Vie De J?sus
- Автор: Ренан Эрнест Жозеф
- Язык: французский
- Жанр: История
Электронная книга - «Vie De J?sus». Краткое содержание книги:
Parmi les personnages qui précèdent, tous ceux dont on sait quelque chose avaient commencé par être pêcheurs. En tout cas, aucun d'eux n'appartenait à une classe sociale élevée. Seul, Matthieu, ou Lévi, fils d'Alphée [466], avait été publicain. Mais ceux à qui on donnait ce nom en Judée n'étaient pas les fermiers généraux, hommes d'un rang élevé (toujours chevaliers romains) qu'on appelait à Rome publicani [467]. C'étaient les agents de ces fermiers généraux, des employés de bas étage, de simples douaniers. La grande route d'Acre à Damas, l'une des plus anciennes routes du monde, qui traversait la Galilée en touchant le lac [468], y multipliait fort ces sortes d'employés. Capharnahum, qui était peut-être sur la voie, en possédait un nombreux personnel [469]. Cette profession n'est jamais populaire; mais chez les Juifs elle passait pour tout à fait criminelle. L'impôt, nouveau pour eux, était le signe de leur vassalité; une école, celle de Juda le Gaulonite, soutenait que le payer était un acte de paganisme. Aussi les douaniers étaient-ils abhorrés des zélateurs de la loi. On ne les nommait qu'en compagnie des assassins, des voleurs de grand chemin, des gens de vie infâme [470]. Les juifs qui acceptaient de telles fonctions étaient excommuniés et devenaient inhabiles à tester; leur caisse était maudite, et les casuistes défendaient d'aller y changer de l'argent [471]. Ces pauvres gens, mis au ban de la société, se voyaient entre eux. Jésus accepta un dîner que lui offrit Lévi, et où il y avait, selon le langage du temps, «beaucoup de douaniers et de pécheurs.» Ce fut un grand scandale [472]. Dans ces maisons mal famées, on risquait de rencontrer de la mauvaise société. Nous le verrons souvent ainsi, peu soucieux de choquer les préjugés des gens bien pensants, chercher à relever les classes humiliées par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte aux plus vifs reproches des dévots.
Ces nombreuses conquêtes, Jésus les devait au charme infini de sa personne et de sa parole. Un mot pénétrant, un regard tombant sur une conscience naïve, qui n'avait besoin que d'être éveillée, lui faisaient un ardent disciple. Quelquefois Jésus usait d'un artifice innocent, qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une circonstance chère à son cœur. C'est ainsi qu'il toucha Nathanaël [473], Pierre [474], la Samaritaine [475]. Dissimulant la vraie cause de sa force, je veux dire sa supériorité sur ce qui l'entourait, il laissait croire, pour satisfaire les idées du temps, idées qui d'ailleurs étaient pleinement les siennes, qu'une révélation d'en haut lui découvrait les secrets et lui ouvrait les cœurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une sphère supérieure à celle de l'humanité. On disait qu'il conversait sur les montagnes avec Moïse et Élie [476]; on croyait que, dans ses moments de solitude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, et établissaient un commerce surnaturel entre lui et le ciel [477].
CHAPITRE X. PRÉDICATIONS DU LAC.
Tel était le groupe qui, sur les bords du lac de Tibériade, se pressait autour de Jésus. L'aristocratie y était représentée par un douanier et par la femme d'un régisseur. Le reste se composait de pêcheurs et de simples gens. Leur ignorance était extrême; ils avaient l'esprit faible, ils croyaient aux spectres et aux esprits [478]. Pas un élément de culture hellénique n'avait pénétré dans ce premier cénacle; l'instruction juive y était aussi fort incomplète; mais le cœur et la bonne volonté y débordaient. Le beau climat de la Galilée faisait de l'existence de ces honnêtes pêcheurs un perpétuel enchantement. Ils préludaient vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heureux, bercés doucement sur leur délicieuse petite mer, ou dormant le soir sur ses bords. On ne se figure pas l'enivrement d'une vie qui s'écoule ainsi à la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perpétuel contact avec la nature, les songes de ces nuits passées à la clarté des étoiles, sous un dôme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une telle nuit que Jacob, la tête appuyée sur une pierre, vit dans les astres la promesse d'une postérité innombrable, et l'échelle mystérieuse par laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel à la terre. A l'époque de Jésus, le ciel n'était pas fermé, ni la terre refroidie. La nue s'ouvrait encore sur le fils de l'homme; les anges montaient et descendaient sur sa tête [479]; les visions du royaume de Dieu étaient partout; car l'homme les portait en son cœur. L'œil clair et doux de ces âmes simples contemplait l'univers en sa source idéale; le monde dévoilait peut-être son secret à la conscience divinement lucide de ces enfants heureux, à qui la pureté de leur cœur mérita un jour de voir Dieu.
