La Bete Humaine
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #17
- Год: 1890
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Bete Humaine». Краткое содержание книги:
-Voyons, c'est bête, je ne peux pas prouver ça. J'habite une maison toute seule, à la lisière de la forêt... J'y étais, je le dis, et c'est tout.
Alors, M. Denizet se décida à frapper le grand coup de l'affirmation qui s'impose. Sa face s'immobilisait dans une tension de volonté, tandis que sa bouche jouait la scène.
-Je vais vous le dire, moi, ce que vous avez fait, le 14 février au soir... A trois heures, vous avez pris, à Barentin, le train pour Rouen, dans un but que l'instruction n'a pu encore établir. Vous deviez revenir par le train de Paris qui s'arrête à Rouen à neuf heures trois; et vous étiez sur le quai, au milieu de la foule, lorsque vous avez aperçu monsieur Grandmorin, dans son coupé. Remarquez que j'admets très bien qu'il n'y a pas eu guet-apens, que l'idée du crime vous est venue seulement alors... Vous êtes monté grâce à la bousculade, vous avez attendu d'être sous le tunnel de Malaunay; mais vous avez mal calculé le temps, car le train sortait du tunnel, lorsque vous avez fait le coup... Et vous avez jeté le cadavre, et vous êtes descendu à Barentin, après vous être débarrassé aussi de la couverture de voyage... Voilà ce que vous avez fait.
Il épiait les moindres ondes sur la face rose de Cabuche, et il s'irrita, lorsque celui-ci, très attentif d'abord, finit par éclater d'un bon rire.
-Qu'est-ce que vous racontez là?... Si j'avais fait le coup, je le dirais.
Puis, tranquillement:
-Je ne l'ai pas fait, mais j'aurais dû le faire. Nom de Dieu! oui, je le regrette.
Et M. Denizet ne put en tirer autre chose. Vainement, il reprit ses questions, revint dix fois sur les mêmes points, par des tactiques différentes. Non! toujours non! ce n'était pas lui. Il haussait les épaules, trouvait ça bête. En l'arrêtant, on avait fouillé la masure, sans découvrir ni l'arme, ni les dix billets de banque, ni la montre; mais on avait saisi un pantalon taché de quelques gouttelettes de sang, preuve accablante. De nouveau, il s'était mis à rire: encore une belle histoire, un lapin, pris au collet, qui lui avait saigné sur les jambes! Et, dans son idée fixe du crime, c'était le juge qui perdait pied, par trop de finesse professionnelle, compliquant, allant au-delà de la vérité simple. Cet homme borné, incapable de lutter de ruse, d'une force invincible quand il disait non, toujours non, le jetait peu à peu hors de lui; car il ne l'admettait que coupable, chaque dénégation nouvelle l'outrait davantage, comme un entêtement dans la sauvagerie et le mensonge. Il le forcerait bien à se couper.
-Alors, vous niez?
-Bien sûr, puisque ce n'est pas moi... Si c'était moi, ah! j'en serais trop fier, je le dirais.
D'un brusque mouvement, M. Denizet se leva, alla lui-même ouvrir la porte de la petite pièce voisine. Et, lorsqu'il eut rappelé Jacques:
-Reconnaissez-vous cet homme?
-Je le connais, répondit le mécanicien surpris. Je l'ai vu autrefois, chez les Misard.
-Non, non... Le reconnaissez-vous pour l'homme du wagon, l'assassin?
Du coup, Jacques redevint circonspect. D'ailleurs, il ne le reconnaissait pas. L'autre lui avait semblé plus court, plus noir. Il allait le déclarer, lorsqu'il trouva que c'était trop s'avancer encore. Et il resta évasif.
-Je ne sais pas, je ne peux pas dire... Je vous assure, monsieur, que je ne peux pas dire.
M. Denizet, sans attendre, appela les Roubaud à leur tour. Et il leur posa la question:
-Reconnaissez-vous cet homme?
