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La Reine étranglée

Электронная книга - «La Reine étranglée». Краткое содержание книги:

Faisant suite auRoi de fer,La Reine étrangléecommence au lendemain même de la mort de Philippe le Bel. Un prince de faible caractère, Louis X le Hutin, dont l'épouse, Marguerite de Bourgogne, est emprisonnée pour adultère, succède à un monarque exceptionnel.
Tandis que la Chrétienté attend un pape et que le peuple meurt de faim, les rivalités, les intrigues, les complots vont déchirer la cour de France et conduire barons, prélats, banquiers, et le roi lui-même, au fond d'une impasse dont ils ne pourront sortir que par le crime.
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— Les faucons milanais que je vous ai donnés l’automne passé vous font-ils bon service, au moins ? demanda Guccio.

Les deux frères baissèrent les yeux d’un air gêné. Puis Jean, l’aîné, se décida à dire en tirant sur sa barbe :

— Nous avons dû les céder au prévôt Portefruit, pour qu’il consentît à nous laisser notre dernier porc. D’ailleurs, nous n’avions plus de quoi les acharner.

— Vous avez eu grandement raison, répondit Guccio ; à l’occasion, je vous en procurerai d’autres.

— Ce blaireau de prévôt, s’écria Pierre de Cressay, ne s’est point fait meilleur, je vous jure, depuis la fois que vous nous avez tirés de ses griffes. Il est à lui seul pire que la disette, et il en double le mal.

— J’ai vergogne, messire Guccio, de la petite chère que je vais vous offrir à partager, dit la veuve.

Guccio mit à son refus beaucoup de délicatesse, alléguant qu’il était attendu à son comptoir de Neauphle.

— Je vais faire en sorte aussi de vous découvrir quelques victuailles, ajouta-t-il. Vous ne pouvez continuer ainsi, et surtout votre fille.

— Nous vous avons moult grâces de votre pensée, répondit Jean de Cressay, mais vous ne trouverez rien, fors l’herbe au long des chemins.

— Allons donc ! s’écria Guccio en frappant sur sa bourse. Je ne serais point Lombard si je n’y réussissais.

— L’or même n’est plus d’utilité.

— C’est bien ce que nous verrons.

Il était dit que Guccio, à chacun de ses passages dans cette famille, y jouerait le chevalier sauveur et non le créancier. Il ne songeait même plus à la dette de trois cents livres jamais acquittée depuis la mort du sire de Cressay.

Il piqua vers Neauphle, persuadé que les commis du comptoir Tolomei le tireraient d’affaire. « Tels que je les connais, ils ont dû prudemment engranger, ou bien ils savent où se fournir lorsqu’on a les moyens de payer ».

Mais il surprit les trois commis serrés autour d’un feu de tourbe ; ils avaient la mine cireuse et le nez tristement pointé vers le sol.

— Depuis deux semaines, tout trafic est arrêté, signor Guccio, lui déclara le chef de comptoir. On ne fait même point une opération par jour. Les créances ne rentrent pas, et il n’avancerait à rien d’ordonner saisie ; on ne prend pas le néant… Des provisions de bouche ?

Il haussa les épaules.

— Nous allons faire festin tout à l’heure d’une livre de châtaignes, poursuivit-il, et nous en lécher les lèvres pendant trois jours. Vous avez encore du sel à Paris ? C’est le manque de sel surtout qui fait dépérir. Si vous pouviez seulement nous en faire parvenir un boisseau ! Le prévôt de Montfort en a, mais il ne veut point le distribuer. Ah ! Celui-là n’est privé de rien, soyez-en certain ; il a rançonné tout l’alentour comme pays en guerre.

— Mais c’est une vraie peste, en vérité, que ce Portefruit ! s’écria Guccio. Je m’en vais lui parler, moi. Je l’ai déjà maté une fois, ce voleur.

— Signor Guccio… dit le chef du comptoir voulant, engager le jeune homme à la prudence.

Mais Guccio était déjà dehors et remontait à cheval. Un sentiment de haine comme il n’en avait jamais connu lui écartelait la poitrine. Parce que Marie de Cressay était en train de mourir de faim, il passait du côté des pauvres et des souffrants ; et à cela seul il eût pu s’apercevoir que son amour était vrai.

Lui, le Lombard, l’enfant de l’argent, il prenait brusquement parti pour le clan de la misère. Il remarquait à présent que les murs des maisons semblaient suer la mort. Il se sentait solidaire de ces familles chancelantes qui suivaient des cercueils, de ces hommes à la peau collée sur les pommettes et dont les regards étaient devenus des regards de bêtes.

