D'ombre et de silence
- Автор: Giébel Karine
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Belfond
- ISBN: 978-2714478467
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «D'ombre et de silence». Краткое содержание книги:
C'est en cela que la nouvelle est un genre littéraire exigeant, difficile et passionnant. »
Karine Giebel
— Vous avez perdu la parole ?
Il s’assoit en face d’elle, continuant à sourire. À la rabaisser du regard.
— Vous n’étiez pas là, vendredi. Et je n’ai reçu aucun justificatif de votre part…
Enfin, elle tourne la tête vers lui. La nausée revient aussitôt. Soudaine, violente.
— Je suppose que vous avez eu un problème, continue Charmant. Je veux bien passer l’éponge. Mais il faudra rattraper votre journée de travail… Alors, ce soir, vous resterez plus tard. Ce soir et les autres soirs. C’est d’accord ?
Virginie ferme les yeux. Envie de le tuer. De lui planter un couteau dans le ventre. De lui écorcher la figure. Jusqu’à l’os.
— Si vous me touchez encore, je porte plainte…
Son sourire s’élargit.
— Pardon ?
— Je porte plainte, je vous dis !
— Vous voulez porter plainte contre moi ? Mais pour quelle raison ?
Elle se lève, lui fait face. Ses mains tremblent, ses lèvres aussi. Lui est de marbre.
— Je raconterai tout !
— Madame Leroy, pardonnez-moi, mais je ne comprends pas un traître mot de ce que vous me dites… Vous êtes sûre que vous allez bien ? Vous ne semblez pas dans votre état normal… Souhaitez-vous qu’on vous accompagne à l’infirmerie ?
Quand elle sent jaillir les larmes, elle se maudit. Charmant esquisse un nouveau sourire, plus cruel encore que le précédent. Puis il se lève.
— Prenez soin de vous, mon petit. Vous avez l’air fatigué, je vous assure.
Il quitte le bureau, elle tombe sur sa chaise, laisse les larmes couler franchement. Elle récupère son téléphone dans la poche de son jean, interrompt l’enregistrement.
Elle aurait dû se douter que ce salaud était trop intelligent pour tomber dans le piège.
Lundi midi
Virginie s’assoit sur la banquette en faux cuir située au milieu de la salle désertée. Le lundi, le musée est fermé au public et les employés peuvent en profiter. En face d’elle, l’une des œuvres majeures de Degas, Les Repasseuses. Le clou de l’exposition. Virginie n’y connaît rien en peinture. Les seuls tableaux qu’elle a vus en vrai dans sa vie, c’est ici. Pourtant, le travail du peintre éveille quelque chose au fond d’elle ; il accroît son désespoir.
Virginie est dans une impasse. Un coupe-gorge. Elle a écrit sa lettre de démission. Sait que si elle la remet à la DRH, elle n’aura droit à rien, pas même aux allocations chômage. Elle sait aussi qu’elle ne retrouvera pas de travail avant longtemps. Car si Charmant l’a recrutée, ce n’était pas pour son expérience fort limitée.
Je vous ai choisie parce que vous me faites bander.
Voilà ce qu’il lui a craché au visage, deux minutes avant de la violer.
Virginie consulte sa montre ; il est 13 h 30, elle doit rejoindre son bureau. Retrouver le monstre. Elle se lève, se dirige vers le fond de la salle. Mais soudain, elle s’immobilise face à une autre œuvre du maître. Elle reste pétrifiée de longues secondes, ne pouvant détacher ses yeux de la toile. Sa gorge se serre, les larmes reviennent.
Une chambre, modeste. Dans la lumière, une jeune femme prostrée, aux épaules dénudées. Dans l’ombre, un homme la regarde, comme un prédateur observerait sa proie. Sous le tableau, Virginie lit quelques lignes au sujet de l’œuvre.
« L’Intérieur, huile sur toile peinte en 1868–1869, communément appelée Le Viol, bien qu’Edgar Degas n’ait jamais accepté ce titre. »
Lundi soir
Virginie éteint son ordinateur, range ses dossiers. Elle prend son sac, cherche son téléphone. Il n’est pas sur le bureau, pas dans son sac. Elle se rend à la photocopieuse, se disant qu’elle l’a peut-être oublié là-bas. Mais là non plus, elle ne trouve rien. Elle rebrousse chemin, s’arrête devant une porte ouverte. Mme Reinhardt, la comptable, est encore là.
