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Le vingtième siècle: la vie électrique

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Le vingtième siècle: la vie électrique
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— Vous avez essayé le cliché Patti?

— Je l'avoue…

— Et pas de rhume?

— Tout le morceau était ravissant!.. J'ai remis les clichés à M. Sulfatin, et je cherche M. Sulfatin pour lui demander…»

Georges, qui, pendant cette explication, avait gagné le cabinet de Sulfatin, revint vivement avec quelques clichés à la main.

«J'y suis, dit-il, j'ai le mot de l'énigme. Sulfatin a laissé passer la nuit à nos phonogrammes musicaux en plein air, sous sa véranda… En voici quelques-uns oubliés encore; la nuit a été fraîche, tous nos phonogrammes sont enrhumés, tous nos clichés perdus!

— Animal de Sulfatin! s'écria Philox Lorris, voilà mon concert gâché! C'est stupide! Ma soirée sombre dans le ridicule! Toute la presse va raconter notre mésaventure! La maison Philox Lorris ne manque pas d'ennemis, ils vont s'esclaffer… Que faire?…

— Si j'osais… fit Estelle, avec timidité.

— Quoi? osez! dépêchez-vous!

— Eh bien! M. Georges a pris en double, pour me les offrir, les clichés de quelques-uns des meilleurs morceaux du programme, ceux que j'ai essayés hier… Je cours les chercher, ceux-là n'ont pas passé par les mains de M. Sulfatin, ils sont certainement parfaits…

— Courez, petite, courez! vous me sauvez la vie! s'écria M. Philox Lorris. Oh! la musique! bruit prétentieux, tintamarre absurde! comme j'ai raison de me défier de toi! Si l'on me reprend jamais à donner des concerts, je veux être écorché vif!»

Il retourna bien vite au grand salon et fit toutes ses excuses à ses invités, rejetant la faute sur l'erreur d'un aide de laboratoire; puis, Estelle étant arrivée avec ses clichés particuliers, il la pria de se charger elle-même de les faire passer au téléphonoscope.

Estelle avait raison, ses clichés étaient excellents, la Patti n'était pas enrhumée, Faure n'avait aucun enrouement, chanteurs et cantatrices pouvaient donner toute l'ampleur de leur voix et faire résonner magnifiquement les sublimes harmonies des maîtres. A chaque diva célèbre, à chaque ténor illustre qui paraissait dans le Télé, un frisson de plaisir secouait les rangs des invités et des dames s'évanouissaient presque dans leurs fauteuils.

Encore une fois, Sulfatin avait eu une distraction, lui qui n'en avait jamais. Pour un homme d'un nouveau modèle, inédit et perfectionné, à l'abri de toutes les imperfections que nous lèguent nos ancêtres en nous lançant sur la terre, il faut avouer que le secrétaire de Philox Lorris baissait considérablement; à tout prendre, l'aïeul artiste de son fils Georges faisait moins de dommages dans la cervelle de ce dernier: la formule chimique d'où l'on avait fait éclore Sulfatin n'était sans doute pas encore assez parfaite. Philox Lorris, absolument furieux, se promit d'adresser une verte semonce à son secrétaire.

DÉCOUVERTE DU BACILLE DE LA SANTÉ.-PROJECTION DE SES LUTTES AVEC LES DIFFÉRENTS MICROBES.

V

M. le député Arsène des Marettes, chef du parti masculin.- La Ligue de l'émancipation de l'homme.- Encore Sulfatin! — M. Arsène des Marettes songe à son grand ouvrage.

Parmi toutes ces notabilités de la politique, de la finance et de la science que M. Philox Lorris comptait intéresser à ses idées, il était un homme tout-puissant par son influence et sa situation, qu'il était important surtout de convertir. C'était le député Arsène des Marettes, tombeur ou soutien des ministères, le grand leader de la Chambre, le grand chef du parti masculin opposé au parti féminin, l'homme d'État qui, depuis l'admission de la femme aux droits politiques, s'efforce d'élever une barrière aux prétentions féminines, de mettre une digue aux empiètements de la femme, et qui vient tout récemment de créer pour cela la Ligue de l'émancipation de l'homme.

