Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
— Sont-elles jolies ? demanda Lamarthe.
Alors le sculpteur les vanta comme s’il les eût félicitées, et il parla des plus remarquables qu’il connût, en quelques mots, d’une voix un peu voilée mais sûre, tranquille, au service d’une pensée claire qui savait bien la valeur des termes.
Puis, conduit par l’écrivain, il inspecta les autres bibelots rares que Mme de Burne avait réunis grâce aux conseils de ses amis. Il les appréciait avec des étonnements et des joies en les découvrant en ce lieu, et toujours il les prenait dans ses mains et les retournait légèrement en tous sens, comme pour se mettre en tendre contact avec eux. Une statuette de bronze était cachée dans un coin obscur, lourde comme un boulet ; il l’enleva d’un seul poignet, l’apporta près d’une lampe, l’admira longuement, puis la remit en place sans effort visible.
Lamarthe dit ;
— Est-il taillé pour lutter avec le marbre et la pierre, ce gaillard-là !
On le regardait avec sympathie.
Un domestique annonça :
— Madame est servie.
La maîtresse de la maison prit le bras du sculpteur pour passer dans la salle à manger, et, lorsqu’elle l’eut fait asseoir à sa droite, elle lui demanda par courtoisie, comme elle eût interrogé l’héritier d’une grande famille sur l’origine exacte de son nom :
— Votre art, Monsieur, a aussi ce mérite, n’est-ce pas, d’être l’aîné de tous les autres ?
Il répondit de sa voix tranquille :
— Mon Dieu ! Madame, les bergers bibliques jouaient de la flûte ; la musique semble donc plus ancienne, bien qu’à notre sens la véritable musique ne date pas de loin. Mais la véritable sculpture date de très loin.
Elle reprit :
— Vous aimez la musique ?
Il répondit avec une conviction grave :
— J’aime tous les arts.
Elle demanda encore :
— Sait-on quel fut l’inventeur du vôtre ?
Il réfléchit, et, avec une douceur d’accent, comme s’il eût conté une histoire attendrissante :
— D’après la tradition hellénique, ce fut l’Athénien Dédale. Mais la plus jolie légende est celle qui attribue cette découverte à un potier de Sicyone nomme Dibutades. Sa fille Kora ayant dessiné, au moyen d’un trait, l’ombre du profil de son fiancé, son père remplit cette silhouette d’argile et la modela. Mon art venait de naître.
Lamarthe murmura : « Charmant ». Puis, après un silence, il reprit :
— Ah ! Si vous vouliez, Prédolé !
S’adressant ensuite à Mme de Burne :
— Vous ne vous figurez pas, Madame, comme cet homme est intéressant quand il parle de ce qu’il aime, comme il sait l’exprimer, le montrer et le faire adorer.
Mais le sculpteur ne semblait pas disposé à poser ni à pérorer. Il avait introduit entre sa chemise et son cou un des coins de sa serviette pour ne pas tacher son gilet, et il mangeait son potage avec recueillement, avec cette espèce de respect que les paysans ont pour la soupe.
Puis il but un verre de vin et se redressa, l’air plus à l’aise, s’acclimatant.
De temps en temps, il essayait de se retourner, car il apercevait, reflété dans une glace, un groupe tout moderne placé derrière lui, sur la cheminée. Il ne le connaissait pas et cherchait à deviner l’auteur.
À la fin, n’y tenant plus, il demanda :
— C’est de Falguières, n’est-ce pas ?
Mme de Burne se mit à rire.
— Oui, c’est de Falguières. Comment avez-vous reconnu cela dans une glace ?
Il sourit à son tour.
— Ah ! Madame, je reconnais n’importe comment, d’un seul coup d’œil la sculpture des gens qui font aussi de la peinture, et la peinture des gens qui font aussi de la sculpture. Ça ne ressemble pas du tout à l’œuvre d’un homme qui pratique exclusivement un seul art.
Lamarthe, voulant faire briller son ami, demanda des explications, et Prédolé s’y prêta.
