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Le journal d’une femme de chambre

Электронная книга - «Le journal d’une femme de chambre». Краткое содержание книги:

C?lestine entre dans sa nouvelle place de femme de chambre, en province, au service de M. et Mme Lanlaire et aux c?t?s de la cuisini?re Marianne et du palefrenier Joseph. Elle se souvient de ses anciens ma?tres, comme ce vieillard fascin? par les bottines, ou cette vieille femme qui va s'encanailler, ou encore cette ?pouse qui attend chaque nuit d'?tre honor?e par son mari. C?lestine est mise au courant de tous les ragots de la ville par les autres servantes: Madame est une femme acari?tre et Monsieur, coureur de jupons, se laisse dominer par elle. Leurs voisins – un vieux capitaine et sa servante, Rose, qui lui sert de ma?tresse – les d?testent. ? la nouvelle de la mort de sa m?re, C?lestine se rem?more son enfance et sa premi?re exp?rience amoureuse. Monsieur entreprend C?lestine, qui le repousse…
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De la fenêtre de la lingerie où je travaille, je le suis des yeux, quelquefois, dans le jardin… Il est là, courbé sur son ouvrage, la face presque à fleur de terre, ou bien agenouillé contre le mur où s’alignent des espaliers… Et soudain il disparaît… il s’évanouit… Le temps de pencher la tête… et il n’y a plus personne… S’enfonce-t-il dans le sol?… Passe-t-il à travers les murs?… Il m’arrive, de temps en temps d’aller au jardin, pour lui transmettre un ordre de Madame… Je ne le vois nulle part, et je l’appelle.

– Joseph!… Joseph!… Où êtes-vous?

Aucune réponse… J’appelle encore:

– Joseph!… Joseph!… Où êtes-vous?

Tout à coup, sans bruit, Joseph surgit de derrière un arbre, de derrière une planche de légumes, devant moi. Il surgit, devant moi, dans le soleil, avec son masque sévère et fermé, ses cheveux aplatis sur le crâne, la chemise ouverte sur sa poitrine velue… D’où vient-il?… D’où sort-il?… D’où est-il tombé?…

– Ah! Joseph, que vous m’avez fait peur…

Et sur les lèvres et dans les yeux de Joseph erre un sourire effrayant qui, véritablement, a des lueurs courtes, rapides de couteau. Je crois que cet homme est le diable…

Le viol de la petite Claire défraie toujours les conversations et surexcite les curiosités de la ville. On s’arrache les journaux de la région et de Paris qui le racontent. La Libre Parole dénonce nettement et en bloc les juifs, et elle affirme que c’est un «meurtre rituel…» Les magistrats sont venus sur les lieux… on a fait des enquêtes, des instructions; on a interrogé beaucoup de gens… Personne ne sait rien… L’accusation de Rose, qui a circulé, n’a rencontré partout que de l’incrédulité; tout le monde a haussé les épaules… Hier, les gendarmes ont arrêté un pauvre colporteur qui a pu prouver facilement qu’il n’était pas dans le pays, au moment du crime. Le père, désigné par la rumeur publique, s’est disculpé… Du reste, on n’a sur lui que les meilleurs renseignements… Donc, nulle part, nul indice qui puisse mettre la justice sur les traces du coupable. Il paraît que ce crime fait l’admiration des magistrats et qu’il a été commis avec une habileté surprenante, sans doute par des professionnels… par des Parisiens… Il paraît aussi que le procureur de la République mène l’affaire mollement et pour la forme. L’assassinat d’une petite fille pauvre, ça n’est pas très passionnant… Il y a donc tout lieu de croire qu’on ne trouvera jamais rien et que l’affaire sera bientôt classée, comme tant d’autres qui n’ont pas dit leur secret…

Je ne serais pas étonnée que Madame crût son mari coupable… Ça, c’est comique, et elle devrait le mieux connaître. Elle est toute drôle, depuis la nouvelle. Elle a des façons de regarder Monsieur qui ne sont pas naturelles. J’ai remarqué que, durant le repas, chaque fois qu’on sonnait, elle avait un petit sursaut…

Après le déjeuner, aujourd’hui, comme Monsieur manifestait l’intention de sortir, elle l’en a empêché…

– Vraiment, tu peux bien rester ici… Qu’est-ce que tu as besoin d’être toujours dehors?

