Monsieur Bergeret A Paris
- Автор: Франс Анатоль
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Monsieur Bergeret A Paris». Краткое содержание книги:
Ses dîners avaient un air de joie et de puissance, et chez elle le moindre déjeuner prenait un caractère vraiment national. C'est ainsi que, ce matin-là, elle avait réuni à sa table plusieurs illustres défenseurs de l'Église et de l'armée. Henri Léon, vice-président des Comités royalistes du Sud-Ouest, qui venait d'adresser des félicitations aux élus nationalistes de Paris. Le capitaine de Chalmot, fils du général Cartier de Chalmot, et sa jeune femme, Américaine, qui exprimait dans les salons ses sentiments nationalistes en un tel gazouillis qu'on croyait, à l'entendre, que les oiseaux des volières prenaient part à nos querelles. M. Tonnellier, professeur suspendu de cinquième au lycée Sully; on sait que M. Tonnellier, convaincu d'avoir fait à ses jeunes élèves l'apologie d'un attentat commis sur la personne de M. le Président de la République, avait été frappé d'une peine disciplinaire et tout aussitôt reçu dans le meilleur monde, où il se tenait bien, à cela près qu'il faisait des jeux de mots. Frémont, ancien communard, inspecteur des beaux-arts, qui, sur le déclin de l'âge, s'accommodait à merveille de la société bourgeoise et capitaliste, fréquentait assidûment les juifs riches, gardiens des trésors de l'art chrétien, et aurait volontiers vécu sous la dictature d'un cheval, pourvu qu'il caressât, toute la journée, de ses mains délicates, des bibelots d'une matière précieuse et d'un fin travail. Le vieux comte Davant, teint, ciré, verni, toujours beau, un peu morose, remémorant l'âge d'or des juifs, quand il fournissait aux grands financiers fastueux des meubles de Riesener et des bronzes de Thomyre. Rabatteur du baron, il lui avait procuré pour quinze millions d'objets d'art et d'ameublement. Aujourd'hui, ruiné par des spéculations malheureuses, il vivait parmi les fils, regrettant les pères, chagrin, amer, parasite des plus insolents, sachant que ce sont les seuls qui se fassent supporter. Elle avait aussi à sa table Jacques de Cadde, un des promoteurs de la souscription Henry, Philippe Dellion, Astolphe de Courtrai, Joseph Lacrisse, Hugues Chassons des Aigues, président du Comité nationaliste de la Celle-Saint -Cloud, et Jambe-d'Argent, en veste et culotte de serpillère, au bras le brassard blanc à fleurs de lis d'or, très chevelu sous son chapeau rond, que jamais il ne quittait, non plus que son chapelet de noyaux d'olives. C'était un chansonnier de Montmartre, nommé Dupont, qui, s'étant fait chouan, était reçu dans le meilleur monde. Il y mangeait sur le pouce, un vieux fusil à pierre entre les jambes, et il y buvait sec. Depuis l'Affaire, un nouveau classement s'est fait dans la haute société française.
Le jeune baron Ernest tenait, en face de sa mère, la place du maître de la maison.
La conversation vint à rouler sur la politique.
– Vous avez tort, dit Jacques de Cadde à Philippe Dellion, croyez-moi, vous avez tort de ne pas travailler le coup du père François… On ne sait pas ce qui peut arriver… après l'Exposition… Et du moment que nous faisons des réunions publiques…
– Il y a une chose vraie, dit Astolphe de Courtrai. C'est que, pour avoir de bonnes élections dans vingt mois, il faut se préparer à faire campagne. Je vous réponds que, moi, je serai prêt. Je travaille tous les jours la boxe et le bâton.
– Quel est votre professeur? demanda Philippe Dellion.
– Gaudibert. Il a perfectionné la boxe française. C'est étonnant! Il a des coups de savate exquis, et bien à lui… C'est un professeur de premier ordre, qui comprend l'importance capitale de l'entraînement.
– L'entraînement, tout est là, dit Jacques de Cadde.
