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Le grand livre [Doomsday Book - fr]

Электронная книга - «Le grand livre [Doomsday Book - fr]». Краткое содержание книги:

Quoi de plus naturel, au XXIe siècle, que d’utiliser des transmetteurs temporels pour envoyer des historiens vérifier sur place l’idée qu’ils se font du passé ?
Kivrin Engle, elle, a choisi l’an 1320, afin d’étudier les us et coutumes de cette époque fascinante qu’aucun de ses contemporains n’a encore visitée : le Moyen Age.
Le grand jour est arrivé, tous sont venus assister au départ : Gilchrist, le directeur d’études de Kivrin ; l’archéologue Lupe Montoya, le docteur Ahrens ; sans oublier ce bon professeur Dunworthy, qui la trouve trop jeune et inexpérimentée pour se lancer dans pareille aventure et qui s’inquiète tant pour elle.
Ses craintes sont ridicules, le professeur Gilchrist a tout prévu ! Tout, mais pas le pire…
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Messire Guillaume a dû éloigner sa famille pour la mettre en sécurité. Agnès, la cadette, m’a parlé de la mort de leur aumônier et d’un certain Gilbert dont la tête était « toute rouge ». Peut-être y a-t-il déjà eu effusion de sang, et ces femmes ont-elles dû fuir. Un privé de Messire Guillaume les accompagne, et il est armé de pied en cap.

En 1320, nul n’était satisfait du roi et de son favori, Hugh Despenser, mais il n’y a pas eu de soulèvements importants contre Edouard II dans l’Oxfordshire, alors que les escarmouches étaient nombreuses partout ailleurs. Les barons Lancaster et Mortimer ont pris soixante-trois manoirs aux Despenser, cette année-là… cette année-ci. Messire Guillaume, ou son ami, a pu avoir des activités subversives.

Mais peut-être n’est-ce qu’un litige concernant des limites de propriétés. Au XIVe siècle, les gens étaient presque aussi chicaniers qu’à la fin du XXe. Mais Dame Eliwys sursaute au moindre bruit, et elle a interdit à sa belle-mère d’informer leurs voisins de leur présence ici.

Je me félicite de tant de discrétion. Cependant, des gens d’armes risquent de défoncer la porte à tout instant. Et Gawyn, qui est le seul à connaître l’emplacement du point de transfert, se fera alors tuer en défendant le manoir.

(Pause)

15 décembre 1320 (calendrier julien). L’interprète remplit tant bien que mal son office. Les contemporains me comprennent, bien que leur langage soit très éloigné du moyen anglais qu’enseigne M. Latimer.

Je formule mes pensées en anglais moderne et laisse l’interprète se charger du reste. Dieu seul sait ce qu’en pense mon entourage. Sans doute que je suis une espionne française.

Il n’y a pas que le langage. Le tissu de ma robe a une trame trop régulière et une couleur trop vive. Je suis trop grande, mes dents sont trop saines et — malgré les travaux effectués dans les fouilles de Mlle Montoya — mes mains ne sont pas assez sales et gercées. C’est de saison, après tout.

J’ai été témoin d’une altercation entre Eliwys et Imeyne, qui réclamait un nouvel aumônier en disant : « La messe de Noël sera célébrée dans dix jours. » Informez M. Gilchrist que je connais la date, même si je n’ai toujours pas établi mes coordonnées géographiques. J’ai tenté de reconstituer le parcours suivi par Gawyn, mais mes pensées s’embrouillent et de nombreux souvenirs sont hallucinatoires. Je me souviens par exemple d’un cheval blanc, avec à son harnais des clochettes qui jouaient des chants de Noël, comme le carillon de Carfax.

C’est le quinze décembre, et pour vous la veille de Noël. Vous allez arroser ça et vous rendre à St. Mary the Virgin pour l’office œcuménique. Que sept siècles nous séparent est incroyable. J’ai l’impression qu’il me suffirait de me lever (ce qui est impossible car j’ai à nouveau une forte fièvre et des vertiges) et d’ouvrir la porte pour me retrouver dans le labo de Brasenose. Et vous seriez tous là, Badri, le docteur Ahrens et vous, monsieur Dunworthy, qui termineriez d’essuyer vos lunettes avant de redresser la tête pour me déclarer : « Je vous l’avais bien dit. »

12

Agnès entra dans la chambre. Elle avait dans les bras un chiot noir aux pattes trapues qu’elle tendit à Kivrin.

— Je vous présente Blackie, Dame Kivrin. Vous pouvez le caresser, si vous voulez.

