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La Reine étranglée

Электронная книга - «La Reine étranglée». Краткое содержание книги:

Faisant suite auRoi de fer,La Reine étrangléecommence au lendemain même de la mort de Philippe le Bel. Un prince de faible caractère, Louis X le Hutin, dont l'épouse, Marguerite de Bourgogne, est emprisonnée pour adultère, succède à un monarque exceptionnel.
Tandis que la Chrétienté attend un pape et que le peuple meurt de faim, les rivalités, les intrigues, les complots vont déchirer la cour de France et conduire barons, prélats, banquiers, et le roi lui-même, au fond d'une impasse dont ils ne pourront sortir que par le crime.
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La chère que faisait le prévôt au milieu d’un pays en famine était proprement scandaleuse. « Quand je pense, se disait Guccio, que je suis venu quérir de quoi nourrir Marie, et que c’est moi qui suis à goinfrer ! » Chaque bouchée accroissait sa haine ; et comme le prévôt, croyant se concilier son visiteur, présentait ses meilleures provisions et ses vins les plus rares, Guccio, à chaque rasade qu’on le forçait d’accepter, se répétait : « Il rendra compte de tout cela, ce malfaiteur. J’agirai si bien que je l’enverrai se balancer au bout d’une corde. » Jamais repas ne fut dévoré avec plus d’appétit de la part de l’invité, et si peu de bénéfice pour celui qui l’offrait. Guccio ne manquait pas une occasion de mettre son hôte mal à l’aise.

— J’ai appris que vous aviez acquis des faucons, messire Portefruit ? demanda-t-il soudain. Avez-vous donc le droit de chasser comme les seigneurs ?

L’autre s’étrangla dans son gobelet.

— Je chasse avec les seigneurs d’alentour, lorsqu’ils veulent bien m’y convier, répondit-il vivement.

Il chercha une nouvelle fois à dévier le cours de la conversation, et ajouta :

— Vous voyagez beaucoup, il me semble, messire Baglioni ?

— Beaucoup, en effet, répondit Guccio avec détachement. Je reviens d’Italie, où j’avais affaire pour le compte du roi auprès de la reine de Naples.

Portefruit se rappela que, lors de leur première rencontre, c’était d’une mission auprès de la reine d’Angleterre que Guccio revenait. Ce jeune homme devait être bien puissant qui paraissait surtout employé à courir vers les reines. En outre, il savait toujours les choses qu’on eût préféré taire…

— Maître Portefruit, les commis du comptoir que mon oncle possède à Neauphle sont réduits à bien grande misère. Je les ai trouvés malades de faim, et ils m’assurent qu’ils ne peuvent rien acheter, déclara soudain Guccio. Comment expliquez-vous que sur un pays si ravagé par la disette, vous imposiez des dîmes en nature, et passiez prendre et saisir tout ce qu’il y reste à mâcher ?

— Eh ! Messire Baglioni, c’est une grave question pour moi, et une grande affliction, je vous le jure. Mais je dois obéir aux ordres de Paris. Je suis tenu d’envoyer chaque semaine trois charrettes de vivres, comme tous les autres prévôts de par ici, parce que Monseigneur de Marigny craint l’émeute et veut tenir sa capitale en main. Comme toujours, c’est la campagne qui souffre.

— Et quand vos sergents ramassent de quoi emplir trois charrettes, ils peuvent aussi bien en remplir quatre et vous en garder une.

L’angoisse afflua au cœur du prévôt. Ah ! Le pénible dîner !

— Jamais, messire Baglioni, jamais ! Qu’allez-vous penser ?

— Allons, allons, prévôt ! D’où vient tout ceci ? s’écria Guccio en désignant la table. Les jambons, que je sache, ne viennent pas tout seuls se pendre à votre heurtoir. Et vos sergents ne sont pas prospères comme on les voit, à seulement lécher la fleur de lis de leur bâton ?

« Si j’avais su, pensa Portefruit, je l’aurais moins bien traité. »

— C’est que, voyez-vous, répondit-il, si l’on veut maintenir l’ordre dans le royaume, il faut nourrir honnêtement ceux qui ont charge d’y veiller.

— Assurément, dit Guccio, assurément. Vous parlez comme il faut. Un homme nanti d’un si haut office que le vôtre ne doit point raisonner comme les gens du commun, ni ne saurait agir de leur façon.

