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Le grand livre [Doomsday Book - fr]

Электронная книга - «Le grand livre [Doomsday Book - fr]». Краткое содержание книги:

Quoi de plus naturel, au XXIe siècle, que d’utiliser des transmetteurs temporels pour envoyer des historiens vérifier sur place l’idée qu’ils se font du passé ?
Kivrin Engle, elle, a choisi l’an 1320, afin d’étudier les us et coutumes de cette époque fascinante qu’aucun de ses contemporains n’a encore visitée : le Moyen Age.
Le grand jour est arrivé, tous sont venus assister au départ : Gilchrist, le directeur d’études de Kivrin ; l’archéologue Lupe Montoya, le docteur Ahrens ; sans oublier ce bon professeur Dunworthy, qui la trouve trop jeune et inexpérimentée pour se lancer dans pareille aventure et qui s’inquiète tant pour elle.
Ses craintes sont ridicules, le professeur Gilchrist a tout prévu ! Tout, mais pas le pire…
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Elle planta la cuiller dans le mortier.

— Il me faut de la moutarde, dit-elle en se dirigeant vers la porte. Maisry !

Elle revint déchirer le linge en bandes.

— Gawyn a-t-il retrouvé des serviteurs de la Dame ?

— Non, ni domestiques ni chevaux.

Une fille au visage vérolé et aux cheveux gras entra. Ce ne pouvait être Maisry, qui batifolait avec le garçon d’écurie au lieu de surveiller les enfants. Elle ploya le genou en un semblant de révérence et dit :

— Wotwardstu, Lawttymayeen ?

Oh, non ! pensa Kivrin. Voilà que ça recommence.

— Va chercher le pot de moutarde dans la cuisine et ne lambine pas en chemin, ordonna Imeyne. Que font Agnès et Rosemonde ? Pourquoi ne sont-elles pas avec toi ?

— Shiyrouthamay, répondit la fille, maussade.

Elle s’éloigna et Eliwys se leva.

— Parle, fit-elle sèchement.

— Elles… cachent.

Les ratés de l’interprète étaient dus au fait que les nobles parlaient l’anglo-normand et les paysans un dialecte à consonances saxonnes, deux langues très éloignées du moyen anglais qu’enseignait M. Latimer.

— Je les cherchais, quand Dame Imeyne m’a appelée.

L’interprète traduisit tout, même s’il lui fallut pour cela plusieurs secondes.

— Où ? Dans les écuries ? gronda Eliwys.

Elle assena simultanément deux gifles à la servante, en refermant ses mains comme une paire de cymbales.

Maisry hurla et appliqua une paume sale sur son oreille gauche. Kivrin recula contre l’oreiller, par réflexe.

— Va chercher la moutarde et trouve Agnès.

Maisry hocha la tête, fit un autre semblant de révérence et sortit sans se presser, moins choquée que Kivrin par cet acte de violence perpétré avec un calme surprenant.

Eliwys n’avait pas agi sous l’emprise de la colère. Elle retourna s’asseoir et dit posément :

— Cette Dame ne peut voyager dans son état. Elle restera avec nous jusqu’au retour de mon époux.

Des pas précipités dans l’escalier. La correction avait porté ses fruits, pensa Kivrin. Mais ce fut Agnès qui entra en trombe. Elle serrait un objet sur sa poitrine.

— Agnès ! s’exclama Eliwys. Que fais-tu ici ?

— J’ai apporté ma… (l’interprète n’avait pas encore trouvé un sens à chavette) pour la montrer à la Dame.

— Tu es une méchante fille, gronda Imeyne. Il est mal de déranger quelqu’un qui souffre.

— C’est elle qui désirait la voir.

Elle leva l’objet. Une carriole à deux roues, peinte en rouge et doré.

— Dieu condamne les menteurs aux tourments éternels, fit Imeyne en secouant la fillette. Elle ne parle pas !

— Elle me l’a dit ! rétorqua Agnès.

Heureusement pour toi, pensa Kivrin. Tu l’as échappé belle. Mais au Moyen Âge les prêtres menaçaient constamment leurs ouailles des feux de l’enfer.

— Elle m’a dit qu’elle voulait voir ma charrette. Et qu’elle n’a pas de chien.

— Ce sont des inventions.

Je dois intervenir, se dit Kivrin. Sinon, Agnès va se faire gifler à son tour. Elle se redressa sur ses coudes, et en eut le souffle coupé.

— C’est la vérité, déclara-t-elle en espérant que l’interprète remplirait son office. Il est exact que je lui ai demandé de me montrer sa charrette.