Il définit, raconta et caractérisa la peinture des sculpteurs et la sculpture des peintres d’une façon si claire, originale et neuve, avec sa parole lente et précise, que les regards l’écoutaient autant que les oreilles. Faisant reculer sa démonstration à travers l’histoire de l’art, et cueillant des exemples d’époque en époque, il remonta jusqu’aux premiers maîtres italiens, peintres et sculpteurs en même temps, Nicolas et Jean de Pise, Donatello, Lorenzo Ghiberti. Il indiqua des opinions curieuses de Diderot sur le même sujet, et, pour conclure, cita les portes du Baptistère de Saint-Jean de Florence, par Ghiberti, bas-reliefs si vivants et dramatiques qu’ils ont plutôt l’air de toiles peintes.
De ses lourdes mains agitées devant lui comme si elles eussent été pleines de matières à modeler, et devenues dans leurs mouvements souples et légères à ravir les yeux, il reconstituait avec tant de conviction l’œuvre racontée qu’on suivait curieusement ses doigts faisant surgir au-dessus des verres et des assiettes toutes les images inexprimées par sa bouche.
Puis, comme on lui offrit des choses qu’il aimait, il se tut et se mit à manger.
Jusqu’à la fin du dîner il ne parla plus beaucoup, suivant à peine lui-même la conversation qui allait d’un écho de théâtre à une rumeur politique, d’un bal à un mariage, d’un article de la Revue des Deux Mondes au concours hippique récemment ouvert. Il mangeait bien et buvait sec, sans en paraître ému, ayant la pensée nette, saine, difficile à troubler, à peine excitable par le bon vin.
Lorsqu’on fut revenu dans le salon, Lamarthe, qui n’avait pas obtenu du sculpteur tout ce qu’il en attendait, l’attira près d’une vitrine pour lui montrer un objet inestimable, un encrier d’argent, pièce cotée, classée, historique, ciselée par Benvenuto Cellini.
Ce fut une espèce d’ivresse qui s’empara du sculpteur. Il contemplait cela comme on regarde le visage d’une maîtresse, et, saisi d’attendrissement, il énonça, sur l’œuvre de Cellini, des idées gracieuses et fines comme l’art du divin ciseleur ; puis, sentant qu’on l’écoutait, il se livra tout entier, et, assis sur un grand fauteuil, tenant et regardant sans cesse le bijou qu’on venait de lui présenter, il raconta ses impressions sur toutes les merveilles d’art connues par lui, mit à nu sa sensibilité, et rendit visible l’étrange griserie que la grâce des formes faisait entrer par ses yeux dans son âme. Pendant dix ans il avait parcouru le monde en ne regardant que du marbre, de la pierre, du bronze et du bois sculptés par des mains géniales, ou bien de l’or, de l’argent, de l’ivoire et du cuivre, vagues matières métamorphosées en chefs-d’œuvre sous les doigts de fées des ciseleurs.
Et lui-même il sculptait en parlant, avec des reliefs surprenants et de délicieux modelés obtenus par la justesse des mots.
Les hommes, debout autour de lui, l’écoutaient avec un intérêt extrême, tandis que les deux femmes, assises près du feu, paraissaient s’ennuyer un peu et causaient à voix basse, de temps en temps, déconcertées de ce qu’on pût prendre tant de goût à de simples contours d’objets.
Quand Prédolé se tut, Lamarthe, emballé et ravi lui serra la main, et d’une voix amicale attendrie par l’émotion d’un amour commun :
— Vrai, j’ai envie de vous embrasser, dit-il. Vous êtes le seul artiste, le seul passionné et le seul grand homme d’aujourd’hui, le seul qui aimez vraiment ce que vous faites, qui y trouvez du bonheur, qui n’en êtes jamais las ni dégoûté. Vous maniez l’art éternel dans sa forme la plus pure, la plus simple, la plus haute et la plus inaccessible. Vous enfantez le beau par la courbe d’une ligne, et vous ne vous souciez pas d’autre chose. Je bois un verre d’eau-de-vie à votre santé.