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Le journal d’une femme de chambre

Электронная книга - «Le journal d’une femme de chambre». Краткое содержание книги:

C?lestine entre dans sa nouvelle place de femme de chambre, en province, au service de M. et Mme Lanlaire et aux c?t?s de la cuisini?re Marianne et du palefrenier Joseph. Elle se souvient de ses anciens ma?tres, comme ce vieillard fascin? par les bottines, ou cette vieille femme qui va s'encanailler, ou encore cette ?pouse qui attend chaque nuit d'?tre honor?e par son mari. C?lestine est mise au courant de tous les ragots de la ville par les autres servantes: Madame est une femme acari?tre et Monsieur, coureur de jupons, se laisse dominer par elle. Leurs voisins – un vieux capitaine et sa servante, Rose, qui lui sert de ma?tresse – les d?testent. ? la nouvelle de la mort de sa m?re, C?lestine se rem?more son enfance et sa premi?re exp?rience amoureuse. Monsieur entreprend C?lestine, qui le repousse…
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Enfin, avec cette histoire, on va donc avoir de quoi parler et se distraire un peu…

Quelquefois, quand Madame est sortie et que je m’ennuie trop, je vais à la grille sur le chemin où Mlle Rose vient me retrouver… Toujours en observation, rien ne lui échappe de ce qui se passe chez nous, de ce qui y entre ou en sort. Elle est plus rouge, plus grasse, plus molle que jamais. Les lippes de sa bouche pendent davantage, son corsage ne parvient plus à contenir les houles déferlantes de ses seins… Et de plus en plus elle est hantée d’idées obscènes… Elle ne voit que ça, ne pense qu’à ça… ne vit que pour ça… Chaque fois que nous nous rencontrons, son premier regard est pour mon ventre, sa première parole pour me dire sur ce ton gras qu’elle a:

– Rappelez-vous ce que je vous ai recommandé… Dès que vous vous apercevrez de ça, allez tout de suite chez Mme Gouin… tout de suite.

C’est une véritable obsession, une manie… Un peu agacée, je réplique:

– Mais pourquoi voulez-vous que je m’aperçoive de ça?… Je ne connais personne ici.

– Ah! fait-elle… c’est si vite arrivé, un malheur… Un moment d’oubli… bien naturel… et ça y est… Des fois, on ne sait pas comment ça s’arrive… J’en ai bien vu, allez, qui étaient comme vous… sûres de ne rien avoir… et puis ça y était tout de même… Mais avec Mme Gouin on peut être tranquille… C’est une vraie bénédiction pour un pays qu’une femme aussi savante…

Et elle s’anime, hideuse, toute sa grosse chair soulevée de basse volupté.

– Autrefois, ici, ma chère petite, on ne rencontrait que des enfants… La ville était empoisonnée d’enfants… Une abomination!… Ça grouillait dans les rues, comme des poules dans une cour de ferme… ça piaillait sur le pas des portes… ça faisait un tapage!… On ne voyait que ça, quoi!… Eh bien, je ne sais si vous l’avez remarqué… aujourd’hui on n’en voit plus… il n’y en a presque plus…

Avec un sourire plus gluant, elle poursuit:

– Ce n’est pas que les filles s’amusent moins. Ah! bon Dieu, non… Au contraire… Vous ne sortez jamais le soir… mais si vous alliez vous promener, à neuf heures, sous les marronniers… vous verriez ça… Partout, sur les bancs, il y a des couples… qui s’embrassent, se caressent… C’est bien gentil… Ah! moi, vous savez, l’amour je trouve ça si mignon… Je comprends qu’on ne puisse pas vivre sans l’amour… Oui, mais c’est embêtant aussi d’avoir à ses trousses des chiées d’enfants… Eh bien, elles n’en ont pas… elles n’en ont plus… Et c’est à Mme Gouin qu’elles doivent ça… Un petit moment désagréable à passer… ce n’est pas, après tout, la mer à boire. À votre place, je n’hésiterais pas… Une jolie fille comme vous, si distinguée, et qui doit être si bien faite… un enfant, ce serait un meurtre…

