Concerto pour quatre mains
- Автор: Colize Paul
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Fleuve Éditions
- ISBN: 978-2265099371
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Concerto pour quatre mains». Краткое содержание книги:
Il se détend, elle a gagné la partie.
— Si vous avez quelques achats à faire, mon fils peut vous servir.
Son sens du commerce tombe à point.
Leila embraie.
— Je ne voudrais pas vous déranger, il est déjà tard.
— Il n’y a pas de dérangement.
Il s’adresse à son fils et lui lance quelques mots.
Youssef délaisse le rangement et s’approche.
J’en profite pour faire diversion et m’adresse à son père.
— Pourrions-nous nous parler en privé ?
— Bien sûr, maître, suivez-moi.
Il m’emmène dans son capharnaüm.
Je jette un coup d’œil en direction de la pièce sombre, entre les armoires. La femme est là, assise dans la pénombre. Elle tient un objet sur les genoux. Ses mains s’activent. Je ne sais si elle tricote, si elle prépare une mayonnaise ou si elle égrène un tasbih, le chapelet des musulmans.
Adel Bachir m’indique une chaise.
— Asseyez-vous, je vous en prie.
J’obéis, ôte mes gants et pose mon chapeau sur la table.
— Je suis allé voir Akim hier soir. Il ne risque rien où il est. Quand il ira mieux, il sera transféré à la prison de Saint-Gilles.
Il s’assied à son tour.
Ses yeux s’embrument.
— Quelle tristesse ! Je ne comprends pas.
Comme je le craignais, il part dans une longue litanie. Il revient sur son passé, son enfance en France, son arrivée en Belgique, la mort de sa première femme, l’éducation difficile de ses deux fils, les dérapages d’Akim, la prison, les bonnes résolutions en sortant, le mariage, l’enfant.
J’écoute en prenant mon mal en patience.
Lorsqu’il a terminé, je monte au créneau.
— Avez-vous une idée de la raison pour laquelle il a été attaqué ?
Il secoue la tête.
— Non, aucune. Comment le saurais-je ?
— Akim fréquentait-il des Russes ?
Il fronce les sourcils.
— Des Russes ? C’est une question bizarre. Pourquoi me demandez-vous ça ?
— Il semble que l’agression ait été menée par des Russes.
— Je ne vois pas.
Inutile d’approfondir.
— Quand je suis allé voir votre fils, il a prononcé un mot. Alex. C’est le seul qu’il a prononcé. Connaissez-vous quelqu’un qui s’appelle Alex ?
Il secoue la tête, sceptique.
— Alex ? Non, ça ne me dit rien du tout.
Je poursuis, avant qu’il ne me bombarde de contre-questions.
— Lors de ma visite en prison, avant son agression, il m’a dit qu’il voulait revoir sa femme et son fils. La police n’a pas réussi à la joindre. J’aimerais savoir où elle se trouve.
Il se rembrunit.
— Je ne sais pas où elle est, je vous l’ai déjà dit. Akim m’a dit de ne pas m’en occuper et de ne pas chercher à la contacter. Il n’a pas voulu me dire pourquoi.
— Vous ne m’aidez pas. Rachida sait certainement ce qui s’est passé. Il faut que j’arrive à lui parler. Je pense qu’Akim était menacé avant son intervention à la poste.
Il s’emporte.
— Je fais tout ce que je peux. Cette histoire me rend malheureux. Je me sens responsable, c’est mon fils. J’aime mes enfants. J’ai envie de revoir mon petit-fils et ma belle-fille. Ils me manquent tous.
Dans la pénombre, la femme lâche quelques mots d’un ton sec.
Il se lève aussitôt, l’air embarrassé.
— Je dois vous laisser, j’ai encore du travail. J’irai voir Akim à l’hôpital demain. S’il va mieux, j’essaierai de lui parler. Dès que j’ai du nouveau, je vous téléphone, c’est promis.
— Je vous remercie.
Il semble soudain pressé de me voir quitter les lieux.
