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La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]

Электронная книга - «La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]». Краткое содержание книги:

Dan, jeune Anglais, s’embarque en cette année 1963 pour chercher fortune dans les Hespérides, ce double continent que nous appelons l’Amérique. C’est qu’il est né dans un monde où l’histoire à suivi un autre cours : conquise par les Turcs, l’Europe n’a colonisé ni l’Amérique ni l’Afrique. Et Dan va découvrir au fil d’aventures tragiques et comiques l’empire aztèque du XXe siècle.
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Nous fîmes un excellent repas aux frais des Aztèques et par-dessus le marché ils étrillèrent nos chevaux. S’il s’en tenait strictement aux règles, l’officier était un brave homme ; il ne nous laissa pas entrer au Mexique mais fit tout son possible pour faciliter notre voyage, nous donnant des cartes, une boussole, des victuailles et même quelques cartouches. S’il avait su que j’étais un des assaillants de Taos, il n’aurait sans doute pas montré autant de générosité.

Avant de nous remettre en route, nous prîmes le temps, Takinaktu et moi, d’étudier la carte avec soin. Nous avions plus de deux mille kilomètres à parcourir, à travers un territoire sous la domination aztèque mais habité principalement par des sauvages occupant les régions boisées. Toutefois, des fermiers plus évolués avaient construit des villages sur une zone d’environ cent cinquante kilomètres de large, en bordure de la côte Est. Avec de la chance nous pouvions espérer faire le voyage en cinq ou six semaines, à condition de ne pas nous trouver en difficultés dans la région désertique que nous devions d’abord traverser. On disait que les nomades étaient des cannibales et des chasseurs de têtes, peut-être même les deux à la fois.

Bien sûr, rien ne nous empêchait de nous diriger vers l’Est pendant deux ou trois jours puis d’obliquer vers le Sud en direction du Mexique. J’aurais tant aimé montrer Tenochtitlan à Takinaktu, et aussi revoir mon vieil ami Quéquex ! Mais si une fois encore un représentant du pouvoir aztèque demandait à voir nos papiers, nous aurions des ennuis, Takinaktu se ferait expulser, on la renverrait d’où elle venait, nous n’aurions aucune chance d’atteindre un port. Il semblait plus sage de gagner la côte Est.

J’avais aussi une autre idée en tête. Le port vers lequel nous nous dirigions était situé dans le pays des Muskogees. C’était le pays d’Opothle, mon compagnon de traversée. Si nous choisissions cet itinéraire, j’aurais une chance de le revoir et de pouvoir le remercier pour le couteau qui m’avait été si utile.

Cela me décida. Nous irions vers l’Est.

Nous sortîmes de Pécos le matin suivant, et nous fîmes sonner bien des kilomètres de désert sous les sabots de nos chevaux avant de nous arrêter pour le bivouac. La nuit vint. Une nuit inquiétante, sans lune, constellée d’étoiles étincelantes dans un ciel très noir. La température tomba brutalement, comme cela arrive souvent dans le désert, même en été. Et au loin s’éleva l’étrange et troublant glapissement du loup de la prairie que les Mexicains appellent le coyote. Je ne saurais décrire les hurlements du coyote autrement qu’en disant combien il est difficile de s’endormir après avoir entendu ces cris sauvages qui semblent se déplacer tout au long de l’horizon. Je fis de mon mieux pour avoir l’air brave et insouciant. Mais ce que je savais des redoutables meutes de loups qui parcourent les épaisses forêts d’Europe ne me donnait guère envie de voir les coyotes de près.

Nous fîmes le guet chacun à notre tour, cette nuit-là. Le coyote ne s’approcha pas. À l’aube, après avoir déjeuné, nous reprenions notre voyage.

Maintenant que nous étions seuls, Takinaktu et moi, je me sentais mal à l’aise. Ma compagne montait à cheval, tirait à l’arc et découpait le gibier avec tant d’habileté qu’il m’arrivait d’oublier qu’elle était une fille. Jamais pour bien longtemps, toutefois. Si forte, si résistante qu’elle fût, elle n’en était pas moins femme, la plus belle que j’aie jamais connue, et je l’aimais pour sa force et pour la façon dont elle lisait Shakespeare, pour sa beauté, et pour un million d’autres choses, mais je ne trouverais jamais les mots pour le lui dire. Pourtant je crois qu’elle savait.