Cette tentative, d'une véritable urgence, a tout naturellement suscité à la Chambre une violente interpellation de Mlle Muche, députée du quartier de Clignancourt, soutenue par les plus distinguées oratrices du parti féminin et par quelques députés transfuges, trahissant par faiblesse honteuse la noble cause masculine.

Mais M. des Marettes s'y attendait, il était préparé. Courageusement, pour défendre son oeuvre, il a fait tête à l'orage, dans le tumulte d'une séance comme on n'en a guère vu depuis les grandes journées de la dernière Révolution; il est monté quatre fois à la tribune, malgré les plus furibondes clameurs, malgré quelques paires de gifles et un certain nombre d'égratignures reçues des plus farouches députées, et il a enlevé, avec 350 voix de majorité, un ordre du jour approuvant l'attitude de stricte neutralité observée par le gouvernement dans la question.

Le grand orateur est sorti de la lutte en meilleure situation que jamais et rien ne semble désormais pouvoir se faire à la Chambre et dans le pays en dehors de lui.

De la sympathie ou tout au moins de la neutralité de M. Arsène des Marettes dépend le succès des deux grosses affaires de la maison Philox Lorris: l'adoption du monopole du grand médicament national d'abord, et ensuite la contre-partie, la guerre miasmatique mise à l'étude, la transformation complète de notre système militaire, de l'armée et du matériel, et l'organisation en grand de corps médicaux offensifs.

M. Philox Lorris est certain du triomphe final de ses idées; mais, pour arriver vite, il doit gagner à ses vues M. Arsène des Marettes. Aussi toutes les attentions du savant sont pour l'illustre homme d'État. Dès qu'il a vu qu'Arsène des Marettes commençait à en avoir assez de la musique et à somnoler, bercé malgré lui par les grands airs d'opéra téléphonoscopés, M. Philox Lorris a entraîné le député vers un petit salon réservé, pour causer un peu sérieusement, pendant le défilé des futilités de la partie artistique du programme.

Le parti féminin à la Chambre.

«Je suis très intrigué, cher maître, dit le député, et je me demande à quelles nouvelles révélations scientifiques étonnantes nous devons nous attendre de votre part; le bruit court que vous allez encore une fois bouleverser la science…

— J'ai, en effet, quelques petites nouveautés à exposer tout à l'heure dans une courte conférence, avec expériences à l'appui; mais c'est justement parce que mes nouveautés ont un caractère à la fois humanitaire et politique que je ne suis pas fâché de cette occasion d'en causer un peu avec vous avant ma conférence… Je serais singulièrement flatté de conquérir là-dessus l'approbation d'un homme d'État tel que vous…

— Vos découvertes nouvelles ont un caractère humanitaire et politique, dites-vous?

— Vous allez en juger! D'abord, mon cher député, ayez l'obligeance de regarder un peu là-bas à votre droite.

— Ces appareils compliqués?

— Oui. Au centre, parmi tous ces alambics, ces tubes coudés, ces tuyaux, ces ballons de cuivre, vous distinguez cette espèce de réservoir où tout aboutit?…

— Parfaitement, fit M. des Marettes en se levant pour frapper du doigt sur l'appareil.

— Ne touchez pas, fit négligemment Philox Lorris; il y a là dedans assez de ferments pathogènes pour infecter d'un seul coup une zone de 40 kilomètres de diamètre…»

M. Arsène des Marettes fit un bond en arrière.

«Si les dames et les messieurs en train d'écouter notre Télé-concert, reprit Philox Lorris, pouvaient se douter qu'il suffirait d'une légère imprudence pour déterminer ici tout à coup l'explosion de la plus redoutable épidémie, j'imagine que leur attention aux roulades des cantatrices en souffrirait; mais nous ne leur dirons que tout à l'heure… Il y a ici, dans cet appareil, des miasmes divers cultivés, amenés par des mélanges et amalgames, combinaisons et préparations, au plus haut degré de virulence et concentrés par des procédés particuliers, le tout dans un but que je vais vous révéler bientôt… Maintenant, cher ami, ayez l'obligeance de regarder à votre gauche…

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