Jésus vivait avec ses disciples presque toujours en plein air. Tantôt, il montait dans une barque, et enseignait ses auditeurs pressés sur le rivage [480]. Tantôt, il s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac, où l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe fidèle allait ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du maître dans leur première fleur. Un doute naïf s'élevait parfois, une question doucement sceptique: Jésus, d'un sourire ou d'un regard, faisait taire l'objection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui germait, l'épi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume près de venir; on se croyait à la veille de voir Dieu, d'être les maîtres du monde; les pleurs se tournaient en joie; c'était l'avènement sur terre de l'universelle consolation:
«Heureux, disait le maître, les pauvres en esprit; car c'est à eux qu'appartient le royaume des cieux!
Heureux ceux qui pleurent; car ils seront consolés!
Heureux les débonnaires; car ils posséderont la terre!
Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; car ils seront rassasiés!
Heureux les miséricordieux; car ils obtiendront miséricorde!
Heureux ceux qui ont le cœur pur; car ils verront Dieu!
Heureux les pacifiques; car ils seront appelés enfants de Dieu!
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice; car le royaume des cieux est à eux! [481]»
Sa prédication était suave et douce, toute pleine de la nature et du parfum des champs. Il aimait les fleurs et en prenait ses leçons les plus charmantes. Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux des enfants, passaient tour à tour dans ses enseignements. Son style n'avait rien de la période grecque, mais se rapprochait beaucoup plus du tour des parabolistes hébreux, et surtout des sentences des docteurs juifs, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le Pirké Aboth. Ses développements avaient peu d'étendue, et formaient des espèces de surates à la façon du Coran, lesquelles cousues ensemble ont composé plus tard ces longs discours qui furent écrits par Matthieu [482]. Nulle transition ne liait ces pièces diverses; d'ordinaire cependant une même inspiration les pénétrait et en faisait l'unité. C'est surtout dans la parabole que le maître excellait. Rien dans le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce genre délicieux [483]. C'est lui qui l'a créé. Il est vrai qu'on trouve dans les livres bouddhiques des paraboles exactement du même ton et de la même facture que les paraboles évangéliques [484]. Mais il est difficile d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exercée en ceci. L'esprit de mansuétude et la profondeur de sentiment qui animèrent également le christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-être pour expliquer ces analogies.
[466] Matth., IX, 9; X, 3; Marc, II, 14; III, 18; Luc, V, 27; VI, 15; Act., I, 13. Évangile des Ébionim, dans Épiph., Adv. hær., XXX, 13. Il faut supposer, quelque bizarre que cela puisse paraître, que ces deus noms ont été portés par le même personnage. Le récit Matth., IX, 9, conçu d'après le modèle ordinaire des légendes de vocations d'apôtre, a, il est vrai, quelque chose de vague, et n'a certainement pas été écrit par l'apôtre même dont il y est question. Mais il faut se rappeler que, dans l'évangile actuel de Matthieu, la seule partie qui soit de l'apôtre, ce sont les Discours de Jésus. Voir Papias, dans Eusèbe, Hist. eccl., III, 39.
[467] Cicéron, De provinc. consular., 5; Pro Plancio, 9; Tac., Ann. IV, 6; Pline, Hist. nat., XII, 32; Appien, Bell. civ., II, 13.
[468] Elle est restée célèbre, jusqu'au temps des croisades, sous le nom de Via maris. Cf. Isaïe, IX, I; Matth., IV, 13-18; Tobie, i. Je pense que le chemin taillé dans le roc, près d'Aïn-et-Tin, en faisait partie, et que la route se dirigeait de là vers le Pont des filles de Jacob, tout comme aujourd'hui. Une partie de la route d'Aïn-et-Tin a ce pont est de construction antique.
[469] Matth. IX, 9 et suiv.
[470] Matth., V, 46-47; IX, 10, 11; xi, 49; XVIII, 17; XXI, 31-32; Marc, II, 15-16; Luc, V, 30; VII, 34; XV, 1; XVIII, 11; XIX, 7; Lucien, Necyomant., II; Dio Chrysost., orat, IV, p. 85; orat. XIV, p. 269 (edit. Emperius); Mischna, Nedarim, III, 4.
[471] Mischna, Baba Kama, X, 1; Talmud de Jérusalem, Demai, II, 3; Talmud de Bab., Sanhédrin, 25 b.
[472] Luc, V, 29 et suiv.
[473] Jean, I, 48 et suiv.
[474] Jean, I, 42.
[475] Jean, IV, 17 et suiv.
[476] Matth., XVII 3; Marc, IX, 3; Luc, IX, 30-31.
[477] Matth., IV, 11; Marc, I, 13.
[478] Matth., XIV, 26; Marc, VI, 49; Luc, XXIV, 39; Jean, VI, 19.
[479] Jean, I, 51.
[480] Matth., XIII, 1-2; Marc, III, 9; IV, 1; Luc, V, 3.
[481] Matth., V, 3-10; Luc, VI, 20-25.
[482] C'est ce qu'on appelait les Λογια κυριακα. Papias, dans Eusèbe, H.E., III, 39.
[483] L'apologue, tel que nous le trouvons Juges, IX, 8 et suiv., II Sam., XII, 4 et suiv., n'a qu'une ressemblance de forme avec la parabole évangélique. La profonde originalité de celle-ci est dans le sentiment qui la remplit.
[484] Voir surtout le Lotus de la bonne loi, ch. III et IV.