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Les tueurs de la République

Электронная книга - «Les tueurs de la République». Краткое содержание книги:

C'est l'un des secrets les mieux gardés de la République : en son nom et sur ordre des plus hautes autorités, des tueurs sont disponibles à tout moment pour éliminer des personnes jugées dangereuses pour la sécurité nationale ou conduire des guerres secrètes contre des ennemis présumés.
Oui, la France tue parfois pour régler des comptes. Oui, la France mène clandestinement depuis des décennies, au nom de la protection de ses intérêts, du Moyen-Orient à la Françafrique, des actions meurtrières inavouables : vengeances d'État, assassinats en série, attentats commandités par l'Élysée, guérillas sanglantes, éradication de chefs terroristes, emploi de mercenaires sulfureux ou de services secrets alliés peu regardants…
Pour ce faire, la DGSE dispose de son Service Action et, en marge de celui-ci, d'une cellule clandestine dont ce livre retrace l'histoire. Ses agents et des commandos des forces spéciales sont entraînés pour mener à bien ces exécutions ciblées, appelées « opération Homo » (pour homicide), ainsi que des opérations plus vastes de « neutralisation », souvent en marge des conflits déclarés. Les présidents successifs de la Ve République, de De Gaulle à Hollande, ont, chacun à leur manière, recouru à ce type d'actions, même s'ils s'en sont défendus.
Au cours d'une enquête de plusieurs années, Vincent Nouzille a recueilli des témoignages exclusifs et des documents inédits. Des acteurs clés qui ont donné ou obtenu ce « permis de tuer » éclairent ici cette face sombre du pouvoir.
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Dépêché à Nouméa, le ministre des DOM-TOM, Bernard Pons, est bientôt rejoint par le général Norlain, chef du cabinet militaire de Chirac. La tension devient palpable. L’île d’Ouvéa, déclarée « zone militaire », est interdite aux journalistes. Le patron du GIGN, le capitaine Philippe Legorjus, est aussi envoyé sur place avec ses hommes et des membres de l’Escadron parachutiste d’intervention de la gendarmerie nationale (EPIGN). Aux côtés du substitut du procureur, Jean Bianconi, il tente une médiation avec les ravisseurs, avant d’être lui-même retenu prisonnier pendant quelques heures. Quelques-uns des gendarmes qui l’accompagnent sont pris en otages, ce qui porte le nombre total d’otages à vingt-deux, retenus dans une grotte située près du village de Gossanah. Parmi eux, le capitaine Jean-Pierre Picon, qui était présent en 1985 lors de la mort d’Éloi Machoro. Mais les ravisseurs ne l’identifient pas.

Le 29 avril, Bernard Pons demande au général Vidal d’étudier « sérieusement » une « action de force » pour libérer les otages. Le gradé envisage différents scénarios d’intervention armée, y compris un bombardement aérien, vite écarté. Un assaut surprise sur la grotte est privilégié. Il doit mobiliser principalement des gendarmes du GIGN et de l’EPIGN, des commandos Hubert de la marine nationale dirigés par le capitaine de corvette Jayot, et un détachement d’une trentaine d’hommes du 11e Choc de la DGSE, sous la houlette du lieutenant-colonel D.

Les militaires du SA, censés opérer clandestinement et uniquement en territoire étranger, sont employés ici en uniforme et sur le sol français. L’ancien patron de la DGSE, le général François Mermet, le reconnaît : « Nous étions en appui des militaires sous le commandement du général Vidal qui était sur place, ce qui avait l’inconvénient de sortir le Service Action de la clandestinité. Nous n’étions pas en première ligne, mais, comme nos forces ont été engagées en uniforme, j’ai demandé que le colonel Jean Heinrich, chef du SA, soit mis dans la boucle des décisions[226]. » L’ambiguïté de cette « mise à disposition » de forces du SA s’explique aussi par un contexte particulier. En réalité, des officiers du 11e Choc se sont manifestés pour participer à cette intervention en Nouvelle-Calédonie, qui s’annonçait comme une « première » réunissant le gratin des commandos. « Nous avions fait peu d’opérations et nous avions besoin d’expérience, témoigne un ancien de la Force spéciale du SA. De plus, nous venions de nous entraîner avec le GIGN à Dreux, en simulant une libération d’otages dans un avion, qui s’était très bien passée. Nous nous étions coordonnés en nous répartissant les missions : le 11e Choc devait sécuriser la cuvette d’Ouvéa et le GIGN traiter la grotte elle-même[227]. »

Des morts et des actes inexcusables

Alors que se profile le deuxième tour de l’élection présidentielle, qui oppose le président François Mitterrand et son Premier ministre Jacques Chirac, les autorités politiques valident cette opération, baptisée Victor. Selon le général Vidal, elle a « deux chances sur trois de réussir avec des pertes acceptables et une chance sur trois d’aboutir à des pertes très élevées. […] [Dans] le meilleur des cas, il y aura un à deux tués et six à huit blessés, et dans le pire des cas une dizaine de tués et une vingtaine de blessés[228] ».

