Monsieur Bergeret A Paris
- Автор: Франс Анатоль
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Monsieur Bergeret A Paris». Краткое содержание книги:
– Citoyen, lui dit Bonnaud, nous sommes bien contents. C'est une victoire pour la République.
– Et pour les honnêtes gens, répondit Lacrisse.
Il ajouta avec une bienveillance pleine de dignité:
– Je vous remercie, monsieur Bonnaud, et je vous prie de remercier en mon nom nos vaillants amis.
Puis, se tournant vers Henri Léon, qui se tenait à son côté:
– Léon, lui dit-il à l'oreille, rendez-moi un service, je vous prie: télégraphiez tout de suite à Monseigneur notre succès.
Cependant des cris partaient de la rue joyeuse:
– Vive Déroulède! vive l'Armée! vive la République! A bas les traîtres! à bas les juifs!
Lacrisse se jeta en voiture au milieu des acclamations. La foule barrait la rue. Le baron israélite Golsberg se tenait à la portière. Il saisit la main du nouveau conseiller municipal.
– J'ai voté pour vous, monsieur Lacrisse.
Vous entendez, j'ai voté pour vous. Parce que, je vais vous dire, l'antisémitisme, c'est une blague-je le sais bien, et vous le savez comme moi-une pure blague, tandis que le socialisme, c'est sérieux.
– Oui, oui. Adieu! monsieur Golsberg.
Mais le baron ne le lâchait point.
– Le socialisme, c'est le danger. M. Raimondin faisait des concessions aux collectivistes. C'est pourquoi j'ai voté pour vous, monsieur Lacrisse.
Cependant la foule criait:
– Vive Déroulède! Vive l'Armée! A bas les dreyfusards! A bas Raimondin! Mort aux juifs!
Le cocher parvint à fendre le flot des électeurs.
Joseph Lacrisse trouva madame de Bonmont chez elle, seule, émue, triomphante.
Elle savait déjà.
– Élu! lui dit-elle, le regard au ciel et les bras ouverts.
Et ce nom d'élu, sur les lèvres d'une dame si pieuse, prenait un sens mystique.
Elle le pressa dans ses beaux bras:
– Ce dont je suis le plus heureuse, c'est que tu me dois ton élection.
Elle n'y avait pas contribué de ses deniers. Les fonds, certes, n'avaient pas manqué, et le candidat nationaliste avait puisé à plus d'une caisse. Mais la tendre Elisabeth n'avait rien donné, et Joseph Lacrisse ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire. Elle s'expliqua:
– J'ai fait brûler tous les jours un cierge à saint Antoine. C'est pourquoi tu as eu ta majorité. Saint Antoine accorde tout ce qu'on lui demande. Le père Adéodat me l'a affirmé et j'en ai fait l'expérience plusieurs fois.
Elle le couvrit de baisers. Et une idée lui vint, qu'elle trouvait belle et rappelant les usages de la chevalerie. Elle lui demanda:
– Mon ami, les conseillers municipaux portent une écharpe, n'est-ce pas? Ces écharpes sont brodées, dis?… Je veux t'en broder une…
Il était très fatigué. Il tomba accablé dans un fauteuil. Mais elle, agenouillée à ses pieds, murmura:
– Je t'aime!
Et la nuit seule entendit le reste.
Ce même soir, Anselme Raimondin apprit le résultat de l'élection dans son petit logement «d'enfant du quartier», comme il disait. Il y avait sur la table de la salle à manger une douzaine de litres de vin et un pâté froid. Son échec l'étonna.
– Je m'y attendais, dit-il.
Et il fit une pirouette. Il la fit mal et se tordit le pied.
– C'est ta faute, lui dit en manière de consolation le docteur Maufle, président de son Comité, vieux radical à face de Silène. Tu as laissé empoisonner le quartier par les nationalistes; tu n'as pas eu le courage de les combattre. Tu n'as rien tenté pour dévoiler leurs mensonges. Au contraire, tu as, comme eux, avec eux, entretenu toutes les équivoques. Tu savais la vérité, tu n'as pas osé détromper les électeurs quand il en était temps encore. Tu as été lâche. Tu es battu, c'est bien fait!
Anselme Raimondin haussa les épaules.
– Tu es un vieil enfant, Maufle. Tu ne comprends pas le sens de cette élection. Il est pourtant bien clair. Mon échec n'a qu'une cause: le mécontentement des petits boutiquiers écrasés entre les grands magasins et les sociétés coopératives. Ils souffrent; ils m'ont fait payer leurs souffrances. Voilà tout.