– Rassurez-vous… Je n’ai pas envie d’en avoir…

– Oui… oui… personne n’a envie d’en avoir. Seulement… Dites donc?… Votre monsieur ne vous a jamais proposé la chose?…

– Mais non…

– C’est étonnant… car il est connu pour ça… Même, la matinée où il vous serrait de si près, dans le jardin?…

– Je vous assure…

Mamz’elle Rose hoche la tête:

– Vous ne voulez rien dire… vous vous méfiez de moi… c’est votre affaire. Seulement, on sait ce qu’on sait…

Elle m’impatiente, à la fin… Je lui crie:

– Ah! ça! Est-ce que vous vous imaginez que je couche avec tout le monde… avec des vieux dégoûtants?…

D’un ton froid, elle me répond:

– Hé! ma petite, ne prenez pas la mouche. Il y a des vieux qui valent des jeunes… C’est vrai que vos affaires ne me regardent point… Ce que j’en dis, moi, n’est-ce pas?…

Et elle conclut, d’une voix mauvaise, où le vinaigre a remplacé le mieclass="underline"

– Après tout… ça se peut bien… Sans doute que votre M. Lanlaire aime mieux les fruits plus verts. Chacun son idée, ma petite…

Des paysans passent dans le chemin, et saluent mam’zelle Rose avec respect.

– Bonjour, mam’zelle Rose… Et le capitaine, il va toujours bien?…

– Il va bien, merci… Il tire du vin, tenez…

Des bourgeois passent dans le chemin, et saluent mam’zelle Rose avec respect.

– Bonjour, mam’zelle Rose… Et le capitaine?

– Toujours vaillant… Merci… Vous êtes bien honnêtes.

Le curé passe dans le chemin, d’un pas lent, dodelinant de la tête. À la vue de mam’zelle Rose, il salue, sourit, referme son bréviaire et s’arrête:

– Ah! c’est vous, ma chère enfant?… Et le capitaine?…

– Merci, monsieur le curé… ça va tout doucement… Le capitaine s’occupe à la cave…

– Tant mieux… tant mieux… J’espère qu’il a semé de belles fleurs… et que, l’année prochaine, à la Fête-Dieu, nous aurons encore un superbe reposoir?…

– Bien sûr… monsieur le curé…

– Toutes mes amitiés au capitaine, mon enfant…

– Et vous de même, monsieur le curé…

Et, en s’en allant, son bréviaire ouvert à nouveau:

– Au revoir… au revoir… Il ne faudrait dans une paroisse que des paroissiennes comme vous.

Et je rentre, un peu triste, un peu découragée, un peu haineuse, laissant cette abominable Rose jouir de son triomphe, saluée par tous, respectée de tous, grasse, heureuse, hideusement heureuse. Bientôt, je suis sûre que le curé la mettra dans une niche de son église, entre deux cierges, et nimbée d’or, comme une sainte…

IX

25 octobre.

Un qui m’intrigue, c’est Joseph. Il a des allures vraiment mystérieuses et j’ignore ce qui se passe au fond de cette âme silencieuse et forcenée. Mais sûrement, il s’y passe quelque chose d’extraordinaire. Son regard, parfois, est lourd à supporter, tellement lourd que le mien se dérobe sous son intimidante fixité. Il a des façons de marcher lentes et glissées, qui me font peur. On dirait qu’il traîne rivé à ses chevilles un boulet, ou plutôt le souvenir d’un boulet… Est-ce le bagne qu’il rappelle ou le couvent?… Les deux, peut-être. Son dos aussi me fait peur et aussi son cou large, puissant, bruni par le hâle comme un vieux cuir, raidi de tendons qui se bandent comme des grelins. J’ai remarqué sur sa nuque un paquet de muscles durs, exagérément bombés, comme en ont les loups et les bêtes sauvages qui doivent porter, dans leurs gueules, des proies pesantes.