À Matignon, Jacques Chirac donne son accord le 3 mai 1988 à 9 heures du matin, après avoir demandé au général Vidal ce que « feraient les Israéliens ou Margaret Thatcher » en pareilles circonstances : « Ils feraient l’opération », a répondu le militaire. « Nous allons la faire[229] », a alors déclaré Chirac. D’abord réticent, François Mitterrand finit, en milieu de journée, par se rallier à l’intervention. Il insiste sur l’« obligation morale » de délivrer les otages et d’« évite[r] le massacre des Kanaks[230] ». Le capitaine Philippe Legorjus a transmis par fax à son ami Christian Prouteau, à l’Élysée, sa propre évaluation, plus élevée, des victimes possibles : « À partir du moment où l’engrenage militaire était déclenché, il était prévisible qu’il y aurait des morts, se souvient-il. Il aurait même pu y en avoir plus. J’ai écrit qu’il y aurait de dix à vingt morts s’il faisait mauvais temps et de trente à cinquante s’il faisait beau, car les ravisseurs seraient alors à leur poste. Mais j’ai écrit cela à Prouteau en disant que je n’étais pas là pour faire des paris[231]. »

L’opération est lancée le 5 mai à 6 h 10, sous un ciel couvert, avec soixante-quinze hommes. Les ravisseurs ouvrent rapidement le feu, tuant deux soldats du 11e Choc, l’adjudant Régis Pedrazza et le soldat Jean-Yves Véron, et blessant deux gendarmes. Le capitaine Legorjus, censé diriger ses gendarmes du GIGN, est de plus en plus hésitant. Il reconnaîtra avoir eu des « absences dangereuses » durant le raid et s’être mis en retrait[232]. Ses hommes le lui reprocheront vertement. Ils le mettront au ban de leur groupe, ce qui conduira à son départ du GIGN quelque temps après. C’est son adjoint, Michel Lefèvre, qui mène le deuxième assaut, de 12 h 10 à 13 h 20, avec les commandos Hubert et le 11e Choc[233]. Les tirs sont complétés par l’usage de lance-flammes.

Les otages réussissent à sortir par une cheminée naturelle située au fond de la grotte. Ils sont tous libérés sains et saufs. Mais on dénombre dix-neuf morts kanaks : dix-huit ont été tués sur place, dont le chef militaire des ravisseurs, Wenceslas Lavelloi, exécuté, selon l’autopsie, d’une balle dans la tête, et un jeune porteur de thé, Waina Amossa, également mort par balle, probablement après la fin des combats. Le leader des ravisseurs, Alphonse Dianou, blessé et soigné dans un premier temps par un médecin du 11e Choc, décède de manière suspecte durant son transfert vers l’aéroport d’Ouvéa. L’analyse de ses blessures conduira la justice à les attribuer à un « passage à tabac post-assaut ».

Aussitôt, la polémique enfle. Le FLNKS accuse les forces armées d’avoir assassiné ses militants de sang-froid. Les militaires en charge de l’opération Victor nient toute exaction. Ils plaident la légitime défense et le sauvetage réussi des otages. Mais des dissensions apparaissent entre le GIGN et les forces spéciales, chacun se renvoyant la balle. Une enquête interne aux armées conclura que des « sévices » ont été infligés à Alphonse Dianou et évoquera des « actes individuels inexcusables », sans parler d’exécutions sommaires[234].

Quant aux hommes du SA, ils quittent aussitôt la Nouvelle-Calédonie avec une grande amertume. Officiellement, ils n’étaient pas là. Le général Vidal a demandé au capitaine Legorjus de ne pas mentionner publiquement la présence de la DGSE et des commandos Hubert. Tout juste apprendra-t-on que deux militaires des « forces spéciales » sont morts durant le raid. « Nous sommes rentrés à Paris dans une ambiance morose, se souvient l’un des membres du commando. Nous avions perdu deux d’entre nous dans des conditions de combat difficiles[235]. » Les relations se refroidissent entre le 11e Choc et le GIGN : il n’y aura plus d’entraînements communs pendant des années.

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226

Entretien avec l’auteur, avril et septembre 2014.

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227

Entretien avec l’auteur, octobre 2013.

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228

Courrier cité dans le documentaire d’Elizabeth Drévillon, « Grotte d’Ouvéa : autopsie d’un massacre », France 2, 2011. Voir aussi Général Vidal, Grotte d’Ouvéa, op. cit., p. 101.

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229

Voir le documentaire « Grotte d’Ouvéa : autopsie d’un massacre », et Général Vidal, Grotte d’Ouvéa, op. cit., p. 98 sq.

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230

Pierre Favier et Michel Martin-Roland, La Décennie Mitterrand, t. 2, op. cit., p. 924. La note du ministre de la Défense, André Giraud, au chef d’état-major des armées, datée du 3 mai 1988 à 16 h 15, précise : « Dans la stricte limite imposée d’une part par la sauvegarde de la vie des otages, d’autre part par la sécurité des forces engagées, vous vous efforcerez de limiter la perte de vies humaines parmi les ravisseurs. » Cité dans Alain Picar, Ouvéa. Quelle vérité ?, Éditions LBM, 2008, p. 209.

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231

Entretien avec l’auteur, décembre 2012.

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232

Voir Philippe Legorjus et Jacques Follorou, Ouvéa, la République et la morale, Plon, 2012, p. 19.

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233

Voir le témoignage de Michel Lefèvre, Ouvéa. L’histoire vraie, Éditions du Rocher, 2012.

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234

Voir notamment Alain Rollat et Edwy Plenel, Mourir à Ouvéa. Le tournant calédonien, La Découverte/Le Monde, 1988.

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235

Entretien avec l’auteur, mai 2013.

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