Et avec un pâle sourire:
– Ils seront bien attrapés!
XXIV
M. Bergeret, rencontrant dans une allée du Luxembourg MM. Goubin et Denis, ses élèves:
– J'ai, dit-il, une heureuse nouvelle à vous annoncer, messieurs. La paix de l'Europe ne sera pas troublée. Les Trublions eux-mêmes m'en ont donné l'assurance.
Et voici ce que conta M. Bergeret:
– J'ai rencontré Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon et Gilles Singe qui, à l'Exposition, épiaient le craquement des passerelles. Jean Coq s'approcha de moi et m'adressa ces paroles sévères:
»-Monsieur Bergeret, vous avez dit que nous voulions la guerre et que nous la ferions, que je débarquerais à Douvres, que j'occuperais militairement Londres avec Jean Mouton, et que je prendrais ensuite Berlin et diverses autres capitales. Vous l'avez dit; je le sais. Vous l'avez dit méchamment, pour nous nuire, en faisant croire aux Français que nous sommes belliqueux. Or, sachez, monsieur, que cela est faux. Nous n'avons point de sentiments guerriers; nous avons des sentiments militaires,-ce qui est tout autre chose. Nous voulons la paix, et, quand nous aurons établi en France la République impériale, nous ne ferons pas la guerre.
»Je répondis à Jean Coq que j'étais prêt à le croire; qu'au surplus je voyais bien que je m'étais trompé et que mon erreur était manifeste, que Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon, Gilles Singe et tous les Trublions avaient suffisamment montré leur amour de la paix en se défendant de partir pour la Chine, où ils étaient conviés par de belles affiches blanches.
»-J'ai senti dès lors, ajoutai-je, toute la civilité de vos sentiments militaires et la force de votre attachement à la patrie. Vous n'en sauriez quitter le sol. Je vous prie, monsieur Coq, d'agréer mes excuses. Je me réjouis de vous voir pacifique comme moi.
»Jean Coq me regarda de cet oeil qui fait trembler le monde:
»-Je suis pacifique, monsieur Bergeret. Mais, Dieu merci! je ne le suis pas comme vous. La paix que je veux n'est pas la vôtre. Vous vous contentez bassement de la paix qui nous est imposée aujourd'hui. Nous avons l'âme trop haute pour la supporter sans impatience. Cette paix molle et tranquille, dont vous êtes satisfait, offense cruellement la fierté de nos coeurs. Quand nous serons les maîtres, nous en ferons une autre. Nous ferons une paix terrible, éperonnée et sonore, équestre! Nous ferons une paix implacable et farouche, une paix menaçante, horrible, flamboyante et digne de nous, grondante, tonnante, fulgurante, qui lancera des éclairs; une paix qui, plus épouvantable que la plus épouvantable guerre, glacera d'effroi l'univers et fera périr tous les Anglais par inhibition. Voilà, monsieur Bergeret, voilà comment nous serons pacifiques. Dans deux ou trois mois, vous verrez éclater notre paix: elle embrasera le monde.
»Je fus bien forcé, après ce discours, de reconnaître que les Trublions étaient pacifiques, et ainsi me fut confirmée la vérité de cet oracle écrit par la sibylle de Panzoust sur une feuille de sycomore antique:
Toi qui de vent te repais,
Trublion, ma petite outre,
Si vraiment tu veux la paix,
Commence par nous la f…
XXV
Le salon de madame de Bonmont était singulièrement animé et brillant depuis la victoire des nationalistes à Paris et l'élection de Joseph Lacrisse aux Grandes-Écuries. La veuve du grand baron réunissait chez elle la fleur du parti nouveau. Un vieux rabbin du faubourg Saint-Antoine croyait que la douce Elisabeth avait attiré à elle les ennemis du peuple saint par un décret spécial du Dieu d'Israël. La main, pensait-il, qui mit la nièce de Mardochée dans le lit d'Assuérus s'était plu à rassembler les chefs de l'antisémitisme et les princes des Trublions autour d'une juive. Il est vrai que la baronne avait abjuré la foi de ses pères. Mais qui peut pénétrer les desseins d'Iaveh? Aux yeux des artistes qui, comme Frémont, se rappelaient les figures mythologiques des palais allemands, sa grasse beauté d'Erigone viennoise semblait l'allégorie des vendanges nationalistes.