappé au cœur. Il se retourna vers elle: elle ne le regardait pas, elle était occupée de son ouvrage. Il s’approcha:

– Myrrha! dit-il.

– Hé? fit-elle, sans s’interrompre.

Il s’agenouilla, pour la regarder de plus près:

– Myrrha! répéta-t-il.

– Eh bien donc? demanda-t-elle, en levant les yeux de son ouvrage, et le regardant en souriant. Qu’est-ce qu’il y a?

Elle eut une expression railleuse, en voyant sa figure bouleversée.

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