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La Bete Humaine

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La Bete Humaine
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Sans doute elle était de bonne foi. Bien qu'elle sût à quoi s'en tenir sur les moeurs du président, et que sa mort tragique ne l'eût pas surprise, elle sentait le besoin de défendre la haute situation de la famille. D'ailleurs, dans cette malheureuse histoire de Louisette, si elle le croyait très capable d'avoir voulu la petite, elle était convaincue également de la débauche précoce de celle-ci.

-Imaginez-vous une gamine, oh! si petite, si délicate, blonde et rose comme un petit ange, et douce avec ça, d'une douceur de sainte nitouche à lui donner le bon Dieu sans confession... Eh bien, elle n'avait pas quatorze ans qu'elle était la bonne amie d'une sorte de brute, un carrier du nom de Cabuche, qui venait de faire cinq ans de prison, pour avoir tué un homme dans un cabaret. Ce garçon vivait à l'état sauvage, sur la lisière de la forêt de Bécourt, où son père, mort de chagrin, lui avait laissé une masure faite de troncs d'arbres et de terre. Il s'entêtait à y exploiter un coin des carrières abandonnées, qui autrefois, je crois bien, ont fourni la moitié des pierres dont Rouen est bâti. Et c'était au fond de ce terrier que la petite allait retrouver son loup-garou, dont tout le pays avait une si grosse peur, qu'il vivait absolument seul, comme un pestiféré. Souvent, on les rencontrait ensemble, rôdant par les bois, se tenant par la main, elle si mignonne, lui énorme et bestial. Enfin, une débauche à ne pas croire... Naturellement, je n'ai connu ces choses que plus tard. J'avais pris Louisette chez moi presque par charité, pour faire une bonne oeuvre. Sa famille, ces Misard, que je savais pauvres, s'étaient bien gardés de me dire qu'ils avaient roué de coups l'enfant, sans pouvoir l'empêcher de courir chez son Cabuche, dès qu'une porte restait ouverte... Et c'est alors que l'accident est arrivé. Mon frère, à Doinville, n'avait pas de serviteurs à lui. Louisette et une autre femme faisaient le ménage du pavillon écarté qu'il occupait. Un matin qu'elle s'y était rendue seule, elle disparut. Pour moi, elle préméditait sa fuite depuis longtemps, peut-être son amant l'attendait-il et l'avait-il emmenée... Mais l'épouvantable, ce fut que, cinq jours après, le bruit de la mort de Louisette courait, avec des détails sur un viol, tenté par mon frère, dans des circonstances si monstrueuses, que l'enfant, affolée, était allée chez Cabuche, disait-on, mourir d'une fièvre cérébrale. Que s'était-il passé? tant de versions ont circulé, qu'il est difficile de le dire. Je crois pour ma part que Louisette, morte réellement d'une mauvaise fièvre, car un médecin l'a constaté, a succombé à quelque imprudence, des nuits à la belle étoile, des vagabondages dans les marais... N'est-ce pas? mon cher monsieur, vous ne voyez pas mon frère supplicier cette gamine. C'est odieux, c'est impossible.

Pendant ce récit, M. Denizet avait écouté attentivement, sans approuver ni désapprouver. Et madame Bonnehon eut un léger embarras à finir; puis, se décidant:

-Mon Dieu! je ne dis point que mon frère n'ait pas voulu plaisanter avec elle. Il aimait la jeunesse, il était très gai, sous son apparence rigide. Enfin, mettons qu'il l'ait embrassée.

Sur ce mot, il y eut une révolte pudique des Lachesnaye.

-Oh! ma tante, ma tante!

Mais elle haussa les épaules: pourquoi mentir à la justice?

-Il l'a embrassée, chatouillée peut-être. Il n'y a pas de crime là-dedans... Et ce qui me fait admettre cela, c'est que l'invention ne vient pas du carrier. Louisette doit être la menteuse, la vicieuse qui a grossi les choses pour se faire peut-être garder par son amant, de façon que celui-ci, une brute, je vous l'ai dit, a fini de bonne foi par s'imaginer qu'on lui avait tué sa maîtresse... Il était réellement fou de rage, il répétait dans tous les cabarets que, si le président lui tombait sous les mains, il le saignerait comme un cochon...