Il devenait soudain approbateur, amical, et paraissait se rendre entièrement aux vues de son interlocuteur. Le prévôt, qui avait bu à suffisance pour reprendre courage, donna dans le panneau.

— Ainsi pour les tailles d’impôts… reprit Guccio.

— Les tailles ? dit le prévôt.

— Eh bien, oui ! Vous les avez en fermage. Or il faut que vous viviez, que vous payiez vos commis… Alors forcément vous devez prélever plus que ce qui vous est requis par le Trésor. Comment vous y prenez-vous ? Vous doublez la taille, n’est-ce pas ? C’est ce que font à ma connaissance tous les prévôts.

— À peu près, dit Portefruit se laissant aller parce qu’il pensait avoir affaire à quelqu’un d’averti. Nous y sommes bien obligés. Déjà, pour avoir ma charge, j’ai dû fourrer la paume à l’un des commis de Marigny.

— Un commis de Marigny, vraiment ?

— Eh oui… et je continue de lui glisser une coquette bourse à chaque Saint-Nicolas. Il me faut partager aussi avec mon receveur, sans parler de ce que me regratte le bailli qui est au-dessus de moi. Au bout du compte…

— … il ne vous reste pas tellement pour vous-même, j’entends bien… Alors, prévôt, vous allez me porter aide, et moi je vais vous proposer un marché où vous ne perdrez point. Je suis en peine pour nourrir mes commis de Neauphle. Chaque semaine vous leur délivrerez en sel, farine, fèves, miel, et viande fraîche ou séchée, ce qui leur est de besoin et qu’ils vous paieront au meilleur prix de Paris, avec encore un petit surcroît de trois sols à la livre. Je me dispose même à vous laisser vingt livres d’avance, dit-il en faisant sonner sa bougette.

Le tintement de l’or acheva d’endormir la défiance du prévôt. Il discuta un peu, pour la forme, les poids et les prix. Il s’étonnait des quantités demandées par Guccio.

— Vos commis ne sont que trois. Leur faut-il vraiment tant de miel et de pruneaux ? Oh ! Je peux, je peux fournir…

Comme Guccio souhaitait emporter sur-le-champ quelques provisions, le prévôt le conduisit dans sa réserve qui ressemblait fort à un entrepôt.

Maintenant que le marché était conclu, à quoi bon dissimuler ? Et d’une certaine manière, le prévôt éprouvait de la satisfaction à montrer, impunément croyait-il, ses trésors alimentaires. Le nez en l’air, les bras courts, il s’agitait parmi les sacs de lentilles et de pois secs, humait les fromages, caressait de l’œil les chapelets de saucisses.

Bien qu’il eût passé deux heures à table, il semblait que l’appétit lui fût déjà revenu.

« Le gaillard mériterait qu’on le vienne piller à coups de fourches », pensait Guccio. Un valet prépara un fort paquet de victuailles qu’on dissimula dans une toile, et que Guccio fit accrocher à sa selle.

— Et si d’aventure, dit le prévôt en raccompagnant son hôte, vous manquiez vous-même, à Paris…

— Je vous remercie, prévôt, je m’en souviendrai. Mais sans doute ne tarderez-vous pas à me revoir. Et, de toute façon, soyez sûr que je parlerai de vous comme il faut.

Là-dessus Guccio repartit pour Neauphle, où il remit aux trois commis, éblouis et salivants, la moitié de son butin.

— Il en sera ainsi chaque semaine, leur dit-il. C’est chose convenue avec le prévôt. De ce qu’il vous fournira, vous ferez deux parts, l’une pour vous, l’autre qu’on viendra prendre de Cressay, ou que vous y porterez, bien prudemment. Mon oncle s’intéresse fort à cette famille qui est mieux en cour qu’elle n’en donne l’aspect ; qu’on veille donc à la ravitailler.

— Paieront-ils ces vivres en espèces, ou bien faudra-t-il en augmenter leur créance ? demanda le chef du comptoir.

— Vous tiendrez un compte à part que je surveillerai.

Dix minutes plus tard Guccio arrivait au manoir et posait au chevet de Marie de Cressay miel, fruits sèches et confiseries.

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