Je tourne la tête vers la femme. Elle a arrêté de gesticuler. Elle est immobile dans la pénombre. Je suis certain qu’elle soutient mon regard.
Adel Bachir interrompt notre échange silencieux.
— Je vous raccompagne.
Sans un mot, nous retournons dans la boutique.
Leila et Youssef arrêtent de parler dès qu’ils nous aperçoivent. Ce dernier a une expression que je ne lui connais pas. Il a le visage ouvert, souriant. Il a préparé une caisse en carton dans laquelle sont disposés les achats de Leila.
Elle me regarde avec insistance.
Je serre la main à Adel Bachir.
— À demain, monsieur Bachir.
— À demain, si j’ai du nouveau.
Je prends la caisse de victuailles.
— Au revoir, Youssef.
Il me tourne le dos.
Leila ne me quitte pas des yeux. Je lis dans ses prunelles qu’elle a obtenu ce qu’elle voulait.
32
Parcours sans faute
Comme à son habitude, le patron du Tizi Ouzou m’accueille avec chaleur. Il me serre la main, me dit à quel point il se réjouit de me revoir et jette un coup d’œil interrogatif dans mon dos.
— Madame n’est pas là ?
— Non, madame n’est pas là.
Leila se faufile et le salue. Il met quelques instants pour réaliser que nous sommes ensemble, hoche la tête et m’indique une table.
— Là, ça ira ?
— C’est très bien.
L’ambiance s’est rafraîchie.
Il désapprouve ce qu’il pense être un écart conjugal de ma part.
Pendant que j’ôte mon manteau, Leila échange quelques mots avec lui en arabe. Ils ont l’air de se connaître. Leur conversation terminée, il tourne les talons et repart vers la cuisine.
Nous prenons place sans un mot.
Elle interrompt le silence embarrassé.
— Je suis au courant de ta situation, Patrick m’en a touché un mot. Je suis désolée.
Je tente de dissimuler mon irritation.
— Tu n’as pas à être désolée. Je viens ici depuis pas mal d’années, mais je n’y ai pas mis les pieds depuis ma séparation. Je ne me sens pas obligé de lui raconter ma vie sentimentale.
— Tu ne dois rien lui raconter, ni à lui ni à personne. Ça ne regarde que toi. Laisse-le penser ce qu’il veut. Je l’ai lancé sur autre chose pour qu’il ne revienne pas sur le sujet. Il est gentil, mais curieux et pas très diplomate.
Je plonge mon nez dans la carte pour me donner une contenance. Je la connais par cœur, je pourrais la réciter de mémoire, même si je commande chaque fois le même plat.
Elle attend que je relève la tête et pose une main sur la mienne.
— Tout le monde connaît ton humour, ton chapeau et tes gants. Dans la profession, tu es reconnu pour tes compétences, ta force de persuasion. Certains de tes détracteurs disent de toi que tu es un bourreau de travail, arriviste et sans merci. Je suis heureuse de voir que tu es aussi un homme sensible et fragile.
Je ne sais que répondre et tente une pirouette.
— Ma réputation a dû en prendre un coup. Depuis le début de l’année je suis drôle comme une messe d’enterrement.
Elle prend un ton enjoué.
— On passe à autre chose ? Couscous ou tajine ?
— Couscous.
— Va pour deux couscous !
Elle appelle le garçon et passe la commande.
J’ai tenté en vain de l’interroger pendant le trajet, mais elle a pris un malin plaisir à mettre ma patience à l’épreuve.
J’attends que le serveur s’éloigne.
— Vas-y, raconte.
Elle prend un air amusé.
— Toi d’abord.
— Rien de nouveau de mon côté. Je t’écoute.
— J’ai réussi à parler à Youssef. Je n’ai pas eu à le forcer, il avait besoin de se confier à quelqu’un.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— D’abord, qu’il se méfie de toi. Il pense que tu te fiches du sort de son frère et que tu ne t’intéresses qu’à l’argent de son père.