– Bien sûr, reprit Astolphe de Courtrai. Et Gaudibert a des méthodes supérieures d'entraînement, tout un système basé sur l'expérience: massages, frictions, régime diététique précédant une alimentation substantielle. Sa devise est «Contre la graisse, pour le muscle». Et il vous obtient, en six mois, mes amis, un coup de poing d'une élasticité… et un coup de pied d'une souplesse…
Madame de Chalmot demanda:
– Est-ce que vous ne pouvez pas jeter en bas cet insipide ministère?
Et à la seule idée du cabinet Waldeck, elle secouait avec indignation sa jolie tête de petit Samuel.
– Ne vous inquiétez donc pas, madame, dit Lacrisse. Ce ministère sera remplacé par un autre tout pareil.
– Un autre ministère de dépense républicaine, dit M. Tonnellier. La France sera ruinée.
– Oui, dit Léon, un autre ministère tout pareil à celui-ci. Mais le nouveau déplaira moins, ce ne sera plus le ministère de l'Affaire. Il nous faudra, avec tous nos journaux, mener une campagne de six semaines au moins, pour le rendre odieux.
– Êtes-vous allée, madame, au Petit Palais? demanda Frémont à la baronne.
Elle répondit qu'oui et qu'elle y avait vu de belles boîtes et de jolis carnets de bal.
– Émile Molinier, reprit l'Inspecteur des beaux-arts, a organisé une admirable exposition de l'art français. Le moyen âge y est représenté par les monuments les plus précieux. Le XVIIIe siècle y figure honorablement, mais il reste de la place encore. Vous, madame, qui possédez des trésors d'art, ne nous refusez pas l'aumône de quelque chef-d'oeuvre.
Il est vrai que le grand baron avait laissé des trésors d'art à sa veuve. Le comte Davant avait fait pour lui des rafles dans les châteaux de province et tiré, par toute la France, sur les bords de la Somme, de la Loire et du Rhône, à des gentilshommes moustachus, ignares et besogneux, les portraits des ancêtres, les meubles historiques, dons des rois à leurs maîtresses, souvenirs augustes de la monarchie, gloire des plus illustres familles. Elle avait dans son château de Montil et dans son hôtel de l'avenue Marceau des ouvrages des plus fameux ébénistes français et des plus grands ciseleurs du XVIIIe siècle: commodes, médailliers, secrétaires, horloges, pendules, flambeaux, et des tapisseries exquises, aux couleurs mourantes. Mais bien que Frémont et, avant lui, Terremondre l'eussent priée d'envoyer quelques meubles, des bronzes, des tentures, à l'exposition rétrospective, elle s'y était toujours refusée. Vaine de ses richesses et désireuse de les étaler, elle n'avait, cette fois, rien voulu prêter. Joseph Lacrisse l'encourageait dans ce refus: «Ne donnez donc rien à leur Exposition. Vos objets seront volés, brûlés. Sait-on seulement s'ils parviendront à organiser leur foire internationale? Il vaut mieux n'avoir pas affaire à ces gens-là.»
Frémont, qui avait déjà essuyé plusieurs refus, insista:
– Vous, madame, qui possédez de si belles choses, et qui êtes si digne de les posséder, montrez-vous ce que vous êtes, libérale, généreuse et patriote, car il s'agit de patriotisme. Envoyez au Petit Palais votre meuble de Riesener, décoré de sèvres en pâte tendre. Avec ce meuble, vous ne craindrez pas de rivaux. Car il n'y a son pareil qu'en Angleterre. Nous mettrons dessus vos vases en porcelaine, qui proviennent du Grand Dauphin, ces deux merveilleuses potiches en céladon, montées en bronze par Caffieri. Ce sera éblouissant!…
Le baron Davant arrêta Frémont:
– Ces montures, dit-il avec un ton de sagesse attristée, ne sont pas de Philippe Caffieri. Elles sont marquées d'un C surmonté d'une fleur de lis. C'est la marque de Cressent. On peut l'ignorer. Mais il ne faut pas dire le contraire.
Frémont reprit ses supplications:
– Madame, montrez votre magnificence, ajoutez à cet envoi votre tenture de Leprince, la Fiancée moscovite. Et vous vous assurerez des droits à la reconnaissance nationale.
Elle était près de céder. Avant de consentir, elle interrogea du regard Joseph Lacrisse, qui lui dit:
– Envoyez-leur votre XVIIIe siècle, puisqu'ils en manquent.