La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Annie Saumont
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]». Краткое содержание книги:
Il n’y eut pas moyen de convaincre Tlasotiwalis que son plan était irréalisable. Même si j’avais pu lui montrer l’arsenal de Golubov, il n’aurait pas changé d’avis. Quelque chose en lui le poussait irrésistiblement à se battre pour la liberté de Kuiu, et tout en l’admirant, je ne pouvais montrer beaucoup d’enthousiasme pour une campagne militaire à l’avance vouée à l’échec.
Quand nous fûmes sortis de la maison du chef, Manco Huascar déclara :
« Nous partirons demain. Je ne veux pas prendre part à cette guerre. »
« Moi non plus. Mais ne pourrions-nous rester un peu plus longtemps ? »
« Si nous restons, le chef s’attendra à ce que nous l’aidions. Tu as vu les fusils russes ? Il vaut mieux partir avant que les troubles commencent. »
« Où irons-nous ? »
« Au Pérou. »
Interdit, je le regardai. Il était en exil et m’avait laissé entendre qu’il ne pouvait retourner à Cuzco sans risquer sa vie. Et voilà qu’il m’annonçait tranquillement son intention de rentrer chez lui et m’invitait à l’accompagner.
Il vit l’expression de mon visage et vivement expliqua qu’il était parti à l’étranger contre le désir de ses fidèles partisans qui souhaitaient le voir prendre la tête d’une révolte contre l’Inca Capac Yupanqui V, alors au pouvoir. Cela faisait plusieurs années qu’il parcourait les Hespérides cherchant à s’établir en quelque lieu d’où il pourrait lancer ensuite une attaque contre le Pérou. Et c’est pourquoi il avait suivi Topiltzin. Mais vu l’échec de ce projet il voulait essayer maintenant d’agir directement : retourner au Pérou, rassembler ses hommes et renverser Capac Yupanqui. C’était réalisable, disait-il, rappelant qu’au XVIIe siècle l’Inca Acahuallpa avait bien détrôné son demi-frère Huascar.
Rétrospectivement, je sais ce que j’aurais dû faire. J’aurais dû ignorer les plans hasardeux de Manco Huascar et me diriger vers le Sud pour y retrouver Sagaman Musa. J’avais fait déjà une sérieuse erreur en quittant l’Africain pour rester avec Manco. Et mon expérience des tentatives de prise de pouvoir, à Taos et à Kuiu, aurait dû me convaincre que si nous ne pouvions vaincre les garnisons de Taos, nous n’avions que fort peu de chance de conquérir le Pérou.
Il est facile pourtant de se bercer de vains rêves. Et le rêve d’un empire, je ne l’avais pas encore abandonné. C’est pourquoi je dis oui à Manco, bien que peu désireux de repartir en voyage après seulement deux jours d’un confort relatif. Et bien que pas du tout pressé de quitter Takinaktu.
J’allai la trouver et la mis au courant de ce qui se passait.
« Ton père mourra dans cette guerre, dis-je. Beaucoup d’hommes mourront avec lui. Kuiu sera détruit. Ne peux-tu faire quelque chose pour arrêter cette folie ? »
« Mon père a pris sa décision. Rien ne pourra l’en détourner. »
« J’aurais aimé rester ici, mais pas en temps de guerre. Dans huit jours, Kuiu sera rempli de veuves. Manco et moi, nous partons demain. »
Elle avança vivement la main et me saisit le poignet : « Emmène-moi avec toi. »
« Quoi ? »
« C’est ma seule chance de m’échapper. Dans la confusion de la guerre, mon père n’enverra pas ses hommes à ma recherche. Oh, emmène-moi, emmène-moi. Où allez-vous ? »
« Au Pérou. »
Ses yeux brillaient d’une ardeur farouche. Et quoique souhaitant la garder près de moi je ne peux dire que l’idée d’emmener une fille pour un si long voyage me ravissait. Elle parut lire mes pensées. « Je sais aller à cheval, dit-elle ; je sais tirer à l’arc. Je parle la langue des tribus que vous rencontrerez. Je me rendrai utile, tu verras. Je te le promets. Je suis aussi forte que toi. Tiens, lutte avec moi. Vas-y. Pousse-moi. »
Elle posa sa paume contre la mienne et appuya. Je compris qu’il s’agissait pour elle de me faire perdre l’équilibre et m’obliger à déplacer un pied, et me ressaisis juste à temps alors qu’elle allait me faire trébucher.