Les deux femmes se tournèrent vers elle. Eliwys écarquilla les yeux. Imeyne parut sidérée puis en colère, sans doute convaincue que Kivrin leur avait jusqu’alors joué une comédie.

— Qu’est-ce que je disais ? lança Agnès.

Elle approcha du lit avec son jouet et Kivrin se laissa redescendre sur l’oreiller.

— Où suis-je ? s’enquit-elle.

Un moment fut nécessaire à Eliwys pour se reprendre.

— En sécurité dans la demeure de mon seigneur et époux, Messire…

Une hésitation de l’interprète. Était-ce Guillaume d’Iverie ou Devereaux ? Eliwys la dévisageait, inquiète.

— Le privé de mon mari vous a trouvée dans les bois. Vous aviez été agressée et blessée par des larrons. Qui vous a attaquée ?

— Je l’ignore.

— Je m’appelle Eliwys, et voici la mère de mon époux, Dame Imeyne. Quel est votre nom ?

Le moment était venu de débiter un chapelet de mensonges soigneusement élaborés. Elle avait révélé au prêtre qu’elle s’appelait Kivrin, ce qu’il avait pris pour Katherine, mais Imeyne n’accordait aucun crédit aux propos de cet homme. Elle mettait même en doute ses connaissances du latin. Kivrin pourrait déclarer qu’elle était Isabel de Beauvrier et qu’elle avait appelé à son secours sa mère, une de ses sœurs ou encore sainte Catherine.

Ce qui permettrait d’établir son identité et son statut tout en garantissant qu’on n’essaierait pas de la renvoyer auprès des siens. Le Yorkshire était éloigné et la route du Nord impraticable.

— Où alliez-vous ? s’enquit Eliwys.

Le Médiéval avait étudié les conditions météorologiques et l’état des chemins. Il avait plu pendant quinze jours d’affilée, en décembre, et les voies de communication avaient été changées en bourbiers jusqu’à fin janvier. Cependant, la route d’Oxford était en bon état et les érudits s’étaient lourdement trompés quant à la couleur de sa robe, l’utilisation des vitrages et le langage.

— Je ne m’en souviens plus, dit-elle.

— De rien ? fit Eliwys qui se tourna vers Imeyne pour commenter : Sa blessure, sans doute. Le coup a dû ébranler sa mémoire.

— Non… non…

Elle n’avait pas eu l’intention de feindre une amnésie totale. Que les voies de communication soient praticables dans l’Oxfordshire ne signifiait pas qu’elles l’étaient également plus au nord. En outre, Eliwys avait refusé d’envoyer Gawyn à Oxford ou à Bath. Elle s’opposerait certainement à ce qu’il parte pour l’East Riding.

— Auriez-vous oublié jusqu’à votre nom ?

Imeyne s’était penchée si près de son visage que Kivrin respirait son haleine nauséabonde. À en juger par l’odeur, elle devait avoir de nombreuses caries.

— Comment vous appelez-vous ?

Selon Latimer, Isabel était le prénom féminin le plus répandu au XIVe siècle. Mais le Médiéval ignorait comment s’appelaient les filles de Gilbert de Beauvrier. Si Dame Imeyne connaissait cette famille, elle aurait la preuve qu’elle était une espionne. Improviser était toutefois dangereux. En outre, la vieille femme serait ravie de l’entendre dire que le prêtre s’était trompé. Cela démontrerait son ignorance, son incompétence. Une raison de plus d’envoyer chercher un nouvel aumônier à Bath. Pour remplacer cet homme qui avait tenu sa main, qui l’avait rassurée.

— Katherine, répondit-elle.

EXTRAIT DU GRAND LIVRE
(001300–002018)

Je ne suis pas la seule à avoir des ennuis, monsieur Dunworthy. Les gens qui m’ont recueillie en ont aussi.

Le seigneur, Messire Guillaume, est à Bath pour témoigner au procès d’un ami. Tout indique qu’il est en danger. Sa mère, Dame Imeyne, l’a qualifié d’imbécile parce qu’il s’est mêlé de cette affaire et il est évident que son épouse, Dame Eliwys, est folle d’inquiétude.

Cette famille est venue se réfugier ici sans ses serviteurs. Au XIVe siècle, chaque femme noble avait au moins une servante, mais elles ne sont même pas accompagnées par la gouvernante des deux filles de Guillaume. Dame Imeyne veut en envoyer chercher une, ainsi qu’un aumônier, mais Dame Eliwys s’y oppose.

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