— Ne devais-tu pas faire tes travaux de couture ? Kivrin prit l’animal pour le libérer de l’étreinte étouffante de la fillette. Qui le récupéra aussitôt.

— Grand-mère est allée réprimander l’intendant et Maisry est dans les écuries.

Elle fit tourner Blackie sur lui-même, afin de déposer un baiser sur sa truffe.

— Je suis toute seule. Grand-mère est en colère parce que l’intendant et sa famille se sont installés dans le manoir pendant notre absence. Elle dit que c’est sa femme qui le pousse au péché.

Grand-mère ? Ce mot n’apparaîtrait que quatre siècles plus tard. L’interprète prenait des libertés, même s’il s’abstenait de corriger les diverses prononciations de son prénom et laissait des blancs alors que le contexte permettait aisément de déduire le sens. Elle espérait que son subconscient compenserait ces défaillances.

— Êtes-vous une dultère, Dame Kivrin ?

Un subconscient qui déclara forfait.

— Une quoi ?

— Une dultère, répéta Agnès en retenant le chiot qui tentait de lui échapper. Grand-mère dit qu’une femme qui va rejoindre son amant a d’excellentes raisons de faire le vide dans son esprit.

Adultère. C’était moins dangereux que d’être prise pour une espionne. Mais Imeyne pouvait la soupçonner de cumuler.

Agnès donna un autre baiser à l’animal.

— Elle dit aussi qu’une dame ne devrait pas s’aventurer dans les bois en plein hiver.

Elle a raison, estima Kivrin. Tout comme M. Dunworthy. Elle ne savait toujours pas où se situait le point de transfert. Elle avait demandé à parler à Gawyn, quand Eliwys était venue placer des compresses sur sa tempe.

— Il recherche les misérables qui vous ont dépouillée, avait répondu Eliwys en appliquant sur son crâne un onguent à l’odeur d’ail qui brûlait le cuir chevelu. Vous ne vous souvenez de rien à leur sujet ?

Kivrin avait secoué la tête et espéré qu’un pauvre bougre ne finirait pas sur le gibet à cause de sa pseudo-perte de mémoire. Elle ne pourrait affirmer : « Non, ce n’est pas cet homme », dès l’instant où elle était censée ne se souvenir de rien.

Elle regrettait d’avoir feint l’amnésie. La possibilité que ces femmes connaissent les Beauvrier était infime, et qu’elle n’eût aucun passé la rendait encore plus suspecte aux yeux d’Imeyne.

Agnès tentait d’affubler le chiot de son bonnet.

— Il y a des loups, dans les bois, dit-elle. Gawyn en a tué un avec sa hache.

— A-t-il précisé où il m’a découverte ?

— Oui. Blackie n’aura pas froid, avec ça.

Elle noua le cordon et manqua l’étrangler.

— Il n’a pas l’air d’apprécier. Où est-ce ?

— Dans les bois.

L’animal se débattit et se débarrassa du couvre-chef. Agnès le posa sur les couvertures et le prit par les pattes antérieures.

— Il sait danser.

— Donne-le-moi, demanda Kivrin pour le soustraire à ces mauvais traitements. Où, plus précisément ?

Agnès se leva sur la pointe des pieds afin de surveiller le chiot que Kivrin avait pris dans ses bras.

— Il dort, murmura-t-elle.

Kivrin le posa près d’elle, sur la fourrure.

— Cette clairière est-elle très éloignée ?

— Oui, répondit Agnès.

Et Kivrin comprit qu’elle improvisait. Elle ne savait rien. L’interroger était inutile. Seul son sauveteur pourrait la renseigner.

— Gawyn est-il revenu ?

— Vous voulez lui parler ?

— Oui.

— Vous êtes donc une dultère ?

Suivre le cheminement des pensées de cette enfant s’avérait difficile.

— Non, affirma Kivrin.

Puis elle se rappela qu’elle était censée avoir oublié tout son passé.

— Grand-mère dit que seule une dultère peut demander aussi effrontément à parler à un homme.

Rosemonde entra et mit ses mains sur ses hanches pour déclarer :

— On te cherche partout, pauvre idiote.

— Je tenais compagnie à Dame Kivrin, se justifia Agnès.

Elle lança un regard inquiet à Blackie qui dormait, presque invisible sur la fourrure noire. Kivrin en déduisit que les animaux ne devaient pas être admis dans les chambres et le couvrit avec le drap pour le dissimuler à Rosemonde, qui ajouta sèchement :

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