Les Essais – Livre I
- Автор: Montaigne Michel de
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais – Livre I». Краткое содержание книги:
On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit dans un antonnoir; et nostre charge ce n'est que redire ce qu'on nous a dit. Je voudrois qu'il corrigeast cette partie; et que de belle arrivee, selon la portee de l'ame, qu'il a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir, et discerner d'elle mesme. Quelquefois luy ouvrent le chemin, quelquefois le luy laissent ouvrir. Je ne veux pas qu'il invente, et parle seuclass="underline" je veux qu'il escoute son disciple parler à son tour. Socrates, et depuis Arcesilaus, faisoient premierement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux. Obest plerumque iis, qui discere volunt, auctoritas eorum, qui docent.
Il est bon qu'il le face trotter devant luy, pour juger de son train: et juger jusques à quel point il se doibt ravaller, pour s'accommoder à sa force. A faute de cette proportion, nous gastons tout. Et de la sçavoir choisir, et s'y conduire bien mesurément, c'est une des plus ardues besongnes que je sache: Et est l'effect d'une haute ame et bien forte, sçavoir condescendre à ses allures pueriles, et les guider. Je marche plus ferme et plus seur, à mont qu'à val.
Ceux qui, comme nostre usage porte, entreprenent d'une mesme leçon et pareille mesure de conduite, regenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes: ce n'est pas merveille, si en tout un peuple d'enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois, qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline.
Qu'il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance. Et qu'il juge du profit qu'il aura fait, non par le tesmoignage de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le luy face mettre en cent visages, et accommoder à autant de divers subjets, pour voir s'il l'a encore bien pris et bien faict sien, prenant l'instruction à son progrez, des pædagogismes de Platon. C'est tesmoignage de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l'a avallee: l'estomach n'a pas faict son operation, s'il n'a faict changer la façon et la forme, à ce qu'on luy avoit donné à cuire.
Nostre ame ne branle qu'à credit, liee et contrainte à l'appetit des fantasies d'autruy, serve et captivee soubs l'authorité de leur leçon. On nous a tant assubjectis aux cordes, que nous n'avons plus de franches alleures: nostre vigueur et liberté est esteinte.
Nunquam tutelæ suæ fiunt.
Je vy privément à Pise un honneste homme, mais si Aristotelicien, que le plus general de ses dogmes est: Que la touche et regle de toutes imaginations solides, et de toute verité, c'est la conformité à la doctrine d'Aristote: que hors de là, ce ne sont que chimeres et inanité: qu'il a tout veu et tout dict. Cette sienne proposition, pour avoir esté un peu trop largement et iniquement interpretee, le mit autrefois et tint long temps en grand accessoire à l'inquisition à Rome.
Qu'il luy face tout passer par l'estamine, et ne loge rien en sa teste par simple authorité, et à credit. Les principes d'Aristote ne luy soyent principes, non plus que ceux des Stoiciens ou Epicuriens: Qu'on luy propose cette diversité de jugemens, il choisira s'il peut: sinon il en demeurera en doubte.
Che non men che saper dubbiar m'aggrada.
Car s'il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon, par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit un autre, il ne suit rien: Il ne trouve rien: voire il ne cerche rien. Non sumus sub rege, sibi quisque se vindicet. Qu'il sache, qu'il sçait, au moins. Il faut qu'il imboive leurs humeurs, non qu'il apprenne leurs preceptes: Et qu'il oublie hardiment s'il veut, d'où il les tient, mais qu'il se les sache approprier. La verité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premierement, qu'à qui les dit apres. Ce n'est non plus selon Platon, que selon moy: puis que luy et moy l'entendons et voyons de mesme. Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font apres le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thin, ny marjolaine: Ainsi les pieces empruntees d'autruy, il les transformera et confondra, pour en faire un ouvrage tout sien: à sçavoir son jugement, son institution, son travail et estude ne vise qu'à le former.
Qu'il cele tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce qu'il en a faict. Les pilleurs, les emprunteurs, mettent en parade leurs bastiments, leurs achapts, non pas ce qu'ils tirent d'autruy. Vous ne voyez pas les espices d'un homme de parlement: vous voyez les alliances qu'il a gaignees, et honneurs à ses enfants. Nul ne met en compte publique sa recette: chacun y met son acquest.
Le guain de nostre estude, c'est en estre devenu meilleur et plus sage.
C'est (disoit Epicharmus) l'entendement qui voyt et qui oyt: c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui regne: toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans ame. Certes nous le rendons servile et coüard, pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demanda jamais à son disciple ce qu'il luy semble de la Rhetorique et de la Grammaire, de telle ou telle sentence de Ciceron? On nous les placque en la memoire toutes empennees, comme des oracles, où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçavoir par coeur n'est pas sçavoir: c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa memoire. Ce qu'on sçait droittement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son livre. Fascheuse suffisance, qu'une suffisance pure livresque! Je m'attens qu'elle serve d'ornement, non de fondement: suivant l'advis de Platon, qui dit, la fermeté, la foy, la sincerité, estre la vraye philosophie: les autres sciences, et qui visent ailleurs, n'estre que fard.
Je voudrois que lePaluël ou Pompee, ces beaux danseurs de mon temps, apprinsent des caprioles à les voir seulement faire, sans nous bouger de nos places, comme ceux-cy veulent instruire nostre entendement, sans l'esbranler: ou qu'on nous apprinst à manier un cheval, ou une pique, ou un Luth, ou la voix, sans nous y exercer: comme ceux icy nous veulent apprendre à bien juger, et à bien parler, sans nous exercer à parler ny à juger. Or à cet apprentissage tout ce qui se presente à nos yeux, sert de livre suffisant: la malice d'un page, la sottise d'un valet, un propos de table, ce sont autant de nouvelles matieres.
A cette cause le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays estrangers: non pour en rapporter seulement, à la mode de nostre noblesse Françoise, combien de pas a Santa rotonda, ou la richesse de calessons de la Signora Livia, ou comme d'autres, combien le visage de Neron, de quelque vieille ruyne de là, est plus long ou plus large, que celuy de quelque pareille medaille. Mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons: et pour frotter et limer nostre cervelle contre celle d'autruy, je voudrois qu'on commençast à le promener dés sa tendre enfance: et premierement, pour faire d'une pierre deux coups, par les nations voisines, où le langage est plus esloigné du nostre, et auquel si vous ne la formez de bon'heure, la langue ne se peut plier.
Aussi bien est-ce une opinion receuë d'un chacun, que ce n'est pas raison de nourrir un enfant au giron de ses parens: Cette amour naturelle les attendrit trop, et relasche voire les plus sages: ils ne sont capables ny de chastier ses fautes, ny de le voir nourry grossierement comme il faut, et hasardeusement. Ils ne le sçauroient souffrir revenir suant et poudreux de son exercice, boire chaud, boire froid, ny le voir sur un cheval rebours, ny contre un rude tireur le floret au poing, ou la premiere harquebuse. Car il n'y a remede, qui en veut faire un homme de bien, sans doubte il ne le faut espargner en cette jeunesse: et faut souvent choquer les regles de la medecine: