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Les Essais – Livre I

Электронная книга - «Les Essais – Livre I». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-m?me la mati?re de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivit? qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la litt?rature fran?aise, quoique l'un des plus anciens. ? la mort de son ami La Bo?tie, Montaigne d?cide en effet de prendre la plume pour perp?tuer leurs discussions si f?condes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abord?s, de l'amiti? ? l'?ducation, de la philosophie ? la lecture, de la religion ? la mort des hommes. En s'observant lui-m?me, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une r?flexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pens?e humaine.
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Apres qu'on luy aura appris ce qui sert à le faire plus sage et meilleur, on l'entretiendra que c'est que Logique, Physique, Geometrie, Rhetorique: et la science qu'il choisira, ayant desja le jugement formé, il en viendra bien tost à bout. Sa leçon se fera tantost par devis, tantost par livre: tantost son gouverneur luy fournira de l'autheur mesme propre à cette fin de son institution: tantost il luy en donnera la moelle, et la substance toute maschee. Et si de soy mesme il n'est assez familier des livres, pour y trouver tant de beaux discours qui y sont, pour l'effect de son dessein, on luy pourra joindre quelque homme de lettres, qui à chaque besoing fournisse les munitions qu'il faudra, pour les distribuer et dispenser à son nourrisson. Et que cette leçon ne soit plus aisee, et naturelle que celle de Gaza, qui y peut faire doute? Ce sont là preceptes espineux et mal plaisans, et des mots vains et descharnez, où il n'y a point de prise, rien qui vous esveille l'esprit: en cette cy l'ame trouve où mordre, où se paistre. Ce fruict est plus grand sans comparaison, et si sera plustost meury.

C'est grand cas que les choses en soyent là en nostre siecle, que la philosophie soit jusques aux gens d'entendement, un nom vain et fantastique, qui se treuve de nul usage, et de nul pris par opinion et par effect. Je croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses avenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfans, et d'un visage renfroigné, sourcilleux et terrible: qui me l'a masquee de ce faux visage pasle et hideux? Il n'est rien plus gay, plus gaillard, plus enjoué, et à peu que je ne die follastre. Elle ne presche que feste et bon temps: Une mine triste et transie, montre que ce n'est pas là son giste. Demetrius le Grammairien rencontrant dans le temple de Delphes une troupe de philosophes assis ensemble, il leur dit: Ou je me trompe, ou à vous voir la contenance si paisible et si gaye, vous n'estes pas en grand discours entre vous. A quoy l'un deux, Heracleon le Megarien, respondit: C'est à faire à ceux qui cherchent si le futur du verbe a double, ou qui cherchent la derivation des comparatifs et, et des superlatifs et, qu'il faut rider le front s'entretenant de leur science: mais quant aux discours de la philosophie, ils ont accoustumé d'esgayer et resjouïr ceux qui les traictent, non les renfroigner et contrister.

Deprendas animi tormenta latentis in ægro

Corpore, deprendas et gaudia, sumit utrumque

Inde habitum facies.

L'ame qui loge la philosophie, doit par sa santé rendre sain encores le corps: elle doit faire luyre jusques au dehors son repos, et son aise: doit former à son moule le port exterieur, et l'armer par consequent d'une gratieuse fierté, d'un maintien actif, et allaigre, et d'une contenance contante et debonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c'est une esjouissance constante: son estat est comme des choses au dessus de la lune, tousjours serein. C'est Baroco et Baralipton, qui rendent leurs supposts ainsi crotez et enfumez; ce n'est pas elle, ils ne la cognoissent que par ouyr dire. Comment? elle faict estat de sereiner les tempestes de l'ame, et d'apprendre la faim et les fiebvres à rire: non par quelques Epicycles imaginaires, mais par raisons naturelles et palpables. Elle a pour son but, la vertu: qui n'est pas, comme dit l'eschole, plantée à la teste d'un mont coupé, rabotteux et inaccessible. Ceux qui l'ont approchée, la tiennent au rebours, logée dans une belle plaine fertile et fleurissante: d'où elle void bien souz soy toutes choses; mais si peut on y arriver, qui en sçait l'addresse, par des routtes ombrageuses, gazonnées, et doux fleurantes; plaisamment, et d'une pante facile et polie, comme est celle des voutes celestes. Pour n'avoir hanté cette vertu supreme, belle, triumphante, amoureuse, delicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irreconciliable d'aigreur, de desplaisir, de crainte, et de contrainte, ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes: ils sont allez selon leur foiblesse, faindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite, menaceuse, mineuse, et la placer sur un rocher à l'escart, emmy des ronces: fantosme à estonner les gents.