Hormis sa folie antisémite, qui dénote, chez Joseph, une grande violence et le goût du sang, il est plutôt réservé sur toutes les autres choses de la vie. Il est même impossible de savoir ce qu’il pense. Il n’a aucune des vantardises, ni aucune des humilités professionnelles, par où se reconnaissent les vrais domestiques; jamais non plus un mot de plainte, jamais un débinage contre ses maîtres. Ses maîtres, il les respecte sans servilité, semble leur être dévoué sans ostentation. Il ne boude pas sur la besogne, la plus rebutante des besognes. Il est ingénieux; il sait tout faire, même les choses les plus difficiles et les plus différentes, qui ne sont point de son service. Il traite le Prieuré, comme s’il était à lui, le surveille, le garde jalousement, le défend. Il en chasse les pauvres, les vagabonds et les importuns, flaireur et menaçant comme un dogue. C’est le type du serviteur de l’ancien temps, le domestique d’avant la Révolution… De Joseph, on dit, dans le pays: «Il n’y en a plus comme lui… Une perle!». Je sais qu’on cherche à l’arracher aux Lanlaire. De Louviers, d’Elbeuf, de Rouen, on lui fait les propositions les plus avantageuses. Il les refuse et ne se vante pas de les avoir refusées… Ah! ma foi non… Il est ici, depuis quinze ans, il considère cette maison comme la sienne. Tant qu’on voudra de lui, il restera… Madame si soupçonneuse et qui voit le mal partout lui montre une confiance aveugle. Elle qui ne croit à personne, elle croit à Joseph, à l’honnêteté de Joseph, au dévouement de Joseph.

– Une perle!… Il se jetterait au feu pour nous, dit-elle.

Et, malgré son avarice, elle l’accable de menues générosités et de petits cadeaux.

Pourtant, je me méfie de cet homme. Cet homme m’inquiète et, en même temps, il m’intéresse prodigieusement. Souvent, j’ai vu des choses effrayantes passer dans l’eau trouble, dans l’eau morte de ses yeux… Depuis que je m’occupe de lui, il ne m’apparaît plus tel que je l’avais jugé tout d’abord à mon entrée dans cette maison, un paysan grossier, stupide et pataud. J’aurais dû l’examiner plus attentivement. Maintenant, je le crois singulièrement fin et retors, et même mieux que fin, pire que retors… je ne sais comment m’exprimer sur lui… Et puis, est-ce l’habitude de le voir, tous les jours?… Je ne le trouve plus si laid, ni si vieux… L’habitude agit comme une atténuation, comme une brume, sur les objets et sur les êtres. Elle finit, peu à peu, par effacer les traits d’un visage, par estomper les déformations; elle fait qu’un bossu avec qui l’on vit quotidiennement n’est plus, au bout d’un certain temps, bossu… Mais il y a autre chose; il y a tout ce que je découvre en Joseph de nouveau et de profond… et qui me bouleverse. Ce n’est pas l’harmonie des traits, ni la pureté des lignes qui crée pour une femme, la beauté d’un homme. C’est quelque chose de moins apparent, de moins défini… une sorte d’affinité et, si j’osais… une sorte d’atmosphère sexuelle, âcre, terrible ou grisante, dont certaines femmes subissent, même malgré elles, la forte hantise… Eh bien, Joseph dégage autour de lui cette atmosphère-là… L’autre jour, je l’ai admiré qui soulevait une barrique de vin… Il jouait avec elle ainsi qu’un enfant avec sa balle de caoutchouc. Sa force exceptionnelle, son adresse souple, le levier formidable de ses reins, l’athlétique poussée de ses épaules, tout cela m’a rendue rêveuse. L’étrange et maladive curiosité, faite de peur autant que d’attirance, qu’excite en moi l’énigme de ces louches allures, de cette bouche close, de ce regard impressionnant, se double encore de cette puissance musculaire, de cette carrure de taureau. Sans pouvoir me l’expliquer davantage, je sens qu’il y a entre Joseph et moi une correspondance secrète… un lien physique et moral qui se resserre un peu plus tous les jours…

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