Takinaktu disait vrai. Son corps mince était presque aussi vigoureux que le mien. Une fois passé l’effet de surprise elle ne réussit pas à me déséquilibrer mais pendant un bon moment je n’arrivai pas non plus à vaincre. Enfin je la sentis faiblir. J’aimais le contact de sa main et n’étais pas pressé de gagner. Je finis tout de même par me montrer le plus fort. Elle céda. Et cela nous fit rire.
Elle demanda : « Puis-je aller avec vous ? »
Et je répondis : « Pourquoi pas ? »
J’avertis Manco Huascar. Il ne se montra pas enchanté de la nouvelle mais je lui déclarai que si Takinaktu ne nous accompagnait pas je resterais avec elle à Kuiu. La perspective de parcourir des milliers de kilomètres en solitaire lui souriait probablement encore moins que de le faire avec une fille de dix-sept ans. Il capitula.
Nous dûmes changer nos plans pour le départ afin de le garder secret. Au lieu de partir au matin nous nous éclipserions en pleine nuit. Les trois chevaux sur lesquels nous étions arrivés à Kuiu, Manco, Klagatch et moi, étaient reposés et bien nourris. Nous avions préparé en cachette nos modestes bagages. Nous ne voulions rien dire à Tlasotiwalis. C’était bien mal le payer de son hospitalité que de s’enfuir de nuit comme des voleurs, avec ou sans sa fille, mais l’annonce d’un départ aurait eu pour conséquence un repas d’adieux dans les règles et cela aurait risqué de compliquer les choses.
Au milieu de la nuit je me levai et me dirigeai sans bruit, à travers la grande maison silencieuse, vers l’endroit où dormait Takinaktu. En fait, elle était debout, habillée, et rassemblait dans un sac les objets auxquels elle tenait. Entre autres un petit livre très épais relié en cuir de cheval.
Je chuchotai : « Qu’est-ce que c’est ? »
Elle me le montra. Shakespeare. Les œuvres complètes. En turc.
Nous sortîmes de la maison sans incident. Manco Huascar s’occupait des chevaux. La lune n’était qu’un mince croissant et s’il y avait des guetteurs au village ils ne regardaient pas dans notre direction.
Avant d’aller plus loin, je pris Takinaktu par la main et l’attirai vers moi. Ses yeux qui fixaient les miens avaient le luisant de l’obsidienne polie. Je dis à voix basse : « Avant notre départ, une chose doit être claire : Une fois que nous serons partis, il n’est pas question de revenir sur nos pas. C’est un adieu à Kuiu pour toujours. »
« D’accord. »
« Bon. Alors, allons-y. »
Nous partîmes en courant vers le corral. Les longues jambes de Takinaktu ne se laissèrent pas distancer. Manco Huascar avait détaché les chevaux. Je repris la jument alezane, Manco prit l’étalon rouan, et Takinaktu le cheval que montait Klagatch. Nous échangeâmes un regard incertain. Enfin je fis un signe de tête en direction du Sud-Est, Manco frappa le flanc de sa monture et sortit du corral. Nous le suivîmes.
Bien des heures plus tard, une magnifique aube rose éclatait au-dessus des montagnes qui s’étendaient à notre droite. Nous n’avions pas une seule fois regardé en arrière. Takinaktu se révélait une excellente cavalière et je ne doutais pas que nous atteindrions notre destination sans encombre.
Tandis qu’une pâle lumière s’étendait sur tout le ciel, quelque chose en moi voulait chanter. Certes, je n’avais pas encore gagné de royaume ; mais j’étais un homme libre, parcourant un vaste pays au galop d’un cheval vigoureux, une belle fille à ses côtés. Je me montrais bien présomptueux, sans doute en considérant Takinaktu comme « mienne », car si elle l’était déjà d’une certaine manière, en beaucoup d’autres sens elle ne l’était pas, ainsi que je devais le découvrir plus tard.
Nous n’avions pas d’hésitations sur l’itinéraire à suivre. Nous retournerions au Mexique et prendrions le bateau pour le Pérou à Acapulco, le grand port de mer sur la côte Ouest. C’était le printemps, aussi n’aurions-nous pas à endurer les mêmes épreuves que lors de notre voyage d’hiver de Taos à Kuiu. Nous serions au Pérou à la fin de l’été. Je n’avais aucune idée du rôle que Takinaktu envisageait de jouer dans le renversement du gouvernement péruvien ; peut-être l’entreprise lui paraissait-elle aussi peu plausible, aussi irréelle qu’à moi-même. Mais pour le moment nous prétendions toujours nous en tenir à nos plans.