Mon gouverneur qui cognoist devoir remplir la volonté de son disciple, autant ou plus d'affection, que de reverence envers la vertu, luy sçaura dire, que les poëtes suivent les humeurs communes: et luy faire toucher au doigt, que les dieux ont mis plustost la sueur aux advenues des cabinetz de Venus que de Pallas. Et quand il commencera de se sentir, luy presentant Bradamant ou Angelique, pour maistresse à joüir: et d'une beauté naïve, active, genereuse, non hommasse, mais virile, au prix d'une beauté molle, affettée, delicate, artificielle; l'une travestie en garçon, coiffée d'un morrion luisant: l'autre vestue en garce, coiffée d'un attiffet emperlé: il jugera masle son amour mesme, s'il choisit tout diversement à cet effeminé pasteur de Phrygie. Il luy fera cette nouvelle leçon, que le prix et hauteur de la vraye vertu, est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice: si esloigné de difficulté, que les enfans y peuvent comme les hommes, les simples comme les subtilz. Le reglement c'est son util, non pas la force. Socrates son premier mignon, quitte à escient sa force, pour glisser en la naïveté et aisance de son progrés. C'est la mere nourrice des plaisirs humains. En les rendant justes, elle les rend seurs et purs. Les moderant, elle les tient en haleine et en appetit. Retranchant ceux qu'elle refuse, elle nous aiguise envers ceux qu'elle nous laisse: et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature: et jusques à la satieté, sinon jusques à la lasseté; maternellement: si d'adventure nous ne voulons dire, que le regime, qui arreste le beuveur avant l'yvresse, le mangeur avant la crudité, le paillard avant la pelade, soit ennemy de noz plaisirs. Si la fortune commune luy faut, elle luy eschappe: ou elle s'en passe, et s'en forge une autre toute sienne: non plus flottante et roulante: elle sçait estre riche, et puissante, et sçavante, et coucher en des matelats musquez. Elle aime la vie, elle aime la beauté, la gloire, et la santé. Mais son office propre et particulier, c'est sçavoir user de ces biens là regléement, et les sçavoir perdre constamment: office bien plus noble qu'aspre, sans lequel tout cours de vie est desnaturé, turbulent et difforme: et y peut-on justement attacher ces escueils, ces haliers, et ces monstres. Si ce disciple se rencontre de si diverse condition, qu'il aime mieux ouyr une fable, que la narration d'un beau voyage, ou un sage propos, quand il l'entendra: Qui au son du tabourin, qui arme la jeune ardeur de ses compagnons, se destourne à un autre, qui l'appelle au jeu des batteleurs. Qui par souhait ne trouve plus plaisant et plus doux, revenir poudreux et victorieux d'un combat, que de la paulme ou du bal, avec le prix de cet exercice: je n'y trouve autre remede, sinon qu'on le mette patissier dans quelque bonne ville: fust il fils d'un Duc: suivant le precepte de Platon, qu'il faut colloquer les enfans, non selon les facultez de leur pere, mais selon les facultez de leur ame.

Puis que la Philosophie est celle qui nous instruict à vivre, et que l'enfance y a sa leçon, comme les autres aages, pourquoy ne la luy communique lon?

Udum et molle lutum est, nunc nunc properandus, et acri

Fingendus sine fine rota.

On nous apprent à vivre, quand la vie est passée. Cent escoliers ont pris la verolle avant que d'estre arrivez à leur leçon d'Aristote de la temperance. Cicero disoit, que quand il vivroit la vie de deux hommes, il ne prendroit pas le loisir d'estudier les Poëtes Lyriques. Et je trouve ces ergotistes plus tristement encores inutiles. Nostre enfant est bien plus pressé: il ne doit au paidagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie: le demeurant est deu à l'action. Employons un temps si court aux instructions necessaires. Ce sont abus, ostez toutes ces subtilitez espineuses de la Dialectique, dequoy nostre vie ne se peut amender, prenez les simples discours de la philosophie, sçachez les choisir et traitter à point, ils sont plus aisez à concevoir qu'un conte de Boccace. Un enfant en est capable au partir de la nourrisse, beaucoup mieux que d'apprendre à lire ou escrire. La philosophie a des discours pour la naissance des hommes, comme pour la decrepitude.

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