Cabuche souriait toujours. Il ne s'étonna pas, il adressa un petit signe de tête à Séverine, qu'il avait connue jeune fille, quand elle habitait la Croix-de-Maufras. Mais elle et son mari venaient d'avoir un saisissement, en le voyant là. Ils comprenaient: c'était l'homme arrêté dont leur avait parlé Jacques, le prévenu qui avait motivé leur nouvel interrogatoire. Et Roubaud était stupéfié, effrayé de la ressemblance de ce garçon avec l'assassin imaginaire, dont il avait inventé le signalement, le contraire du sien. Cela se trouvait être purement fortuit, il en restait si troublé, qu'il hésitait à répondre.
-Voyons, le reconnaissez-vous?
-Mon Dieu! monsieur le juge, je vous le répète, ç'a été une sensation simplement, un individu qui m'a frôlé... Sans doute, celui-ci est grand comme l'autre, et il est blond, et il n'a pas de barbe...
-Enfin, le reconnaissez-vous?
Le sous-chef, oppressé, était tout tremblant d'une sourde lutte intérieure. L'instinct de la conservation l'emporta.
-Je ne peux pas affirmer. Mais il y a de ça, beaucoup de ça, pour sûr.
Cette fois, Cabuche commença à jurer. A la fin, on l'embêtait, avec ces histoires. Puisque ce n'était pas lui, il voulait partir. Et, sous le flot de sang qui lui montait au crâne, il tapa des poings, il devint si terrible, que les gendarmes, rappelés, l'emmenèrent. Mais, en face de cette violence, de ce saut de la bête attaquée qui se jette en avant, M Denizet triomphait. Maintenant, sa conviction était faite, et il le laissa voir.
-Avez-vous remarqué ses yeux? Moi, c'est aux yeux que je les reconnais... Ah! son compte est bon, il est à nous!
Les Roubaud, immobiles, se regardèrent. Alors, quoi? c'était fini, ils étaient sauvés, puisque la justice tenait le coupable. Ils restaient un peu étourdis, la conscience douloureuse, du rôle que les faits venaient de les forcer à jouer. Mais une joie les inondait, emportait leurs scrupules, et ils souriaient à Jacques, ils attendaient, allégés, ayant soif de grand air, que le juge les congédiât tous les trois, lorsque l'huissier apporta une lettre à ce dernier.
Vivement, M. Denizet s'était remis à son bureau, pour la lire avec attention, oubliant les trois témoins. C'était la lettre du ministère, les avis qu'il aurait dû avoir la patience d'attendre, avant de pousser de nouveau l'instruction. Et ce qu'il lisait devait rabattre de son triomphe, car son visage peu à peu se glaçait, reprenait sa morne immobilité. A un moment, il leva la tête, jeta un coup d'oeil oblique sur les Roubaud, comme si leur souvenir lui fût revenu, à une des phrases. Ceux-ci, perdant leur courte joie, retombés à leur malaise, se sentaient repris. Pourquoi donc les avait-il regardés? Avait-on, à Paris, retrouvé les trois lignes d'écriture, ce billet maladroit dont la peur les hantait? Séverine connaissait bien M. Camy-Lamotte, pour l'avoir souvent vu chez le président, et elle savait qu'il était chargé de mettre en ordre les papiers du mort. Un regret cuisant torturait Roubaud, celui de ne s'être pas avisé d'envoyer à Paris sa femme, qui aurait fait des visites utiles, qui se serait tout au moins assuré la protection du secrétaire général, dans le cas où la Compagnie, ennuyée des mauvais bruits, songerait à le destituer. Et tous deux ne quittaient plus du regard le juge, sentant leur inquiétude croître à mesure qu'ils le voyaient s'assombrir, visiblement déconcerté par cette lettre, qui dérangeait toute sa bonne besogne de la journée.
Enfin, M. Denizet lâcha la lettre, et il demeura un moment absorbé, les yeux ouverts sur les Roubaud et sur Jacques. Puis, se résignant, se parlant haut à lui-même:
-Eh bien! on verra, on reprendra tout ça... Vous pouvez vous retirer.