Le juge, silencieux jusque-là, l'interrompit vivement.

-Il a dit cela, des témoins pourront-ils l'affirmer?

-Oh! cher monsieur, vous en trouverez tant que vous voudrez... Enfin, une bien triste affaire, nous avons eu beaucoup d'ennuis. Heureusement que la situation de mon frère le mettait au-dessus de tout soupçon.

Madame Bonnehon venait de comprendre quelle piste nouvelle suivait M. Denizet; et elle en était assez inquiète, elle préféra ne pas s'engager davantage, en le questionnant à son tour. Il s'était levé, il dit qu'il ne voulait pas abuser plus longtemps de la douloureuse complaisance de la famille. Sur son ordre, le greffier lut les interrogatoires, avant de les faire signer aux témoins. Ils étaient d'une correction parfaite, ces interrogatoires, si bien épluchés des mots inutiles et compromettants, que Mme Bonnehon, la plume à la main, eut un coup d'oeil de surprise bienveillante sur ce Laurent, blême, osseux, qu'elle n'avait pas regardé encore.

Puis, comme le juge l'accompagnait, ainsi que son neveu et sa nièce, jusqu'à la porte, elle lui serra les mains.

-A bientôt, n'est-ce pas? Vous savez qu'on vous attend toujours à Doinville... Et merci, vous êtes un de mes derniers fidèles.

Son sourire s'était voilé de mélancolie, tandis que sa nièce, sèche, sortie la première, n'avait eu qu'une légère salutation.

Quand il fut seul, M. Denizet respira une minute. Il s'était arrêté, debout, réfléchissant. Pour lui, l'affaire devenait claire, il y avait eu certainement violence de la part de Grandmorin, dont la réputation était connue. Cela rendait l'instruction délicate, il se promettait de redoubler de prudence, jusqu'à ce que les avis qu'il attendait du ministère fussent arrivés. Mais il n'en triomphait pas moins. Enfin, il tenait le coupable.

Lorsqu'il eut repris sa place, devant le bureau, il sonna l'huissier.

-Faites entrer le sieur Jacques Lantier.

Sur la banquette du couloir, les Roubaud attendaient toujours, avec leurs visages fermés, comme ensommeillés de patience, qu'un tic nerveux, parfois, remuait. Et la voix de l'huissier, appelant Jacques, sembla les réveiller, dans un léger tressaillement. Ils le suivirent de leurs yeux élargis, ils le regardèrent disparaître chez le juge. Puis, ils retombèrent à leur attente, pâlis encore, silencieux.

Toute cette affaire, depuis trois semaines, hantait Jacques d'un malaise, comme si elle avait pu finir par tourner contre lui. Cela était déraisonnable, car il n'avait rien à se reprocher, pas même d'avoir gardé le silence; et, pourtant, il n'entrait chez le juge qu'avec le petit frisson du coupable, qui craint de voir son crime découvert; et il se défendait contre les questions, il se surveillait, de peur d'en trop dire. Lui aussi aurait pu tuer: cela ne se lisait-il pas dans ses yeux? Rien ne lui était plus désagréable que ces citations en justice, il en éprouvait une sorte de colère, ayant hâte, disait-il, qu'on ne le tourmentât plus, avec des histoires qui ne le regardaient pas.

D'ailleurs, ce jour-là, M. Denizet n'insista que sur le signalement de l'assassin. Jacques, étant l'unique témoin qui eût entrevu ce dernier, pouvait seul donner des renseignements précis. Mais il ne sortait pas de sa première déposition, il répétait que la scène du meurtre était restée pour lui la vision d'une seconde à peine, une image si rapide, qu'elle demeurait comme sans forme, abstraite, dans son souvenir. Ce n'était qu'un homme en égorgeant un autre, et rien de plus. Pendant une demi-heure, le juge, avec une obstination lente, le harcela, lui posa la même question sous tous les sens imaginables: était-il grand, était-il petit? avait-il de la barbe, avait-il des cheveux longs ou courts? quelle sorte de vêtements portait-il? à quelle classe paraissait-il appartenir? Et Jacques, troublé, ne faisait toujours que des réponses vagues.

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