Cependant, l’absence de notre chaperon, Manco Huascar, loin de simplifier les choses les compliquait plutôt. Je crois que nous avions un peu peur l’un de l’autre, et peur aussi de ce qu’être amoureux signifiait réellement. Et cette gêne élevait entre nous des murailles. Lorsque nous rencontrions des ruisseaux assez profonds et assez propres four nous y baigner, Takinaktu s’éloignait de plus d’un kilomètre le long de la rive, malgré le danger qu’il y avait toujours à nous séparer. La nuit, nous dormions chacun d’un côté du feu, quand il eût été préférable de nous blottir l’un contre l’autre pour mieux nous protéger du froid. Lorsque nous bavardions, il y avait à présent dans nos propos une certaine réticence. S’il restait facile de discuter de Shakespeare, il nous était impossible de parler de ce que nous ressentions l’un pour l’autre.

Pourquoi faut-il que deux êtres qui ont toutes les raisons du monde de renverser les barrières qui les séparent préfèrent au contraire les renforcer ? J’aimerais bien le savoir. J’aimerais bien pouvoir revivre ce voyage vers l’Est avec Takinaktu. Je ne commettrais pas les mêmes fautes, ni celles dues à la timidité, ni les petits manques de tact, ni surtout l’erreur stupide, l’erreur catastrophique qui fut la cause de notre séparation.

Ne vous y trompez pas cependant : nous étions heureux de voyager ensemble et nous eûmes de bons moments. Manco Huascar ne me manquait pas le moins du monde. La plupart du temps nous parlions anglais et de jour en jour Takinaktu faisait des progrès. Nous passions nos soirées à traduireRoméo et Juliette du turc en anglais.

Le sixième jour après notre départ de Pécos les cannibales s’emparèrent de nous.

Le ciel était bleu et sans nuages, la chaleur du soleil très supportable ; les grandes plaines brunes semblaient sans fin. Ici et là le sol se soulevait en une colline au sommet aplati. J’étais de bonne humeur, détendu, joyeux même, et nous avancions au petit galop.

« Regarde », dit soudain Takinaktu.

Je me tournai dans la direction qu’elle m’indiquait de la main tendue et vis une troupe de cavaliers dont les silhouettes se détachaient nettement sur le bleu de l’horizon. Ils devaient être une douzaine et ils allaient très vite. J’éperonnai mon cheval. Takinaktu en fit autant. Toutefois je ne cherchais pas à me duper moi-même ; nous ne pouvions leur échapper.

Je dis, en guise de réconfort : « Une patrouille aztèque. »

« Des cannibales », rétorqua Takinaktu qui ne se payait jamais d’illusions.

Quand nous les avions découverts, ils étaient à plusieurs kilomètres. Le regard porte très loin dans ces pays plats. Cependant il leur fallut très peu de temps pour nous rejoindre. Quelques minutes plus tard ils tournoyaient autour de nous, agitant des javelots et des hachettes et hurlant d’une voix rauque dans un dialecte proche du nahuatl, pour nous ordonner de faire halte.

Des sauvages, oui, c’était bien le mot. Peints de rayures vives, avec pour tout vêtement une bande de cuir autour de la taille, le visage émacié, le regard farouche, ils avaient bien l’air de barbares, en effet. Pour la première fois depuis que je la connaissais, je vis l’ombre de l’effroi sur le visage de Takinaktu. Je ne pouvais d’ailleurs la blâmer de montrer de l’inquiétude. En s’échappant de ce minable village de la côte, elle avait commencé une vie nouvelle. À quoi bon avoir traversé tout un continent si c’était seulement pour finir en ragoût dans la marmite des cannibales ?

Elle demanda : « Que disent-ils ? »

« Ils veulent nous conduire à leur chef. Il nous jugera. »

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