Il allait planter sa dague dans le ventre du prévôt Portefruit ; il y était décidé. Il allait venger Marie, venger toute la province et accomplir un geste de justicier. Il serait arrêté, bien sûr ; il voulait l’être, et l’affaire irait loin. Son oncle Tolomei remuerait ciel et terre ; messire de Bouville et Monseigneur de Valois seraient avertis. Le procès viendrait devant le Parlement de Paris, et même devant le roi. Et alors Guccio s’écrierait : « Sire, voilà pourquoi j’ai tué votre prévôt…»

Une lieue et demie de galop lui calma un peu l’imagination. « Rappelle-toi, mon garçon, qu’un cadavre ne paie pas d’intérêts », avait-il entendu répéter par ses oncles banquiers, depuis sa petite enfance. Au bout du compte, chacun ne se bat bien qu’avec les armes qui lui sont propres ; Guccio, ainsi que tout Toscan aisé, savait assez convenablement manier les lames courtes, mais ce n’était pas là sa spécialité.

Il ralentit donc à l’entrée de Montfort-l’Amaury, mit son cheval et son esprit au calme, et se présenta à la prévôté. Comme le sergent de garde ne lui montrait pas tout l’empressement souhaité, Guccio sortit de dessous son manteau le sauf-conduit, scellé du sceau royal, que Valois lui avait fait établir pour les besoins de sa mission à Naples.

Les termes en étaient assez larges… « Je requiers tous baillis, sénéchaux et prévôts de porter aide et assistance… » pour que Guccio pût l’utiliser encore.

— Service du roi ! dit-il.

À la vue du sceau royal, le sergent de la prévôté devint aussitôt courtois et zélé, et courut ouvrir les portes.

— Tu feras manger mon cheval, lui ordonna Guccio.

Les gens sur lesquels nous avons eu une fois l’avantage se tiennent généralement pour battus d’avance dès qu’ils se retrouvent en notre présence. Veulent-ils regimber, cela ne change rien ; les eaux coulent toujours dans le même sens. Ainsi en était-il entre Portefruit et Guccio.

Les sourcils ronds, les joues rondes, la panse ronde, le prévôt, vaguement inquiet, roula plutôt qu’il ne marcha au-devant de son visiteur.

La lecture du sauf-conduit ne fit que le troubler davantage. Quelles pouvaient bien être les fonctions secrètes de ce jeune Lombard ? Venait-il enquêter, inspecter ? Le roi Philippe le Bel avait ainsi de ces agents mystérieux qui sous le couvert d’un autre métier parcouraient le royaume, faisaient leurs rapports ; et puis soudain, une grille de prison s’ouvrait…

— Ah ! Messire Portefruit, avant toute chose je veux vous apprendre, dit Guccio, que je n’ai point parlé en haut lieu de cette affaire de tailles de mutation, pour les sires de Cressay, qui nous donna occasion de nous rencontrer l’autre année. J’ai bien admis qu’il s’agissait d’une erreur. Ceci pour vous tranquilliser.

Belle manière, en effet, de rassurer le prévôt ! C’était lui dire en clair, dès l’abord : « Je vous rappelle que je vous ai pris en flagrant délit de prévarication, et que je puis le faire savoir quand je voudrai. »

La face lunaire du prévôt pâlit un peu, ce qui accentua, par opposition, la couleur vineuse de la tache de naissance qui lui couvrait la tempe et une partie du front.

— Je vous sais gré, messire Baglioni, de votre jugement, répondit-il. En effet, c’était une erreur. D’ailleurs j’ai fait gratter les livres.

— Ils avaient donc besoin d’être grattés ? remarqua Guccio.

L’autre comprit qu’il venait de prononcer une sottise dangereuse. Décidément ce jeune Lombard avait le don de lui brouiller la tête.

— J’allais justement me mettre à dîner, dit-il pour changer au plus vite de sujet. Me ferez-vous l’honneur de partager…

Il commençait de se montrer obséquieux. L’habileté commandait à Guccio d’accepter ; les gens ne se livrent jamais mieux qu’à table. Et puis Guccio depuis le matin avait beaucoup couru sans rien manger. Si bien qu’étant parti de Neauphle pour tuer le prévôt, il se retrouva confortablement assis en face de lui, et ne se servant de sa dague que pour trancher dans un cochon de lait, rôti à point, et qui baignait dans une belle graisse dorée.

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