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Les tueurs de la République

Электронная книга - «Les tueurs de la République». Краткое содержание книги:

C'est l'un des secrets les mieux gardés de la République : en son nom et sur ordre des plus hautes autorités, des tueurs sont disponibles à tout moment pour éliminer des personnes jugées dangereuses pour la sécurité nationale ou conduire des guerres secrètes contre des ennemis présumés.
Oui, la France tue parfois pour régler des comptes. Oui, la France mène clandestinement depuis des décennies, au nom de la protection de ses intérêts, du Moyen-Orient à la Françafrique, des actions meurtrières inavouables : vengeances d'État, assassinats en série, attentats commandités par l'Élysée, guérillas sanglantes, éradication de chefs terroristes, emploi de mercenaires sulfureux ou de services secrets alliés peu regardants…
Pour ce faire, la DGSE dispose de son Service Action et, en marge de celui-ci, d'une cellule clandestine dont ce livre retrace l'histoire. Ses agents et des commandos des forces spéciales sont entraînés pour mener à bien ces exécutions ciblées, appelées « opération Homo » (pour homicide), ainsi que des opérations plus vastes de « neutralisation », souvent en marge des conflits déclarés. Les présidents successifs de la Ve République, de De Gaulle à Hollande, ont, chacun à leur manière, recouru à ce type d'actions, même s'ils s'en sont défendus.
Au cours d'une enquête de plusieurs années, Vincent Nouzille a recueilli des témoignages exclusifs et des documents inédits. Des acteurs clés qui ont donné ou obtenu ce « permis de tuer » éclairent ici cette face sombre du pouvoir.
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Le 11e Choc s’est brûlé les ailes dans une opération sur le territoire français où il n’aurait pas dû intervenir. Placé sous la coupe d’une Direction des opérations créée en 1989 à la DGSE, il continuera de mener des opérations tous azimuts, avec l’aval de ses supérieurs. Mais, après la guerre du Golfe et dans la perspective de la création de la Direction du renseignement militaire et du Commandement des opérations spéciales en 1992, l’état-major des armées fera pression pour y intégrer le SA, et principalement ses soldats d’élite. Avec leur directeur, Claude Silberzahn, ceux-ci se défendront bec et ongles, arguant de leur spécificité et de la nécessité de l’action clandestine, propre à la DGSE[236]. Pour calmer les esprits et clarifier les choses, le bras armé du SA sera finalement contraint, fin 1993, d’abandonner sa dénomination de 11e régiment parachutiste de choc. « C’était trop militaire et cela cultivait un côté nostalgie de la guerre d’Algérie qui n’était plus vraiment de mise[237] », explique un ancien officier du service. Le SA conservera ses commandos. Mais sans la bannière.

9.

Naissance des Alpha, la cellule clandestine de tueurs

« Plus jamais ça. » Après le scandale du Rainbow Warrior, les responsables de la DGSE sont traumatisés. Outre la réorganisation du SA, ils décident de tirer d’autres leçons de ce fiasco. Dans cette affaire, en effet, les « identités fictives » (IF) du commandant Alain Mafart et du capitaine Dominique Prieur, les faux époux Turenge, n’ont pas résisté longtemps à la perspicacité des policiers néo-zélandais. De simples coups de téléphone à Paris ont permis de remonter jusqu’à la « Boîte », boulevard Mortier. Autrement dit : les IF sont trop faciles à décoder. Elles ne constituent pas une protection assez solide pour couvrir des agents en opération à l’étranger. Cela les fragilise en cas de problème. Et cela expose trop directement la DGSE. Il faut donc changer de méthode, en particulier pour les actions les plus sensibles : les opérations Homo visant à éliminer des ennemis du pays.

Jusqu’à présent, lorsqu’une opération de ce type était ordonnée par les plus hautes instances politiques, les consignes étaient transmises à la direction du SA, au fort de Noisy-le-Sec. Ses responsables décidaient ensuite, selon les objectifs fixés, des moyens à employer pour l’exécution. Les agents à qui celle-ci était confiée venaient soit du centre de Cercottes, entraînés à la vie clandestine, soit de la base des nageurs de combat de Quélern, soit du centre de Perpignan, plus axé sur l’action paramilitaire avec sa nouvelle Force spéciale. Fin 1985, les chefs du SA optent pour une nouvelle approche. Désormais, les opérations Homo relèveront exclusivement d’un groupe spécialement créé au sein du SA : la cellule Alpha. Celle-ci sera organisée de manière encore plus clandestine que le SA. Dans le secret le plus total. Les ordres viendront toujours « d’en haut », sans intermédiaire. Par conséquent, les opérations Homo sont rebaptisées par certains initiés, en langage codé, opérations Alpha.