Elle s’est même promenée avec Monsieur, une grande heure, dans le jardin. Naturellement, Monsieur ne s’aperçoit de rien; il n’en perd pas une bouchée de viande, ni une bouffée de tabac… Quel gros lourdaud!

J’aurais bien voulu savoir ce qu’ils peuvent se dire, quand ils sont seuls, tous les deux… Hier soir, pendant plus de vingt minutes, j’ai écouté derrière la porte du salon… J’ai entendu Monsieur qui froissait un journal… Assise devant son petit bureau, Madame écrivait ses comptes:

– Qu’est-ce que je t’ai donné hier?… a demandé Madame.

– Deux francs… a répondu Monsieur…

– Tu es sûr?…

– Mais oui, mignonne…

– Eh bien, il me manque trente-huit sous…

– Ce n’est pas moi qui les ai pris…

– Non… c’est le chat…

Ils ne se sont rien dit d’autre…

À la cuisine, Joseph n’aime pas qu’on parle de la petite Claire. Quand Marianne ou moi nous mettons la conversation sur ce sujet, il la change aussitôt, ou bien il n’y prend pas part. Ça l’ennuie… Je ne sais pas pourquoi, cette idée m’est venue – et elle s’enfonce, de plus en plus dans mon esprit – que c’est Joseph qui a fait le coup. Je n’ai pas de preuves, pas d’indices qui puissent me permettre de le soupçonner… pas d’autres indices que ses yeux, pas d’autres preuves que ce léger mouvement de surprise qui lui échappa, lorsque, de retour de chez l’épicière, brusquement, dans la sellerie, je lui jetai pour la première fois au visage le nom de la petite Claire, assassinée et violée… Et cependant, ce soupçon purement intuitif a grandi, est devenu une possibilité, puis une certitude. Je me trompe, sans doute. Je tâche à me convaincre que Joseph est une «perle…» Je me répète que mon imagination s’exalte à de simples folies, qu’elle obéit aux influences de cette perversité romanesque, qui est en moi… Mais j’ai beau faire, cette impression subsiste en dépit de moi-même, ne me quitte pas un instant, prend la forme harcelante et grimaçante de l’idée fixe… Et j’ai une irrésistible envie de demander à Joseph:

– Voyons, Joseph, est-ce vous qui avez violé la petite Claire dans le bois?… Est-ce vous, vieux cochon?

Le crime a été commis un samedi… Je me souviens que Joseph, à peu près à la même date, est allé chercher de la terre de bruyère, dans le bois de Raillon… Il a été absent, toute la journée, et il n’est rentré au Prieuré avec son chargement que le soir, tard… De cela, je suis sûre… Et, – coïncidence extraordinaire, – je me souviens de certains gestes agités, de certains regards plus troubles, qu’il avait, ce soir-là, en rentrant… Je n’y avais pas pris garde, alors… Pourquoi l’eussé-je fait?… Aujourd’hui, ces détails de physionomie me reviennent avec force… Mais, est-ce bien le samedi du crime que Joseph est allé dans la forêt de Raillon?… Je cherche en vain à préciser la date de son absence… Et puis, avait-il réellement ces gestes inquiets, ces regards accusateurs que je lui prête et qui me le dénoncent?… N’est-ce pas moi qui m’acharne à me suggestionner l’étrangeté inhabituelle de ces gestes et de ces regards, à vouloir, sans raison, contre toute vraisemblance, que ce soit Joseph – une perle – qui ait fait le coup?… Cela m’irrite et, en même temps, cela me confirme dans mes appréhensions, de ne pouvoir reconstituer le drame de la forêt… Si encore l’enquête judiciaire avait signalé les traces fraîches d’une voiture sur les feuilles mortes et sur la bruyère, aux alentours?… Mais non… L’enquête ne signale rien de tel… elle signale le viol et le meurtre d’une petite fille, voilà tout… Eh bien, c’est justement cela qui me surexcite… Cette habileté de l’assassin à ne pas laisser derrière soi la moindre preuve de son crime, cette invisibilité diabolique, j’y sens, j’y vois la présence de Joseph… Énervée, j’ose, tout d’un coup, après un silence, lui poser cette question:

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