— Amélie, vous n’auriez pas trouvé un téléphone à l’étage ? J’ai perdu le mien !
— Il doit être dans votre bureau. Appelez-le avec votre fixe !
— Il est sur vibreur, vous savez bien que M. Charmant ne supporte pas les sonneries…
— Vous allez finir par le trouver, il n’a pas pu se volatiliser.
Virginie rejoint son bureau, renonce à trouver son téléphone et prend son sac. Partir, maintenant qu’il est encore temps. Elle presse le pas dans le couloir, appuie sur le bouton de l’ascenseur.
— Madame Leroy ?
Son sang se fige dans ses veines, sa tension monte en flèche. Elle se retourne. Charmant est quelques mètres derrière elle.
— Nous étions convenus que vous resteriez plus tard ce soir, non ?
— Je… Ma fille est malade. Je dois y aller.
— Soit. Mais dans ce cas, il est inutile de revenir demain. Ni après-demain, d’ailleurs.
La cabine arrive, les portes s’ouvrent, Virginie sent son cœur se déchirer. Mme Reinhardt choisit cet instant pour rejoindre l’ascenseur à son tour.
— Vous montez ou pas ? demande-t-elle.
À ses yeux, Virginie comprend que la comptable sait. Qu’elle n’ignore pas ce que Charmant est en train de faire. En silence, Virginie la supplie de ne pas l’abandonner. De l’aider.
— Non, Mme Leroy va rester un peu, assène Charmant. N’est-ce pas ?
La comptable pénètre dans l’ascenseur, adresse un sourire gêné à Virginie et appuie sur le bouton du rez-de-chaussée. Les portes se ferment. Ils ne sont plus que tous les deux. Seuls à l’étage.
Virginie, seule au monde.
Quand Virginie arrive chez elle, il est déjà 20 h 45. Il y a des voix, des rires, de la vie. Le bruit de fond d’une télévision.
— Virginie, c’est toi ?
La voix de Mathilde, sa sœur. Mais pour Virginie, les sons semblent lointains. Comme étrangers. Mathilde sort de la cuisine, vient l’embrasser.
— Qu’est-ce que tu as ? Tu es toute pâle… T’as eu un malaise ?
Virginie ne répond pas. Elle accroche son manteau au perroquet de l’entrée, se réfugie dans la salle de bains, s’y enferme. Elle arrache ses vêtements, les jette par terre. Elle se penche au-dessus du lavabo, ouvre le robinet, se rince la bouche pendant de longues minutes. Aussitôt après, c’est au-dessus des toilettes qu’elle se penche.
Virginie entre dans la cuisine, les cheveux mouillés, vêtue d’un simple peignoir. Ses enfants et sa sœur la dévisagent.
— T’es malade ? demande Mathilde.
— Ça va, rétorque Virginie. Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je t’avais dit que je viendrais te rendre la voiture ce soir…
— Qu’est-ce que tu as, maman ? questionne Marlène.
— Rien.
Jonas dévisage sa mère avec insistance, mais garde le silence.
— J’ai aidé Marlène à faire ses devoirs, j’ai fait faire une heure de conduite à Jonas et je leur ai préparé à manger, énonce Mathilde.
— Je sais, je rentre tard ! envoie sèchement Virginie. Mais c’est parce que je bosse, je te le rappelle !
— Ça va, calme-toi ! C’était pas un reproche.
Finalement, elle les abandonne et s’allonge sur le sofa du salon. Obscurité et solitude, c’est tout ce qu’elle demande. Tout ce qu’elle peut encore supporter.
Virginie a retrouvé son téléphone. Il était dans le tiroir du bureau de Charmant.
Si tu crois que tu vas réussir à me piéger, ma pauvre Virginie… Désormais, tu me remettras ton téléphone chaque matin et tu le récupéreras en fin de journée. Et chaque soir, tu resteras un peu avec moi. Sinon, je te dégage. Sans préavis et sans indemnités. Alors si tu veux que tes gosses aient à bouffer le mois prochain, sois gentille…