Pour la première fois, plusieurs acteurs de cette aventure méconnue, ex-responsables de la DGSE ou anciens membres du Service Action, ont accepté d’en parler, sous couvert d’anonymat[238]. Leurs souvenirs précieux, sans être exhaustifs, se complètent.

Des « terroristes » en ligne de mire

Selon les témoins que j’ai rencontrés, la création de la cellule Alpha est effectivement décidée fin 1985-début 1986, dans la foulée de l’affaire du Rainbow Warrior. « Il fallait absolument compartimenter davantage les opérations Homo, afin qu’on ne puisse jamais remonter jusqu’au service, qu’on ne soit jamais pris. Les Alpha ont été créés pour disposer d’une équipe d’agents super-clandestins », confirme un ancien dirigeant du SA.

La cellule va fonctionner sans anicroche durant plus d’une quinzaine d’années, de 1987 à 2002. Elle commence à être opérationnelle après la série d’attentats terroristes qui frappent la France en 1986–1987, justifiant, aux yeux de ses promoteurs, la traque de certains « terroristes » en Europe, au Moyen-Orient ou en Afrique. « À partir de 1986, nous avions moins de scrupules, se souvient un ancien officier supérieur du service qui a suivi les préparatifs. Nous avons axé nos stages de formation sur des cas réels. Nous voulions connaître les cellules terroristes, les identifier, préparer des opérations. Nous avons donc repéré des cibles. Mais, entre 1986 et 1988, peut-être à cause du souvenir du Rainbow Warrior et de la cohabitation entre Mitterrand et Chirac, nous n’avons pas eu beaucoup de feux verts, pas de consignes claires, plutôt des ordres alambiqués. Ensuite, le programme est monté en puissance, avec pas mal d’entraînements, et les Alpha ont été employés. Moins que certains ne l’auraient voulu, ce qui était parfois frustrant, parce qu’on aurait pu éliminer beaucoup de terroristes sur lesquels nous avions des dossiers complets, avec des photos, des profils, des repérages. Mais les Alpha ont eu quelques missions. Très peu de gens, au SA, étaient au courant. Tout était parfaitement cloisonné. »

Selon nos sources, les Alpha sont donc intervenus à plusieurs reprises. Des « terroristes » moyen-orientaux ont été visés à la fin des années 1980. Des cibles serbes ont été atteintes en ex-Yougoslavie. Des réseaux « djihadistes » — notamment des Algériens du GIA (Groupe islamique armé), puis du GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) — se sont retrouvés dans le viseur de la cellule Alpha durant la guerre civile des années 1990 en Algérie, au moment de la Coupe du monde de football organisée en France en 1998, puis lors du passage à l’an 2000, quand des risques d’attentat ont été détectés. « Nous avons ciblé de plus en plus de terroristes dès 1991, avec l’Irak et l’Algérie, explique un ancien cadre du SA qui suivait ces missions. Après l’affaire de l’Airbus d’Alger, fin 1994, qui s’est terminée avec son assaut à Marignane, nous avons élargi nos cibles. Nous avons souvent fait des repérages ou émis des avertissements, sans aller jusqu’à la neutralisation. Nous faisions ainsi passer des messages à certains, afin de leur faire comprendre qu’ils étaient dans notre collimateur s’ils continuaient, et de les inciter à changer de comportement. C’était subtil, parce qu’il s’agissait de faire pression sur des gens sans qu’on puisse nous accuser, tout en se faisant parfaitement comprendre. »

Certains « terroristes » ont ainsi découvert des impacts de balles à leur domicile ou sur leur véhicule, en guise de premier « avertissement ». Le leader libyen Mouammar Kadhafi aurait reçu, durant la guerre du Golfe, des émissaires suggérant que sa famille et lui-même auraient de graves problèmes s’il s’avisait de soutenir Saddam Hussein ou de commanditer des attentats en France. Après la guerre en ex-Yougoslavie, des criminels de guerre serbes ont été discrètement avertis qu’ils vivraient dangereusement s’ils ne se rendaient pas, tôt ou tard, à la justice. « Le but n’était pas forcément de se servir des Alpha de manière intensive, mais de pouvoir disposer de cette arme de dissuasion », témoigne un ancien directeur de la DGSE qui dit avoir été précautionneux dans leur emploi.

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236

Voir Claude Silberzahn, avec Jean Guisnel, Au cœur du secret, op. cit., p. 189–190.

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237

Entretien avec l’auteur, octobre 2013.

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238

Tous les témoignages recueillis pour ce chapitre l’ont été entre 2012 et 2014. Pour des raisons de confidentialité des sources, nous ne précisons pas les dates.

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